Philosophie de la révélation
Titre original : Philosophie der Offenbarung
Publication : Cours prononcé à l'Université de Berlin entre nove (posthume)
Type : Traite
Analyse
Présentation
Philosophie der Offenbarung (en français Philosophie de la révélation) est l'œuvre tardive majeure de Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, constituée par un cours prononcé à l'Université de Berlin entre novembre 1841 et mars 1842, puis répété dans des versions successives jusqu'à la mort de Schelling en 1854. Schelling a alors 66-67 ans et vient d'être appelé par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV pour occuper la chaire de philosophie à Berlin, en remplacement de Hegel (mort en 1831) et en contrepoids politique à la « philosophie de gauche » hégélienne (Bruno Bauer, David Strauss, Ludwig Feuerbach, plus tard Marx et Engels) jugée dangereuse pour l'ordre établi.
L'œuvre n'est pas publiée du vivant de l'auteur. Schelling refuse absolument de publier ces cours, considérant que sa pensée tardive doit rester réservée à l'enseignement oral et risque d'être mal comprise dans une lecture solitaire. Cette réticence à publier est l'une des particularités majeures du Schelling tardif, qui contraste avec sa production écrite abondante des périodes antérieures (philosophie de la nature, idéalisme transcendantal, identité absolue, liberté humaine). La Philosophie de la révélation est publiée à titre posthume en 1858 dans les Sämtliche Werke (Œuvres complètes) éditées par le fils du philosophe, Karl Friedrich August Schelling (1813-1863), aux divisions II/3 et II/4 des Œuvres complètes (Cotta, Stuttgart-Augsbourg, 1856-1861, 14 volumes).
L'ouvrage tel que publié dans les Sämtliche Werke est de format substantiel : environ 600 pages dans l'édition originale allemande, complétées par les Philosophie de la mythologie (Philosophie der Mythologie) et l'Introduction historique à la philosophie de la mythologie qui forment ensemble la grande architecture de la philosophie positive tardive de Schelling. Les cours combinent des leçons systématiques sur la philosophie positive (par opposition à la philosophie négative rationnelle), une critique philosophique majeure de Hegel, et une interprétation philosophique de l'histoire des religions et particulièrement du christianisme.
L'œuvre articule plusieurs thèses interconnectées qui structurent la pensée schellingienne tardive :
- La distinction fondamentale entre philosophie négative (negative Philosophie) et philosophie positive (positive Philosophie). La philosophie négative pense l'essence des choses (le quid, ce qu'elles sont) par voie rationnelle pure ; elle aboutit à des possibilités logiques sans toucher à l'existence effective. La philosophie positive part au contraire de l'existence donnée (le quod, qu'elles sont) et remonte par voie a posteriori à son origine dans le Dieu personnel libre. Cette distinction structure toute la philosophie tardive de Schelling.
- Une critique systématique de la philosophie hégélienne, considérée comme l'aboutissement de la philosophie négative qui prétend à tort accéder à l'existence concrète par déduction logique pure. La prétention hégélienne à identifier le réel et le rationnel (« tout ce qui est réel est rationnel, tout ce qui est rationnel est réel ») masque, selon Schelling, une confusion fondamentale entre essence et existence. La philosophie hégélienne reste dans l'ordre du possible logique et ne touche jamais le réel effectif.
- La théorie des « puissances » (Potenzen), héritée des œuvres schellingiennes antérieures mais radicalement transformée dans la période tardive. Trois grandes puissances structurent dynamiquement l'absolu : A1 (la puissance qui peut, le pouvoir pur d'être), A2 (la puissance qui est en acte, l'existence actuelle), A3 (l'esprit qui rassemble et synthétise les deux premières). Cette dynamique triadique des puissances permet à Schelling de penser le devenir de l'absolu sans tomber dans la dialectique hégélienne.
- Une interprétation philosophique de l'histoire des religions comme processus théogonique réel dans l'humanité. La mythologie païenne n'est pas une fiction primitive : c'est un processus par lequel la conscience humaine prend conscience de Dieu de manière progressive, encore inconsciente et naturelle. Cette mythologie prépare l'avènement de la révélation chrétienne qui en est l'accomplissement conscient.
- Le christianisme est la révélation positive du Dieu personnel et libre, qui s'oppose au panthéisme spinoziste impersonnel (Dieu = nature, Dieu = substance unique). Cette insistance sur la liberté divine et sur la personnalité divine est l'une des positions schellingiennes les plus durables, qui le distingue radicalement de Hegel (où Dieu s'identifie à l'Esprit absolu impersonnel de l'histoire) et de Spinoza (où Dieu s'identifie à la substance impersonnelle).
- L'histoire est l'histoire de la révélation progressive de Dieu : phase mythologique païenne (conscience encore inconsciente de Dieu, polythéisme), phase monothéiste juive (conscience explicite mais encore légaliste), phase chrétienne (révélation pleine du Dieu personnel libre et trinitaire). Cette philosophie de l'histoire religieuse est l'une des dimensions les plus originales de l'œuvre.
- Le Christ est la figure centrale de la révélation. Il n'est pas seulement un grand maître moral ou un symbole : il est l'incarnation réelle de la seconde personne divine (A2 dans le langage schellingien des puissances), qui accomplit la médiation entre Dieu et l'humanité. Cette christologie schellingienne, qui combine philosophie spéculative et théologie chrétienne, est l'une des plus originales du XIXᵉ siècle allemand.
L'œuvre marque une étape majeure dans la trajectoire schellingienne. Après ses grandes œuvres antérieures (philosophie de la nature, philosophie transcendantale, philosophie de l'identité, Recherches sur la liberté humaine de 1809, Les Âges du monde rédigés mais jamais achevés entre 1811 et 1815), Schelling avait connu une longue période de relative discrétion publique (1820-1841) où il enseignait à Erlangen puis à Munich sans publier d'œuvre majeure. L'appel à Berlin en 1841 le ramène brutalement sur la scène intellectuelle européenne, à un moment où il a déjà élaboré dans ses cours munichois (1827-1841) les grandes lignes de la philosophie positive tardive.
La traduction française est due principalement à Jean-François Marquet (1931-2020) et Jean-François Courtine (né en 1944) : Philosophie de la révélation, PUF, collection « Épiméthée », 3 volumes parus entre 1989 et 1994 (livre I : 1989, livre II : 1991, livre III : 1994). Une introduction historique complémentaire a paru ensuite : Introduction à la philosophie de la mythologie, PUF, 1998. Ces traductions, accompagnées d'appareils critiques substantiels, restent la référence française à ce jour et constituent l'une des entreprises de traduction philosophique françaises les plus considérables du XXᵉ siècle tardif.
Contexte historique et conditions de rédaction
Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (1775-1854) compose la Philosophie de la révélation dans la dernière période de sa très longue carrière philosophique, qui s'étend sur plus de soixante ans.
Repères biographiques essentiels. Né le 27 janvier 1775 à Leonberg (Wurtemberg, Allemagne), dans une famille protestante modeste (père pasteur luthérien). Études au séminaire de Bebenhausen, puis à l'illustre Tübinger Stift (séminaire de Tübingen) à partir de 1790, où il est le camarade de chambrée de Hegel (1770-1831) et du poète Friedrich Hölderlin (1770-1843). Cette amitié triple Hegel-Hölderlin-Schelling, formée dans la jeunesse, marquera profondément l'histoire intellectuelle allemande. Schelling, le plus jeune des trois, sera paradoxalement le premier à se distinguer publiquement (publication précoce dès 1794).
Génie précoce. Schelling est un prodige philosophique qui publie ses premières œuvres importantes à 19-22 ans : Du moi comme principe de la philosophie (1795), Idées pour une philosophie de la nature (1797), Système de l'idéalisme transcendantal (1800). Nommé professeur extraordinaire à l'Université d'Iéna en 1798 à 23 ans seulement, sur invitation de Goethe. Il y enseigne aux côtés de Fichte (qui partira après la querelle de l'athéisme en 1799) et y rencontre les premiers romantiques allemands (les frères Schlegel, Novalis, Tieck, Schleiermacher). Mariage en 1803 avec Caroline Schlegel (1763-1809), femme intellectuelle remarquable, divorcée d'August Wilhelm Schlegel.
Successions de positions philosophiques. La trajectoire schellingienne est célèbre pour ses transformations successives :
- Première période (vers 1794-1796) : reprise du fichtéisme avec inflexions personnelles.
- Philosophie de la nature (Naturphilosophie, vers 1797-1799) : système de la nature comme productivité dynamique.
- Philosophie transcendantale (Idéalisme transcendantal, 1800) : système parallèle à la nature, du côté de la conscience.
- Philosophie de l'identité (Identitätsphilosophie, vers 1801-1806) : système moniste qui identifie nature et esprit dans l'absolu indifférencié.
- Recherches sur la liberté humaine (1809) : tournant vers les questions du mal, de la liberté et de la personnalité divine.
- Les Âges du monde (Die Weltalter, rédactions multiples entre 1811 et 1815, jamais publiés du vivant) : grande œuvre théogonique inachevée.
- Période de relative discrétion (1820-1841) : enseignement à Erlangen (1820-1827) puis à Munich (1827-1841), élaboration progressive de la philosophie positive sans publication majeure.
- Période berlinoise tardive (1841-1854) : cours sur la philosophie positive, la philosophie de la mythologie, la philosophie de la révélation.
Décès de Caroline en 1809 : drame personnel majeur qui infléchit la pensée schellingienne vers les questions du mal, de la perte, de la finitude. Schelling se remarie en 1812 avec Pauline Gotter dont il aura six enfants.
L'appel à Berlin (1841). Le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV (1795-1861), monté sur le trône en 1840, est un monarque conservateur et religieux qui considère la philosophie hégélienne de gauche (Bruno Bauer, David Strauss, Ludwig Feuerbach) comme une menace pour l'ordre religieux et politique de la Prusse. Il appelle Schelling à Berlin pour contrecarrer cette influence et restaurer une philosophie chrétienne respectueuse. Schelling, alors âgé de 66 ans et installé à Munich, accepte l'offre malgré son âge avancé. Il s'installe à Berlin en automne 1841 et donne son premier cours en novembre 1841, dans l'amphithéâtre le plus grand de l'université, qui sera rempli.
L'auditoire historique du premier cours berlinois de 1841-1842 est exceptionnel. Y assistent notamment :
- Søren Kierkegaard (1813-1855), alors âgé de 28 ans, qui a fait le voyage de Copenhague spécialement pour entendre Schelling. Kierkegaard prend des notes abondantes (Schelling Vorlesungen, publiées en 1989) et témoigne d'abord d'un enthousiasme considérable, puis d'une déception croissante au fil du semestre. Son rapport à Schelling sera complexe.
- Friedrich Engels (1820-1895), alors âgé de 21 ans, qui rédige une violente brochure contre Schelling : Schelling und die Offenbarung (Schelling et la révélation, 1842), publiée anonymement et qui contribue à la réception négative initiale de la Philosophie de la révélation dans les cercles hégéliens et marxistes.
- Mikhaïl Bakounine (1814-1876), futur théoricien anarchiste russe.
- Jacob Burckhardt (1818-1897), futur grand historien suisse.
- Friedrich Adolf Trendelenburg (1802-1872), philosophe néo-aristotélicien.
- Alexander von Humboldt (1769-1859), naturaliste et explorateur.
- Leopold von Ranke (1795-1886), historien.
- Plus tard : Ferdinand Lassalle, Konstantin Aksakov et d'autres.
Cet auditoire témoigne de l'importance historique de l'événement : Schelling est l'un des derniers grands représentants vivants de l'idéalisme allemand classique, et son retour public à 66 ans est attendu comme un événement majeur.
Réception immédiate. La réception des cours berlinois est complexe et conflictuelle. Les hégéliens (jeunes hégéliens particulièrement) accusent Schelling de réaction philosophique et de mysticisme chrétien rétrograde (brochure d'Engels notamment). Les chrétiens conservateurs ne sont pas non plus pleinement satisfaits : la philosophie schellingienne reste spéculative et philosophique, elle ne se contente pas d'une simple répétition orthodoxe de la théologie luthérienne. Schelling se trouve isolé entre les deux camps. Kierkegaard, après quelques mois d'enthousiasme, se déclare déçu par les cours et repart à Copenhague en 1842 développer sa propre philosophie existentielle.
Continuation et mort. Schelling continue d'enseigner à Berlin jusqu'en 1846, puis se retire progressivement de l'enseignement public tout en continuant à donner des séminaires privés. Il meurt à Bad Ragaz (Suisse) le 20 août 1854 à l'âge de 79 ans, lors d'un séjour thermal.
Publication posthume (1856-1858). Après la mort du philosophe, son fils Karl Friedrich August Schelling entreprend l'édition des Œuvres complètes (Cotta, 14 volumes), divisées en deux séries : la série I rassemble les œuvres publiées du vivant de l'auteur, la série II rassemble les œuvres tardives non publiées (Les Âges du monde, Philosophie de la mythologie, Philosophie de la révélation, etc.). La Philosophie de la révélation paraît dans les volumes II/3 et II/4 en 1858.
Structure de l'œuvre
L'ouvrage tel que publié dans les Sämtliche Werke se compose de plusieurs grandes parties qui correspondent aux différents moments du cours berlinois.
Première partie : Introduction historique à la philosophie de la révélation.
Schelling y présente le projet général de la philosophie positive et son rapport aux philosophies antérieures. Il distingue :
- La philosophie négative (rationnelle pure) qui pense l'essence des choses sans toucher à l'existence. Elle culmine dans la philosophie hégélienne, qui prétend à tort identifier l'essence et l'existence.
- La philosophie positive qui part de l'existence donnée pour remonter à son origine. Elle ne déduit pas l'existence à partir du concept (impossible) mais interprète l'existence donnée comme manifestation de l'absolu libre.
La critique de Hegel y est développée systématiquement : Hegel a confondu la philosophie négative (qui touche les possibilités logiques) avec la philosophie positive (qui touche l'existence effective). Sa prétention à déduire dialectiquement l'existence du concept est une erreur philosophique fondamentale.
Deuxième partie : Concept et structure de la philosophie positive.
Schelling y expose les fondements systématiques de la philosophie positive :
- Le point de départ : l'existence donnée comme fait premier, qu'on ne peut pas déduire mais qu'on doit interpréter.
- La méthode : a posteriori, qui remonte de l'existence donnée à son origine dans l'absolu libre.
- La structure dynamique de l'absolu : les trois puissances (Potenzen) A1, A2, A3.
- Le rapport entre les puissances et le monde : la création comme processus libre de Dieu, la chute comme rupture, l'histoire comme processus de réconciliation.
Troisième partie : Philosophie de la mythologie.
Présentation philosophique de l'histoire des religions païennes. Schelling y défend que la mythologie n'est pas une fiction primitive : c'est un processus théogonique réel par lequel la conscience humaine prend conscience de Dieu de manière progressive, encore inconsciente et naturelle. Chaque grande mythologie historique (égyptienne, grecque, indienne, etc.) correspond à un moment particulier de cette prise de conscience progressive. Cette section comporte des analyses détaillées de la mythologie égyptienne, grecque, indienne, perse, ainsi que des liens avec les mystères antiques (mystères d'Éleusis, de Dionysos).
Quatrième partie : Philosophie de la révélation proprement dite.
Cœur du cours. Schelling y présente le christianisme comme révélation positive du Dieu personnel libre, qui accomplit ce que la mythologie préparait encore inconsciemment.
Plusieurs développements majeurs :
- La création comme acte libre de Dieu (et non pas comme processus nécessaire à la manière spinoziste ou hégélienne).
- La chute comme rupture entre la créature libre et Dieu, qui introduit le mal dans l'histoire.
- L'incarnation du Christ comme médiation entre Dieu et l'humanité déchue. Le Christ est l'incarnation réelle de la seconde personne divine (A2 dans le langage des puissances), qui rétablit la communion brisée.
- L'Église comme communauté historique de la révélation, qui se développe à travers plusieurs âges (catholique, protestant, et un troisième âge à venir que Schelling esquisse sans le préciser, parfois interprété comme un christianisme philosophique synthétique).
- La trinité divine comme structure dynamique des trois puissances de l'absolu : le Père (A1, source), le Fils (A2, médiateur), l'Esprit (A3, accomplissement).
Cinquième partie : Christologie philosophique.
Schelling développe une christologie spéculative qui combine la rigueur philosophique de l'idéalisme allemand et la vérité historique du christianisme. Le Christ n'est pas seulement un grand maître moral (position rationaliste du XVIIIᵉ siècle, qu'il rejette) ni seulement un symbole (position hégélienne tardive, qu'il rejette aussi). Il est l'incarnation réelle de Dieu dans l'histoire, le point où la philosophie positive et la révélation chrétienne se rencontrent dans leur vérité commune.
Thèses centrales
La distinction entre philosophie négative et philosophie positive. Thèse fondatrice de toute la pensée schellingienne tardive. La philosophie négative pense l'essence des choses (le quid, ce qu'elles sont) par voie rationnelle pure ; elle aboutit à des possibilités logiques sans toucher à l'existence effective. La philosophie positive part au contraire de l'existence donnée (le quod, qu'elles sont) et remonte par voie a posteriori à son origine dans l'absolu libre. Cette distinction structure toute la critique schellingienne de l'idéalisme allemand antérieur (y compris ses propres œuvres de jeunesse) et permet de penser le réel comme donné irréductible à la déduction logique.
La critique de l'identité hégélienne du rationnel et du réel. Cible philosophique majeure. Pour Hegel, « tout ce qui est rationnel est réel, tout ce qui est réel est rationnel » : la pensée et l'être s'identifient dans le mouvement dialectique de l'Esprit absolu. Pour Schelling tardif, cette identité est une prétention illégitime : la pensée pure (philosophie négative) ne touche jamais l'existence effective, qui reste un donné irréductible. La philosophie hégélienne est une grande philosophie négative qui s'ignore et croit accéder au réel alors qu'elle reste dans le possible logique. Cette critique de Hegel est l'une des œuvres philosophiques les plus rigoureuses du XIXᵉ siècle.
La théorie des puissances (Potenzen). Cœur ontologique de la philosophie positive. L'absolu n'est pas une identité indifférenciée (comme dans la philosophie schellingienne moyenne de l'identité) : il a une structure dynamique articulée en trois puissances. A1 est la puissance qui peut, le pouvoir pur d'être (potentialité absolue, posse posse). A2 est la puissance qui est en acte, l'existence actuelle (acte absolu, posse esse). A3 est l'esprit qui rassemble et synthétise les deux premières (synthèse absolue, posse autem esse aut non esse). Cette dynamique triadique permet à Schelling de penser le devenir de l'absolu sans tomber dans la dialectique hégélienne (qui pour Schelling reste prisonnière du concept logique). La structure des puissances correspond aussi à la trinité chrétienne : Père (A1), Fils (A2), Esprit (A3).
La création comme acte libre de Dieu. Thèse théologico-philosophique majeure. Contre le panthéisme spinoziste (Dieu = nature, Dieu = substance unique nécessaire) et contre l'émanationnisme néoplatonicien (création comme processus nécessaire à partir de l'Un), Schelling défend la création comme acte libre de Dieu. Dieu n'a pas créé le monde par nécessité ontologique : il l'a créé librement, ce qui implique que le monde aurait pu ne pas exister. Cette insistance sur la liberté divine est l'une des positions schellingiennes les plus durables.
La chute comme rupture introduisant le mal. Thèse théologique-philosophique. La chute (terme biblique repris philosophiquement) n'est pas une simple métaphore : c'est une rupture réelle dans l'histoire de la création, par laquelle la créature libre se sépare de Dieu et introduit le mal dans le monde. Cette conception du mal comme événement historique réel et non comme simple privation (position augustinienne classique) prolonge les analyses des Recherches sur la liberté humaine (1809) et constitue l'un des fondements de l'anthropologie schellingienne.
La mythologie comme processus théogonique réel. Thèse historico-philosophique originale. La mythologie païenne n'est pas une fiction primitive ni une allégorie poétique sans fondement réel. Elle est un processus théogonique réel par lequel la conscience humaine prend conscience de Dieu de manière progressive, encore inconsciente et naturelle. Chaque grande religion historique (égyptienne, grecque, indienne) correspond à un moment particulier de cette prise de conscience progressive. La mythologie prépare l'avènement de la révélation chrétienne qui en est l'accomplissement conscient.
L'histoire comme révélation progressive de Dieu. Conception schellingienne de l'histoire. L'histoire humaine n'est pas un chaos sans sens ni un simple processus naturel sans direction : c'est l'histoire de la révélation progressive de Dieu dans la conscience humaine. Trois grandes phases : phase mythologique païenne (conscience encore inconsciente, polythéisme), phase monothéiste juive (conscience explicite mais encore légaliste), phase chrétienne (révélation pleine du Dieu personnel libre et trinitaire). Cette téléologie religieuse de l'histoire dialogue avec celle de Hegel (histoire comme réalisation de l'Esprit), mais elle s'en distingue par son personnalisme théologique et son historicité plus concrète.
Le christianisme comme révélation positive. Position théologique centrale. Le christianisme n'est pas une simple religion parmi d'autres : il est la révélation positive du Dieu personnel libre, qui s'oppose au panthéisme spinoziste impersonnel et au rationalisme déiste désincarné. La vérité du christianisme n'est pas réductible à un enseignement moral ou à un symbolisme philosophique : elle est l'événement historique réel de l'incarnation de Dieu.
La christologie spéculative. Innovation theologico-philosophique majeure. Le Christ est l'incarnation réelle de la seconde personne divine (A2 dans le langage des puissances). Il n'est pas seulement un grand maître moral (position rationaliste) ni un symbole philosophique (position hégélienne tardive). Il est le point où la philosophie positive (qui part de l'existence) et la révélation chrétienne (qui annonce l'incarnation) se rencontrent dans leur vérité commune. Cette christologie spéculative est l'une des plus originales du XIXᵉ siècle.
La personnalité de Dieu. Thèse théologico-philosophique majeure. Contre le panthéisme spinoziste, hégélien tardif, et toute conception impersonnelle de l'absolu, Schelling défend la personnalité de Dieu. Dieu n'est pas une substance abstraite ni un principe logique : il est une personne libre qui aime, crée, se révèle. Cette insistance sur la personnalité divine prolonge la tradition chrétienne classique et l'enrichit philosophiquement.
Postérité et influence
Influence sur Kierkegaard. Søren Kierkegaard (1813-1855), présent aux cours berlinois de 1841-1842, est l'un des plus importants héritiers indirects de Schelling tardif. Bien qu'il se soit déclaré déçu par les cours après quelques mois et soit reparti à Copenhague, plusieurs thèses kierkegaardiennes prolongent les intuitions schellingiennes : la critique de la prétention hégélienne à l'identité du rationnel et du réel (Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques, 1846), la distinction entre existence et essence, la valorisation de la liberté singulière contre la totalité systémique, la conception de la réalité religieuse comme événement irréductible à la spéculation philosophique. La filiation Schelling-Kierkegaard est l'une des plus structurantes de la pensée existentielle du XIXᵉ siècle.
Influence sur Engels et Marx. Friedrich Engels (1820-1895), présent aussi aux cours berlinois, publie en 1842 une brochure violente contre Schelling : Schelling und die Offenbarung (Schelling et la révélation), qui contribue à la réception négative initiale de l'œuvre dans les cercles hégéliens de gauche. Mais l'influence schellingienne sur la pensée d'Engels et de Marx est plus complexe et durable qu'il n'y paraît : la critique schellingienne de l'idéalisme hégélien (philosophie négative qui ne touche pas la réalité effective) prépare paradoxalement la critique marxienne ultérieure de la philosophie spéculative au nom de la praxis concrète. La filiation indirecte Schelling-Marx est l'une des plus surprenantes mais des plus structurantes du XIXᵉ siècle.
Influence sur la pensée russe. La philosophie tardive de Schelling a eu une influence considérable sur la pensée philosophique et religieuse russe du XIXᵉ siècle. Vladimir Soloviev (1853-1900), grand philosophe russe orthodoxe, prolonge largement les intuitions schellingiennes dans sa propre sophiologie et dans sa théologie de l'incarnation. Cette filiation se prolongera chez Pavel Florensky (1882-1937) et Serge Boulgakov (1871-1944), figures majeures de la philosophie religieuse russe.
Influence sur Heidegger. Martin Heidegger (1889-1976), qui n'est pas en base à ce jour mais dont l'influence reste majeure, consacre plusieurs cours à Schelling, notamment à la Philosophie de la révélation et aux Recherches sur la liberté humaine. Ses cours sur Schelling de 1936 et 1941 (publiés dans la Gesamtausgabe heideggerienne) montrent une lecture philosophique majeure du Schelling tardif. Heidegger y trouve plusieurs ressources pour sa propre question de l'être, particulièrement la critique schellingienne de l'identité de l'essence et de l'existence dans la métaphysique occidentale.
Influence sur Tillich. Paul Tillich (1886-1965), théologien luthérien germano-américain, est l'un des principaux héritiers explicites de Schelling au XXᵉ siècle. Sa théologie systématique en trois volumes (Systematic Theology, 1951-1963) prolonge largement les intuitions schellingiennes sur la philosophie positive, la christologie, la théologie de la révélation. Tillich consacre par ailleurs sa thèse de doctorat à Schelling (Die religionsgeschichtliche Konstruktion in Schellings positiver Philosophie, 1910).
Influence sur Walter Benjamin. Walter Benjamin (1892-1940) a beaucoup lu Schelling, particulièrement les Âges du monde et la Philosophie de la révélation. Plusieurs concepts benjaminiens (notamment l'histoire comme catastrophe et la rédemption messianique, l'origine comme tourbillon dans le temps) doivent partiellement à Schelling tardif. La filiation Schelling-Benjamin est l'une des plus fécondes mais des plus indirectes du XXᵉ siècle.
Influence sur Slavoj Žižek et la philosophie continentale contemporaine. Slavoj Žižek (1949-), philosophe slovène, fait de Schelling l'une de ses principales références philosophiques. Plusieurs de ses œuvres (The Indivisible Remainder sur Schelling, 1996 ; The Abyss of Freedom, 1997) sont consacrées au Schelling tardif. Žižek lit Schelling à travers Lacan et y trouve une ressource majeure pour une psychanalyse philosophique contemporaine. Cette réactivation lacano-schellingienne contribue au renouveau d'intérêt pour Schelling depuis les années 1990.
Réception française tardive. La réception française de Schelling tardif a été tardive mais réelle. Vladimir Jankélévitch consacre sa thèse de doctorat à Schelling (L'Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, Alcan, 1933), première grande étude française du Schelling tardif. Jean-François Marquet (1931-2020) et Jean-François Courtine (né en 1944) traduisent systématiquement Schelling à partir des années 1970-1980 (PUF, collection Épiméthée) : Recherches sur la liberté humaine (1977), Stuttgarter Privatvorlesungen (1989), Les Âges du monde (1992), Philosophie de la révélation (3 volumes 1989-1994), Introduction à la philosophie de la mythologie (1998). Cette entreprise de traduction reste l'une des plus considérables de la philosophie française du XXᵉ siècle tardif. Plusieurs philosophes français contemporains (Xavier Tilliette, Pascal David, Emmanuel Cattin, Olivier Boulnois) ont prolongé l'étude française de Schelling.
Réception anglo-saxonne. La réception anglo-saxonne de Schelling a longtemps été marginale (privilège donné à Kant, Fichte, Hegel) mais s'est intensifiée à partir des années 1980-1990. Andrew Bowie, Manfred Frank (traduit en anglais), Iain Hamilton Grant, Tilottama Rajan, Bruce Matthews, Sean McGrath sont les principaux artisans de cette réception. Plusieurs traductions anglaises majeures sont parues récemment, notamment les Berliner Vorlesungen chez Cambridge University Press.
Critiques principales.
- Critique du mysticisme chrétien : pour les hégéliens de gauche (Engels notamment), la philosophie schellingienne tardive représente une régression mystique chrétienne par rapport à l'idéalisme allemand classique. Cette critique, largement reprise par la tradition marxiste, a longtemps marginalisé Schelling tardif. Position contemporaine : cette critique est partielle et témoigne plus des préjugés philosophiques du XIXᵉ siècle hégélien que de la valeur réelle de la pensée schellingienne tardive.
- Critique de l'obscurité philosophique : la philosophie schellingienne tardive est extrêmement difficile, son vocabulaire technique (puissances, Potenzen, philosophie positive, monothéisme, etc.) est souvent obscur voire opaque. Le refus de Schelling de publier ses cours témoigne lui-même de cette difficulté. Position contemporaine : la difficulté est réelle mais elle correspond à la complexité du projet philosophique ; un effort de lecture rigoureux est récompensé par la richesse conceptuelle.
- Critique de la téléologie chrétienne** : la philosophie schellingienne de l'histoire comme révélation progressive culminant dans le christianisme est jugée eurocentrique et chrétiano-centrique** par certains lecteurs contemporains, particulièrement dans les études post-coloniales et religieuses comparées. Position contemporaine : cette critique est partiellement justifiée mais elle peut être nuancée en considérant la complexité réelle de la philosophie de la mythologie schellingienne, qui valorise effectivement les religions non chrétiennes comme moments authentiques de la révélation progressive.
- Critique du conservatisme politique : l'appel à Berlin en 1841 par Frédéric-Guillaume IV pour contrer la philosophie hégélienne de gauche est jugé comme un engagement conservateur problématique. Schelling lui-même n'était pas un politiquement réactionnaire au sens strict, mais l'usage politique fait de sa philosophie par le pouvoir prussien a contribué à sa marginalisation ultérieure dans certains milieux progressistes.
Lectures contemporaines. La Philosophie de la révélation connaît depuis les années 1980-1990 un renouveau d'intérêt considérable :
- Dans les études sur l'idéalisme allemand tardif (avec Fichte, Hegel comme contexte).
- Dans la philosophie de la religion contemporaine.
- Dans les études sur les rapports philosophie-théologie.
- Dans la philosophie continentale contemporaine (Žižek, Iain Hamilton Grant, Markus Gabriel et le « nouveau réalisme spéculatif »).
- Dans les études sur l'histoire des religions et la philosophie de la mythologie.
Controverses et débats
Schelling tardif : régression mystique ou aboutissement philosophique ? Question récurrente depuis la brochure d'Engels de 1842. Position hégélienne de gauche : régression mystique chrétienne par rapport au moment hégélien de l'idéalisme allemand. Position défendue par les schellingiens contemporains (Marquet, Courtine, Tilliette, Žižek, Iain Hamilton Grant) : aboutissement philosophique légitime qui dépasse les limites de l'idéalisme antérieur (y compris l'idéalisme schellingien propre des périodes précédentes). Position contemporaine majoritaire : la valeur philosophique du Schelling tardif est aujourd'hui largement reconnue, même si l'évaluation reste contestée.
La continuité ou rupture de la trajectoire schellingienne. Question d'interprétation. Position des partisans de la continuité : il existe une trame profonde qui relie les périodes successives de Schelling (philosophie de la nature, idéalisme transcendantal, identité, liberté, philosophie positive), même si les formulations changent. Position des partisans de la rupture : la philosophie positive tardive marque une rupture réelle avec les périodes antérieures, particulièrement avec la philosophie de l'identité moyenne. Position contemporaine majoritaire : il y a à la fois continuité profonde (sur les intuitions ontologiques fondamentales) et rupture philosophique (sur la conception de la rationalité et de son rapport à l'existence).
Le rapport Schelling-Hegel. Question d'histoire de la philosophie. Position majoritaire : Schelling et Hegel, anciens camarades de jeunesse à Tübingen, ont divergé progressivement à partir de la Phénoménologie de l'esprit (1807) où Hegel critique implicitement la philosophie schellingienne de l'identité. La critique schellingienne tardive de Hegel (1841-1854) est une réponse différée à cette divergence. Position des hégéliens : la critique schellingienne tardive de Hegel est partielle et témoigne d'une mauvaise compréhension de la dialectique hégélienne authentique.
Le statut de la révélation chrétienne. Question philosophico-théologique. La philosophie schellingienne de la révélation est-elle une philosophie au sens strict (qui démontre rationnellement la vérité chrétienne) ou une théologie philosophique (qui présuppose la foi chrétienne et la systématise philosophiquement) ? Position majoritaire : la position schellingienne est intermédiaire entre les deux ; la philosophie positive ne démontre pas la vérité chrétienne par voie rationnelle pure (impossible selon Schelling lui-même), mais elle l'interprète philosophiquement après l'avoir reçue comme donnée historique.
Le christianisme schellingien : orthodoxe ou hétérodoxe ? Question théologique. La christologie spéculative de Schelling (Christ comme incarnation réelle de la seconde puissance divine) est-elle compatible avec l'orthodoxie chrétienne luthérienne (Schelling était luthérien) ? Position majoritaire : la position schellingienne est plus philosophique que strictement luthérienne ; elle prolonge la tradition de la théologie philosophique spéculative (de Saint Anselme à Maître Eckhart) plutôt que de la théologie luthérienne stricte.
Citations clés
« La philosophie négative pense l'essence des choses (le quid, ce qu'elles sont) par voie rationnelle pure ; elle aboutit à des possibilités logiques sans toucher à l'existence effective. La philosophie positive part au contraire de l'existence donnée (le quod, qu'elles sont) et remonte par voie a posteriori à son origine dans l'absolu libre. »
-- Philosophie de la révélation, paraphrase de la distinction fondatrice
« La prétention hégélienne à identifier le rationnel et le réel masque une confusion fondamentale entre essence et existence. La philosophie hégélienne reste dans l'ordre du possible logique et ne touche jamais le réel effectif. »
-- Philosophie de la révélation, paraphrase de la critique de Hegel
« La création n'est pas un processus nécessaire de l'absolu (comme dans le panthéisme spinoziste ou hégélien) mais un acte libre de Dieu. Dieu aurait pu ne pas créer le monde. »
-- Philosophie de la révélation, paraphrase de la doctrine de la création libre
« La mythologie n'est pas une fiction primitive : c'est un processus théogonique réel par lequel la conscience humaine prend conscience de Dieu de manière progressive, encore inconsciente et naturelle. Elle prépare l'avènement de la révélation chrétienne qui en est l'accomplissement conscient. »
-- Philosophie de la révélation, paraphrase de la doctrine de la mythologie
« Le Christ est l'incarnation réelle de la seconde personne divine. Il n'est pas seulement un maître moral ou un symbole : il est le point où la philosophie positive et la révélation chrétienne se rencontrent dans leur vérité commune. »
-- Philosophie de la révélation, paraphrase de la christologie spéculative
Pour aller plus loin
- Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Philosophie de la révélation, traduction de Jean-François Marquet et Jean-François Courtine, PUF, coll. « Épiméthée », 3 volumes : livre I (1989), livre II (1991), livre III (1994). Édition française de référence.
- Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Introduction à la philosophie de la mythologie, traduction française, PUF, 1998. Complément historique direct à la Philosophie de la révélation.
- Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Les Âges du monde, traduction française, PUF, 1992. Œuvre antérieure complémentaire (rédigée entre 1811 et 1815, jamais achevée).
- Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Recherches sur la liberté humaine, traduction française, Payot, 1977 ; rééditions. Œuvre majeure antérieure (1809) qui prépare la philosophie positive tardive.
- Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Sämtliche Werke, édition de Karl Friedrich August Schelling, Cotta, Stuttgart-Augsbourg, 14 volumes, 1856-1861. Édition originale historique des œuvres complètes.
- Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, Historisch-kritische Ausgabe, Bayerische Akademie der Wissenschaften, à partir de 1976. Édition critique allemande contemporaine en cours.
- Vladimir Jankélévitch, L'Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, Alcan, 1933 ; rééditions L'Harmattan 2005. Première grande étude française sur le Schelling tardif.
- Xavier Tilliette, Schelling. Une philosophie en devenir, Vrin, 2 volumes, 1970 ; nouvelle édition revue 1992. Étude française monumentale de référence.
- Xavier Tilliette, L'Absolu et la philosophie. Essais sur Schelling, PUF, 1987.
- Pascal David, Schelling, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1998 ; rééditions. Introduction française accessible.
- Emmanuel Cattin, Transformations de la métaphysique. Commentaires sur la philosophie transcendantale de Schelling, Vrin, 2001.
- Slavoj Žižek, The Indivisible Remainder : An Essay on Schelling and Related Matters, Verso, 1996. Lecture lacano-schellingienne contemporaine.
- Manfred Frank, Der unendliche Mangel an Sein. Schellings Hegelkritik und die Anfänge der Marxschen Dialektik, Suhrkamp, 1975. Étude allemande majeure sur la critique schellingienne de Hegel.
- Andrew Bowie, Schelling and Modern European Philosophy : An Introduction, Routledge, 1993. Introduction anglo-saxonne contemporaine.
- Iain Hamilton Grant, Philosophies of Nature after Schelling, Continuum, 2006. Pour le renouveau anglo-saxon contemporain.
- Bruce Matthews, Schelling's Organic Form of Philosophy : Life as the Schema of Freedom, SUNY Press, 2011.
- Sean J. McGrath, The Dark Ground of Spirit : Schelling and the Unconscious, Routledge, 2012.
Sources
- « Friedrich Wilhelm Joseph Schelling », Wikipédia (versions française, anglaise et allemande), consulté le 06/06/2026.
- « Philosophie der Offenbarung », Wikipédia (version allemande), consulté le 06/06/2026.
- Notice « Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Andrew Bowie, plato.stanford.edu, consulté le 06/06/2026.
- Xavier Tilliette, Schelling. Une philosophie en devenir, Vrin, 1970 ; 2ᵉ édition 1992.
- Vladimir Jankélévitch, L'Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling, Alcan, 1933.
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```yaml oeuvre: slug: philosophie-de-la-revelation titreoriginal: "Philosophie der Offenbarung" titrefrancais: "Philosophie de la révélation" langueoriginale: allemand typeoeuvre: traite datepublication: 1858 datepublicationaffichage: "Cours prononcé à l'Université de Berlin entre novembre 1841 et mars 1842, puis répété dans des versions successives jusqu'à la mort de Schelling en 1854 ; publication posthume en 1858 dans les Sämtliche Werke éditées par Karl Friedrich August Schelling (Cotta, Stuttgart-Augsbourg), divisions II/3 et II/4 ; traduction française par Jean-François Marquet et Jean-François Courtine en trois volumes (PUF, Épiméthée, 1989-1994)" dateredaction: "1820-1854" posthume: true niveaudifficulte: 5 auteurslug: schelling descriptioncourte: | Œuvre tardive majeure de Friedrich Wilhelm Joseph Schelling, constituée par un cours prononcé à l'Université de Berlin entre novembre 1841 et mars 1842, puis répété jusqu'à sa mort en 1854. Schelling a alors 66-67 ans et vient d'être appelé par le roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV pour occuper la chaire de Hegel décédé en 1831 et contrer l'influence de la philosophie de gauche hégélienne. Le cours est suivi par un auditoire historique (Kierkegaard, Engels, Bakounine, Burckhardt, Trendelenburg, Humboldt) mais Schelling refuse de le publier de son vivant. Publication posthume en 1858 dans les Sämtliche Werke éditées par son fils Karl Friedrich August Schelling. Articule la distinction fondatrice entre philosophie négative (rationnelle pure, qui pense l'essence sans toucher l'existence) et philosophie positive (qui part de l'existence donnée pour remonter à son origine dans le Dieu personnel libre), la critique systématique de la prétention hégélienne à identifier rationnel et réel, la théorie dynamique des trois puissances (A1, A2, A3) comme structure de l'absolu, la conception de la mythologie comme processus théogonique réel préparant la révélation, et la christologie spéculative du Christ comme incarnation réelle de la seconde personne divine. Œuvre majeure tardive de l'idéalisme allemand, qui influencera Kierkegaard (existentialisme), indirectement Marx (par Engels), Heidegger, Tillich, Walter Benjamin, et la philosophie contemporaine (Žižek, Iain Hamilton Grant, nouveau réalisme spéculatif). metatitle: "Philosophie der Offenbarung (Schelling, 1841-1854) - Philotopie" metadescription: | Philosophie de la révélation de Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (cours de Berlin 1841-1842, publication posthume 1858) : philosophie positive, critique de Hegel, théorie des puissances, christologie spéculative. statut: publie philosophesassocies:
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role: auteur description: | Schelling prononce ce cours à l'Université de Berlin entre novembre 1841 et mars 1842, à l'âge de 66-67 ans. Il a alors une trajectoire philosophique de plus de quarante-cinq ans derrière lui (premières publications à 19 ans en 1794), avec plusieurs périodes successives (philosophie de la nature, idéalisme transcendantal, philosophie de l'identité, Recherches sur la liberté humaine de 1809, Les Âges du monde inachevés). Il vient d'être appelé à Berlin par Frédéric-Guillaume IV pour remplacer Hegel décédé en 1831 et contrer la philosophie de gauche hégélienne. Schelling refuse absolument de publier ce cours de son vivant, considérant que sa pensée tardive doit rester réservée à l'enseignement oral. La publication posthume en 1858 par son fils Karl Friedrich August Schelling révèle au public la grande synthèse tardive schellingienne, l'une des œuvres les plus difficiles mais aussi les plus originales de l'idéalisme allemand.
- slug: hegel
role: interlocuteur description: | Hegel est l'adversaire philosophique principal de la Philosophie de la révélation. Schelling, ancien camarade de chambrée de Hegel à Tübingen dans les années 1790, développe une critique systématique de l'identité hégélienne du rationnel et du réel. Pour Schelling tardif, la prétention hégélienne à identifier le concept et l'existence par déduction dialectique est une confusion fondamentale entre essence et existence. La philosophie hégélienne reste dans l'ordre du possible logique et ne touche jamais le réel effectif. Cette critique structurelle de Hegel est l'une des œuvres philosophiques les plus rigoureuses du XIXᵉ siècle et préparera paradoxalement la critique marxienne ultérieure de la philosophie spéculative.
- slug: kant
role: interlocuteur description: | Kant reste l'arrière-plan philosophique constant de toute la pensée schellingienne. La distinction kantienne entre phénomène et chose en soi, la critique kantienne des preuves traditionnelles de l'existence de Dieu, la conception kantienne de la liberté pratique, sont des éléments que Schelling reprend tout en les radicalisant dans une direction spéculative. La distinction schellingienne entre philosophie négative et philosophie positive prolonge en partie la distinction kantienne entre concepts et intuitions, en l'étendant à la question de l'existence concrète.
- slug: fichte
role: interlocuteur description: | Fichte est l'ancien maître philosophique du jeune Schelling à Iéna dans les années 1790. La philosophie schellingienne s'est progressivement distinguée du fichtéisme à partir de 1800-1801 (philosophie de l'identité), puis a rompu radicalement avec Fichte sur la question de la nature et de l'absolu. Dans la Philosophie de la révélation, Schelling critique implicitement la conception fichtéenne du moi comme principe absolu, qui reste prisonnière de la philosophie négative subjective et ne touche pas l'existence concrète de Dieu et du monde.
- slug: spinoza
role: interlocuteur description: | Spinoza est l'autre grand interlocuteur de la Philosophie de la révélation, comme représentant majeur du panthéisme philosophique. Schelling reconnaît la grandeur du spinozisme (la conception de Dieu comme totalité unique substantielle) tout en la critiquant : le panthéisme spinoziste est une philosophie de la nécessité qui ne peut penser ni la création libre, ni la personnalité divine, ni la révélation. La Philosophie de la révélation peut être lue comme une réfutation systématique du panthéisme spinoziste au nom du Dieu personnel libre de la tradition chrétienne.
- slug: aristote
role: interlocuteur description: | Aristote est l'inspirateur direct de la théorie schellingienne des puissances (Potenzen). La distinction aristotélicienne entre puissance (dynamis) et acte (energeia), centrale dans la Métaphysique, est reprise et radicalement transformée par Schelling dans sa théorie des trois puissances A1, A2, A3 comme structure dynamique de l'absolu. Cette réactivation philosophique d'Aristote dans le cadre de l'idéalisme allemand tardif est l'une des originalités de la philosophie positive schellingienne.
- slug: kierkegaard
role: heritier description: | Søren Kierkegaard, alors âgé de 28 ans, est présent au premier cours berlinois de Schelling en novembre 1841 - mars 1842, ayant spécialement fait le voyage de Copenhague pour entendre le philosophe. Il prend des notes abondantes (Schelling Vorlesungen, publiées en 1989) et témoigne d'abord d'un enthousiasme considérable, puis d'une déception croissante au fil du semestre. Il repart à Copenhague développer sa propre philosophie existentielle. Plusieurs thèses kierkegaardiennes prolongent les intuitions schellingiennes : critique de la prétention hégélienne à l'identité rationnel-réel, distinction existence-essence, valorisation de la liberté singulière, conception de la réalité religieuse comme événement irréductible. La filiation Schelling-Kierkegaard est l'une des plus structurantes de la pensée existentielle du XIXᵉ siècle.
- slug: engels
role: heritier description: | Friedrich Engels, alors âgé de 21 ans, est présent aussi aux cours berlinois de Schelling. Il publie en 1842 une brochure violente contre Schelling, Schelling und die Offenbarung (Schelling et la révélation), qui contribue à la réception négative initiale de l'œuvre dans les cercles hégéliens de gauche. Mais l'influence schellingienne sur la pensée d'Engels (et plus largement de Marx) est plus complexe et durable qu'il n'y paraît : la critique schellingienne de l'idéalisme hégélien (philosophie négative qui ne touche pas la réalité effective) prépare paradoxalement la critique marxienne ultérieure de la philosophie spéculative au nom de la praxis concrète.
- slug: marx
role: heritier description: | Karl Marx, contemporain d'Engels, hérite indirectement de la critique schellingienne de l'idéalisme hégélien par l'intermédiaire d'Engels et du milieu intellectuel berlinois des années 1840. Bien que Marx ait été essentiellement formé à l'école hégélienne de gauche (Feuerbach particulièrement) et qu'il ne mentionne pas explicitement Schelling comme source positive, la critique marxienne ultérieure de la philosophie spéculative au nom de la praxis concrète prolonge structurellement la distinction schellingienne entre philosophie négative (qui ne touche pas le réel) et philosophie positive (qui part du donné effectif). La filiation indirecte Schelling-Marx est l'une des plus surprenantes mais des plus structurantes du XIXᵉ siècle.
- slug: benjamin
role: heritier description: | Walter Benjamin a beaucoup lu Schelling, particulièrement Les Âges du monde et la Philosophie de la révélation. Plusieurs concepts benjaminiens (l'histoire comme catastrophe, la rédemption messianique, l'origine comme tourbillon dans le temps) doivent partiellement à Schelling tardif. La filiation Schelling-Benjamin est l'une des plus fécondes mais des plus indirectes du XXᵉ siècle, médiatisée par la tradition juive allemande de Cohen, Rosenzweig et Scholem. courants_associes:
- slug: idealisme-allemand
type_lien: oeuvre-importante description: | La Philosophie de la révélation est l'œuvre tardive majeure de l'idéalisme allemand, qui clôt cette grande période philosophique allant de Kant (Critique de la raison pure, 1781) à Schelling lui-même (mort en 1854). Schelling, ancien camarade de Hegel à Tübingen, est l'un des trois grands représentants de l'idéalisme allemand classique (avec Fichte et Hegel). Sa philosophie tardive marque à la fois un aboutissement (la grande synthèse philosophie positive / philosophie négative) et un dépassement critique (la critique de la prétention hégélienne à identifier le rationnel et le réel ouvre vers le post-idéalisme : Kierkegaard, Marx, Nietzsche, Heidegger). La Philosophie de la révélation est en ce sens à la fois la dernière grande œuvre de l'idéalisme allemand et l'une des premières œuvres qui annoncent sa décomposition au profit des grandes pensées post-idéalistes du XIXᵉ et du XXᵉ siècle. ```