Somme de théologie ou de la merveilleuse science de Dieu

Titre original : Summa theologiae sive de mirabili scientia Dei

Publication : vers 1270-1280 (œuvre tardive composée à Cologne,

Type : Traite

Analyse

Présentation

Summa theologiae sive de mirabili scientia Dei (Somme de théologie ou de la merveilleuse science de Dieu) est l'œuvre testamentaire d'Albert le Grand (vers 1200 - 15 novembre 1280), dominicain allemand surnommé Doctor universalis (« le Docteur universel ») en raison de l'extraordinaire étendue de son savoir, qui embrassait la théologie, la philosophie, la métaphysique, la logique, l'éthique, la politique, la physique, la biologie, la zoologie, la botanique, la minéralogie, l'astronomie et l'alchimie. La Summa theologiae d'Albert est composée à Cologne, dans le couvent dominicain qu'il y avait fondé en 1248, vers la fin de sa vie, entre 1270 et 1280, mais elle est restée inachevée à sa mort.

Distinction fondamentale à établir d'emblée : cette Summa theologiae d'Albert le Grand ne doit pas être confondue avec la beaucoup plus célèbre Summa theologiae de Thomas d'Aquin (composée entre 1265 et 1273), son ancien élève. Les deux œuvres sont contemporaines et proches par leur projet (présentation systématique de la doctrine chrétienne), mais elles ont chacune leur architecture propre, leur méthode propre, leurs inflexions doctrinales propres. La Somme thomasienne a éclipsé celle d'Albert dans la postérité, mais l'œuvre de Cologne reste un monument de la scolastique médiévale qui mérite une attention propre.

L'œuvre était conçue selon un plan ambitieux. Albert prévoyait de traiter, en plusieurs parties :

  1. La doctrine de Dieu (existence, attributs, Trinité).
  2. La création (anges, monde matériel, homme).
  3. Le Christ et l'œuvre du salut (incarnation, rédemption).
  4. Les sacrements et la vie morale chrétienne.
  5. Éventuellement, les fins dernières (jugement, paradis, enfer).

Albert n'a eu le temps d'achever que les deux premières parties. À sa mort en novembre 1280, il travaillait encore aux derniers traités sur l'homme et venait d'aborder la transition vers la christologie. Les trois parties suivantes manquent. Cette inachèvement explique en partie pourquoi l'œuvre a été moins lue que la Somme thomasienne, qui présente une architecture complète (malgré sa propre inachèvement à la fin de la Tertia Pars, complétée posthumément par le Supplément).

Ce qui nous est parvenu comprend :

  • Première partie (Prima Pars) : 19 traités sur Dieu.
  • Deuxième partie (Secunda Pars) : 19 traités sur la création, divisés entre la création spirituelle (anges) et la création corporelle (cosmos, hommes).

Au total, cela représente environ 38 traités, eux-mêmes divisés en quaestiones (questions), elles-mêmes divisées en articuli (articles) selon la méthode scolastique classique. Chaque article suit une structure rigoureuse : énoncé de la question, présentation des arguments contraires, énoncé de la position d'Albert, réponse aux arguments contraires.

L'œuvre est composée en latin médiéval scolastique, dans le style technique des grandes sommes universitaires du XIIIᵉ siècle. Elle suppose la maîtrise du lexique philosophique et théologique scolastique, et la familiarité avec les autorités classiques : Aristote, ses commentateurs arabes (Avicenne, Averroès), juifs (Maïmonide), grecs (Alexandre d'Aphrodise), Augustin, Boèce, le Pseudo-Denys l'Aréopagite, Anselme, Pierre Lombard.

L'édition critique de référence est en cours de publication depuis 1951 dans les Opera omnia d'Albert le Grand, l'Editio Coloniensis (Aschendorff, Münster), entreprise gigantesque qui doit comporter à terme 41 volumes. Les volumes 34/1 et 34/2 sont consacrés à la Summa theologiae. Friedrich Stegmüller et son équipe ont initié ce travail considérable, prolongé aujourd'hui par l'Albertus-Magnus-Institut de Bonn.

Il n'existe pas, à ce jour, de traduction française intégrale de la Summa theologiae d'Albert le Grand. Plusieurs traductions partielles existent, principalement consacrées à des traités ou questions particulières, dans des revues spécialisées ou des recueils thématiques. Cette absence de traduction française complète est l'une des raisons de la moindre diffusion de l'œuvre dans le monde francophone, par contraste avec la Somme thomasienne intégralement traduite.

Contexte historique et conditions de rédaction

Albert le Grand (vers 1200 - 1280) connaît une carrière philosophique et théologique exceptionnelle par son ampleur, sa durée et son influence.

Né à Lauingen en Souabe (sud de l'Allemagne) vers 1200 (la date précise est discutée, certains historiens proposent 1193 ou 1206), Albert appartient à la petite noblesse allemande. Il étudie d'abord à Padoue (Italie) dans les années 1220, puis entre dans l'Ordre dominicain récemment fondé (par saint Dominique en 1216). Il fait son noviciat à Bologne, puis suit la formation théologique standard de l'ordre.

Albert enseigne ensuite à Hildesheim, Fribourg, Ratisbonne, Strasbourg dans les années 1230, avant d'être envoyé à l'Université de Paris vers 1241. À Paris, il accède en 1245 au doctorat en théologie et devient l'un des maîtres régents dominicains à la prestigieuse Faculté de théologie de la Sorbonne. C'est à Paris, vers 1245-1248, qu'il a comme élève un jeune Italien remarquable : Thomas d'Aquin (1224-1274), entré chez les dominicains contre la volonté de sa famille. Albert reconnaît immédiatement les dons exceptionnels de cet élève silencieux et corpulent (« ce bœuf muet », disent les autres étudiants ; « les beuglements de ce bœuf rempliront l'univers », répond Albert selon la tradition).

En 1248, Albert quitte Paris pour fonder à Cologne le Studium generale (école supérieure) des dominicains pour la province d'Allemagne (Teutonia). Il y enseigne pendant six ans, et Thomas d'Aquin l'accompagne dans cette fondation comme assistant. Le studium de Cologne devient rapidement l'un des centres intellectuels majeurs de l'Europe médiévale.

Albert occupe ensuite plusieurs fonctions ecclésiastiques importantes :

  • Provincial de la province dominicaine de Teutonie (1254-1257) : il visite les couvents allemands, supervise l'enseignement, applique les réformes.
  • Maître du Sacré Palais à la cour pontificale d'Anagni puis Orvieto sous le pape Alexandre IV (1257-1259).
  • Évêque de Ratisbonne (Regensburg) en Bavière, par nomination pontificale (1260-1262). Albert accepte avec réticence et démissionne dès qu'il le peut pour retourner à la vie intellectuelle.
  • Prédicateur de la croisade en Allemagne, par mission pontificale (1263-1264).
  • Retour à Cologne en 1264 : Albert reprend son enseignement et sa rédaction au couvent qu'il a fondé.

C'est à Cologne, dans les années 1260-1280, qu'Albert compose la plus grande partie de son œuvre écrite, qui est gigantesque. Les Opera omnia modernes comprendront 41 volumes, soit environ 8 millions de mots. Cette œuvre comprend :

  • Les commentaires sur l'ensemble du corpus aristotélicien (la Physique, la Métaphysique, les œuvres biologiques De animalibus, l'Éthique à Nicomaque, la Politique, etc.). Albert se donne pour mission de rendre Aristote intelligible aux LatinsNostrum intentum est facere Latinis... »), tâche immense qu'il accomplit en commentant pratiquement chaque œuvre du Stagirite.
  • Les commentaires sur les Sentences de Pierre Lombard (manuel théologique de référence au XIIIᵉ siècle).
  • Les Summa de creaturis (Somme des créatures, vers 1240-1245), grand traité sur la création (anges, monde, homme).
  • Les commentaires sur les œuvres du Pseudo-Denys l'Aréopagite (Hiérarchie céleste, Théologie mystique, Noms divins), néoplatonicien chrétien du Vᵉ-VIᵉ siècle qui marquera profondément Albert.
  • Les traités scientifiques propres : De animalibus (sur les animaux), De vegetalibus (sur les plantes), De mineralibus (sur les minéraux et pierres précieuses), De caelo et mundo (sur le ciel et le monde), De anima (sur l'âme).
  • Les traités théologiques : Summa de bono (sur le bien), divers opuscules.
  • Et, dans les dernières années, la Summa theologiae sive de mirabili scientia Dei, projet inachevé.

La Summa theologiae est composée dans un contexte particulier :

  • Albert a survécu à son brillant élève Thomas d'Aquin, mort prématurément le 7 mars 1274, à 49 ans, sur la route du concile de Lyon. Cette mort prématurée a profondément affecté Albert, qui aurait alors 80 ans environ.
  • Dès 1277, surviennent les condamnations parisiennes (le 7 mars 1277, exactement trois ans jour pour jour après la mort de Thomas) : l'évêque de Paris Étienne Tempier, suivant les directives du pape Jean XXI, condamne 219 propositions philosophiques considérées comme dangereuses pour la foi. Plusieurs de ces propositions visent l'aristotélisme radical d'Averroès et de ses disciples parisiens (Siger de Brabant), mais certaines visent aussi des thèses de Thomas d'Aquin. Albert se rend lui-même à Paris dans les années 1277-1278, malgré son grand âge, pour défendre la mémoire et la doctrine de son élève contre ces condamnations.
  • Albert souffre progressivement de troubles de la mémoire et de l'âge. La tradition rapporte qu'il aurait connu un affaiblissement intellectuel notable dans les deux ou trois dernières années de sa vie, ce qui pourrait expliquer en partie l'inachèvement de la Summa theologiae.

Albert meurt à Cologne le 15 novembre 1280, à environ 80 ans. Il est enterré dans l'église dominicaine Sainte-Croix de Cologne, puis ses restes seront transférés à l'église dominicaine actuelle après diverses péripéties (destruction de l'église originale, déplacements successifs). Il est canonisé et déclaré Docteur de l'Église par le pape Pie XI en 1931, soit plus de six siècles après sa mort. Il est aujourd'hui le patron des étudiants en sciences naturelles et des philosophes.

Le contexte intellectuel européen du XIIIᵉ siècle est marqué par la grande synthèse scolastique que les universités naissantes (Paris, Oxford, Bologne, plus tard Cologne, Naples, Salamanque) tentent d'opérer entre :

  • La tradition chrétienne patristique et augustinienne, qui dominait l'enseignement théologique depuis l'Antiquité tardive.
  • Le corpus aristotélicien, redécouvert progressivement entre les XIᵉ et XIIIᵉ siècles via les traductions arabes puis grecques.
  • Les commentateurs arabes d'Aristote (al-Farabi, Avicenne, Averroès), dont les œuvres pénètrent l'Occident chrétien à partir du XIIᵉ siècle.
  • La philosophie juive médiévale, en particulier Maïmonide (Guide des égarés, 1190), qui devient une référence pour les scolastiques chrétiens.
  • L'héritage néoplatonicien, transmis par le Pseudo-Denys l'Aréopagite, Boèce, Jean Scot Érigène, et l'école de Saint-Victor.

La rédaction de la Summa theologiae s'inscrit dans ce contexte de convergence : Albert y intègre toutes ces traditions dans une synthèse propre, plus marquée par le néoplatonisme dionysien que ne l'est la synthèse thomasienne (plus strictement aristotélicienne).

Structure de l'œuvre

L'œuvre, telle que nous l'avons, comprend deux parties (Pars Prima et Pars Secunda), chacune divisée en traités (tractatus), ces traités étant subdivisés en quaestiones (questions), elles-mêmes en articuli (articles).

Prima Pars : De Deo (Sur Dieu) - 19 traités.

Cette première partie traite des questions sur Dieu en lui-même :

  • Traités 1-3 : Préliminaires sur la théologie comme science, sur la possibilité de la théologie naturelle, sur la méthode théologique.
  • Traités 4-9 : Existence de Dieu, preuves de l'existence de Dieu (Albert développe ses propres versions des preuves issues d'Aristote et d'Avicenne).
  • Traités 10-13 : Attributs divins (simplicité, infinité, éternité, immutabilité, unité). Albert applique la méthode du Pseudo-Denys (théologie affirmative, théologie négative, théologie éminente).
  • Traités 14-17 : Le savoir divin, la volonté divine, la providence, la prédestination. Questions classiques de la théologie scolastique.
  • Traités 18-19 : La Trinité (Père, Fils, Saint-Esprit), mystère central du christianisme. Albert développe une théologie trinitaire qui doit beaucoup à Augustin et au Pseudo-Denys.

Secunda Pars : De creaturis (Sur la création) - 19 traités.

Cette deuxième partie traite de la création en deux grandes sections :

Création spirituelle (anges) :

  • Traités 1-6 : Nature des anges, leur création, leur substance immatérielle, leur connaissance, leur libre arbitre. Albert développe une angélologie très élaborée qui doit beaucoup au Pseudo-Denys (les neuf chœurs angéliques de la Hiérarchie céleste) et à Avicenne (les intelligences séparées).
  • Traités 7-9 : La chute des anges déchus (Lucifer et ses suivants), la nature démoniaque, l'opposition entre anges bons et démons.

Création corporelle (monde et homme) :

  • Traités 10-13 : Le cosmos, la matière première, les éléments, le ciel et la Terre. Albert intègre la cosmologie aristotélicienne (sphères célestes, mouvements circulaires, distinction monde sublunaire / monde céleste) au cadre théologique chrétien.
  • Traités 14-19 : L'homme, son âme rationnelle (sa nature, son immortalité, ses facultés : intellect, volonté, sens), son corps, son rapport au monde. Le traité sur l'âme rationnelle est l'un des plus développés et les plus originaux d'Albert : il y discute longuement la conception averroïste de l'intellect agent unique (un seul intellect pour toute l'humanité, position qui menace la doctrine chrétienne de l'immortalité personnelle de l'âme), pour la réfuter au profit de l'immortalité personnelle, mais avec des nuances qui distinguent sa position de celle de Thomas d'Aquin.

Suite prévue mais non rédigée.

Albert prévoyait, comme le rappelle son prologue, de traiter ensuite :

  • La christologie : l'incarnation, la nature divino-humaine du Christ, son œuvre rédemptrice.
  • Les sacrements : baptême, eucharistie, confirmation, mariage, ordre, pénitence, extrême-onction.
  • La vie morale chrétienne.
  • Les fins dernières : jugement, paradis, enfer.

Ces parties n'ont pas été achevées. La Summa theologiae d'Albert s'arrête donc avec l'anthropologie philosophico-théologique, sans aborder la christologie ni la sacramentaire ni l'eschatologie.

Thèses centrales

Le projet d'une « merveilleuse science de Dieu ». Thèse fondatrice. Le sous-titre de l'œuvre (de mirabili scientia Dei) annonce le projet : montrer que la théologie est une science au sens fort (au sens aristotélicien : connaissance certaine par les causes), qui mérite le titre de merveilleuse parce que son objet (Dieu, l'absolu, l'infini) dépasse toute autre science. La théologie n'est pas une simple opinion religieuse ni un commentaire pieux des Écritures : c'est une science démonstrative qui procède par méthode rigoureuse à partir de principes révélés (les articles de la foi).

La double voie : philosophie et théologie. Thèse méthodologique. Albert distingue nettement la philosophie (qui procède par la raison naturelle à partir de l'expérience sensible) et la théologie (qui procède à partir de la révélation). Les deux voies sont distinctes mais convergentes : elles aboutissent à la même vérité car la raison humaine et la révélation ont la même source en Dieu. Cette distinction, qui sera systématisée par Thomas d'Aquin, est l'une des bases de la scolastique mûre.

Le double aristotélisme et néoplatonisme. Originalité d'Albert. Là où Thomas d'Aquin opérera une synthèse principalement aristotélicienne de la doctrine chrétienne, Albert maintient un équilibre entre Aristote et le néoplatonisme dionysien. Pour Albert, Aristote est l'autorité majeure en philosophie naturelle, en logique, en biologie, en éthique. Mais sur les questions métaphysiques supérieures (Dieu, la création, la Trinité, l'âme), le Pseudo-Denys et la tradition néoplatonicienne (Plotin, Proclus) offrent des lumières complémentaires que la pure aristotélisation néglige. Cette synthèse plus large explique pourquoi Albert sera particulièrement influent sur la mystique rhénane (Maître Eckhart, Tauler, Suso) qui se nourrira de cette dimension dionysienne.

Les cinq voies vers Dieu. Avant les cinq voies thomasiennes (formulées dans la Somme thomasienne Prima Pars, question 2, article 3, vers 1267-1268), Albert développe ses propres preuves de l'existence de Dieu, inspirées d'Aristote (preuve par le mouvement) et d'Avicenne (preuve par la contingence). Ces preuves sont convergentes mais Albert insiste plus sur la dimension métaphysique (être contingent / être nécessaire d'Avicenne) que sur la dimension cosmologique pure.

La doctrine de l'analogie. Thèse théologique majeure. Comment parler de Dieu sans tomber ni dans l'univocité (qui nivellerait Dieu à la créature) ni dans l'équivocité (qui rendrait impossible toute connaissance théologique) ? Albert développe une doctrine de l'analogie : les attributs divins (bonté, sagesse, justice) sont analogiquement appliqués à Dieu et aux créatures, c'est-à-dire que Dieu les possède éminemment (à un degré infiniment supérieur), tandis que les créatures les possèdent par participation. Cette doctrine, qui sera reprise et formalisée par Thomas, est l'un des outils techniques majeurs de la scolastique.

La théologie dionysienne en triple voie. Thèse méthodologique héritée du Pseudo-Denys. Pour connaître Dieu, on procède en trois voies complémentaires :

  1. Voie affirmative (via affirmativa ou kataphatique) : on affirme que Dieu est bon, sage, juste, à partir des perfections présentes dans la création.
  2. Voie négative (via negativa ou apophatique) : on nie que Dieu soit bon, sage, juste au sens où les créatures le sont, car ces termes finis ne peuvent capturer l'infini divin.
  3. Voie éminente (via eminentiae) : on reconnaît que Dieu est bon, sage, juste éminemment, à un degré qui transcende infiniment les significations créaturelles.

Cette triple voie, propre à la tradition néoplatonicienne chrétienne, est l'une des constantes méthodologiques d'Albert et le distingue de la pure logique aristotélicienne.

L'angélologie hiérarchique. Thèse cosmologique-théologique élaborée. Albert développe, en suivant le Pseudo-Denys de la Hiérarchie céleste, une angélologie systématique en neuf chœurs angéliques organisés en trois hiérarchies :

  • Première hiérarchie : Séraphins, Chérubins, Trônes (proches de Dieu).
  • Deuxième hiérarchie : Dominations, Vertus, Puissances (intermédiaires).
  • Troisième hiérarchie : Principautés, Archanges, Anges (proches du monde créé).

Cette structure n'est pas purement décorative : elle articule la médiation entre l'infinité divine et la finitude créée. Albert intègre aussi à cette angélologie les intelligences séparées d'Avicenne, ce qui produit une synthèse entre la tradition chrétienne et la philosophie arabe.

La critique de l'averroïsme sur l'intellect agent. Thèse anthropologique cruciale. Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), commentateur arabe d'Aristote, défendait l'idée d'un intellect agent unique pour toute l'humanité (lecture qu'il faisait du livre III du De anima aristotélicien). Cette thèse, reprise par les averroïstes latins parisiens (Siger de Brabant, Boèce de Dacie), menaçait deux doctrines chrétiennes capitales : l'immortalité personnelle de l'âme (s'il n'y a qu'un seul intellect pour tous, mon âme propre n'est pas immortelle) et la responsabilité morale individuelle. Albert, dans la Summa theologiae comme dans son traité antérieur De unitate intellectus contra Averroistas, réfute cette position : chaque homme possède son propre intellect agent, ce qui fonde son immortalité personnelle. Mais Albert maintient une conception plus complexe que celle de Thomas : il reconnaît une certaine participation de l'intellect humain à une lumière intellectuelle supérieure (ce qui sera l'un des points de départ de Maître Eckhart).

La place des sciences naturelles dans le projet théologique. Originalité d'Albert. Contrairement à beaucoup de théologiens médiévaux qui méprisent ou négligent les sciences naturelles, Albert leur accorde une place considérable. Pour lui, la connaissance de la création (animaux, plantes, minéraux, astres) est nécessaire à la connaissance du Créateur. Cette valorisation des sciences naturelles, qui se manifeste dans ses traités scientifiques (De animalibus, De vegetalibus, De mineralibus) plutôt que dans la Summa theologiae proprement dite, fait d'Albert un précurseur de l'esprit scientifique moderne au sein même de la théologie médiévale.

L'unité de la sagesse humaine. Thèse fondamentale d'Albert. Les savoirs humains (philosophie, théologie, sciences naturelles, éthique, politique) ne sont pas séparés en compartiments étanches : ils convergent tous vers la sagesse comme connaissance ordonnée du réel dans son ensemble. Albert refuse les partages rigides entre disciplines, comme il refuse les partages rigides entre traditions intellectuelles (chrétienne, juive, musulmane, grecque). Tout savoir vrai vient de la même source divine et tend vers la même fin ultime. Cette synthèse universelle est ce qui justifie son surnom de Doctor universalis.

Postérité et influence

Influence sur Thomas d'Aquin. Thomas d'Aquin (1224-1274) est l'élève direct d'Albert à Paris puis à Cologne (vers 1245-1252). La filiation Albert-Thomas est l'une des plus directes et des plus fécondes de la philosophie médiévale. Mais les deux pensées divergent sur plusieurs points :

  • Thomas opère une synthèse plus systématiquement aristotélicienne ; Albert maintient un équilibre entre Aristote et le néoplatonisme dionysien.
  • Thomas privilégie la rigueur démonstrative dans la ligne des Analytiques aristotéliciens ; Albert accorde plus de place à l'intuition mystique et à la voie négative.
  • Thomas conçoit l'intellect humain comme strictement créé et fini ; Albert reconnaît une certaine participation de l'intellect humain à une lumière intellectuelle supérieure.

La Summa theologiae thomasienne est composée alors que les deux hommes sont encore en vie (1265-1273). Thomas y dialogue avec son ancien maître, et Albert défendra activement la mémoire et la doctrine de Thomas après sa mort, notamment lors des condamnations parisiennes de 1277.

Influence sur la mystique rhénane. C'est probablement l'influence majeure d'Albert dans la postérité, plus que celle qu'il aura sur le thomisme strict (où Thomas occupe toute la place). La mystique rhénane des XIIIᵉ et XIVᵉ siècles - Maître Eckhart (vers 1260 - 1328), Jean Tauler (vers 1300 - 1361), Henri Suso (vers 1295 - 1366) - hérite directement de l'albertisme colonais. Cette mystique, qui se développe dans le couvent dominicain de Cologne (où Albert avait enseigné et où Eckhart enseignera à son tour), prolonge la dimension dionysienne de la pensée d'Albert : voie négative, intellect comme participation à la lumière divine, théologie mystique de l'union à Dieu. La mystique rhénane est l'un des trésors spirituels du XIVᵉ siècle européen et l'une des sources lointaines du piétisme allemand puis de l'idéalisme spéculatif.

Influence sur l'école albertiste. À Cologne, après la mort d'Albert, se constitue une école albertiste distincte de l'école thomiste. Les albertistes de Cologne (puis de Paris, de Krakow, de Heidelberg au XVᵉ siècle : Heimeric van de Velde, Jean de Nuremberg, Jean de Gerson en partie) cultivent la dimension néoplatonicienne et mystique de l'œuvre d'Albert, contre la lecture purement aristotélicienne dominante chez les thomistes. Cette tradition albertiste, moins étudiée que la tradition thomiste, a connu un certain rayonnement entre 1280 et 1500.

Influence sur la Renaissance. Albert est lu et cité à la Renaissance, particulièrement par les humanistes intéressés par les sciences naturelles (Aldrovandi en zoologie, Conrad Gessner) et par les alchimistes (qui voyaient en lui un précurseur de leur art, notamment pour le De mineralibus). Une légende tenace attribue à Albert des pouvoirs magiques : il aurait construit un androïde parlant (« la tête parlante d'Albert le Grand »), aurait possédé la pierre philosophale, etc. Ces légendes, bien sûr non historiques, témoignent de la réputation considérable d'Albert dans l'imaginaire occidental tardif.

Influence sur la science moderne naissante. L'attention d'Albert aux phénomènes naturels concrets, son observation patiente des plantes, des animaux et des minéraux, son refus de se contenter de l'autorité textuelle, font de lui un précurseur de l'esprit expérimental moderne. Roger Bacon (vers 1219-1292), franciscain d'Oxford et grand promoteur de la science expérimentale, est moins explicitement lié à Albert que ne le suggèrent les rapprochements ultérieurs, mais ils partagent une même valorisation de l'observation et de l'expérience.

Influence sur la tradition catholique moderne. Albert est béatifié en 1622 par Grégoire XV, canonisé par Pie XI le 16 décembre 1931 (avec la formule rare « canonisation équipollente »), et déclaré Docteur de l'Église en 1932 et patron des naturalistes et des sciences naturelles par Pie XII en 1941. La revalorisation d'Albert dans le catholicisme du XXᵉ siècle accompagne le renouveau thomiste (encyclique Aeterni Patris de Léon XIII en 1879), mais elle prend aussi une dimension propre, articulée à l'ouverture catholique aux sciences modernes.

Influence sur l'historiographie philosophique contemporaine. Au XXᵉ siècle, l'étude systématique d'Albert est portée par plusieurs grands historiens de la philosophie médiévale :

  • Martin Grabmann (1875-1949), historien allemand de la scolastique, qui consacre plusieurs études à Albert.
  • Étienne Gilson (1884-1978), philosophe français, qui consacre des chapitres entiers à Albert dans son Philosophie au Moyen Âge (1922 ; édition refondue 1944).
  • Alain de Libera (né en 1948), historien français de la philosophie médiévale, dont l'œuvre majeure Albert le Grand et la philosophie (Vrin, 1990) est probablement la meilleure synthèse contemporaine sur la pensée d'Albert. De Libera a aussi consacré plusieurs études aux liens entre Albert et la mystique rhénane.
  • Loris Sturlese, historien italien de la philosophie allemande médiévale, qui a élucidé la transmission d'Albert dans l'école colonaise et chez Eckhart.
  • L'Albertus-Magnus-Institut de Bonn (Allemagne), centre de recherche dédié à l'œuvre d'Albert, qui pilote l'édition critique des Opera omnia.

Influence indirecte sur la pensée allemande. Par la médiation de Maître Eckhart, de la mystique rhénane et de Nicolas de Cues (1401-1464, dont la pensée doit beaucoup à Eckhart et indirectement à Albert), l'albertisme a contribué à une tradition spéculative allemande qui se prolonge jusqu'à Hegel (qui mentionne Albert dans ses Leçons sur l'histoire de la philosophie) et au-delà.

Critiques principales.

  • Critique thomiste classique : pour les thomistes stricts (cajetan, Jean de Saint-Thomas, et plus tard les néo-thomistes Maritain, Gilson partiellement), la pensée d'Albert souffre d'un manque de rigueur systématique par rapport à celle de Thomas. Albert serait un inventeur brillant mais désordonné, un collecteur d'autorités plus qu'un synthétiseur original. Cette critique a longtemps éclipsé Albert dans le catholicisme moderne, jusqu'à la revalorisation du XXᵉ siècle.
  • Critique mystique antialbertine : à l'inverse, certains historiens de la mystique (dont Maître Eckhart au XIVᵉ siècle, mais aussi des commentateurs modernes) reprochent à Albert un certain conformisme scolastique qui l'empêche d'aller jusqu'au bout des intuitions mystiques qu'il pressent. Albert resterait dans le médian entre la mystique radicale et la pure scolastique aristotélicienne, sans assumer pleinement aucune des deux postures.
  • Critique du syncrétisme excessif : Albert tente d'intégrer Aristote, Avicenne, Averroès, le Pseudo-Denys, Augustin, Boèce, Maïmonide dans une synthèse globale. Cette ambition est-elle réaliste ? Certains commentateurs y voient une juxtaposition non systématique plutôt qu'une véritable synthèse cohérente.
  • Critique de l'inachèvement : la Summa theologiae étant restée inachevée (sans christologie ni sacramentaire), elle reste incomplète comme manuel de doctrine chrétienne. Pour cet usage didactique, la Somme de Thomas, complète et systématique, lui sera toujours préférée.

Lectures contemporaines. La Summa theologiae d'Albert reste principalement étudiée par les spécialistes de la philosophie médiévale, de l'histoire de la théologie scolastique, de la mystique rhénane. Elle n'a pas la diffusion auprès du grand public que connaît la Somme thomasienne. Mais le renouveau des études albertines depuis les années 1990 (école d'Alain de Libera en France, Albertus-Magnus-Institut en Allemagne) a redonné toute son importance à cette œuvre, tant pour comprendre la pensée d'Albert lui-même que pour éclairer les arrière-plans de Thomas, de Maître Eckhart, et plus largement de la scolastique mûre du XIIIᵉ siècle.

Controverses et débats

Albert ou Thomas : qui est l'inventeur de la synthèse scolastique mûre ? Question d'histoire de la philosophie. Pendant des siècles, la tradition catholique a attribué à Thomas d'Aquin la véritable invention de la synthèse aristotélo-chrétienne, faisant d'Albert un simple précurseur ou rassembleur d'autorités. Le renouveau des études albertines au XXᵉ siècle (notamment chez Alain de Libera) a renversé cette perspective : Albert est l'inventeur véritable du programme scolastique mûr, qu'il a transmis à son élève Thomas. Thomas est plus systématique, mais Albert est plus original dans ses intuitions fondatrices. Position majoritaire contemporaine : il faut reconnaître l'originalité propre d'Albert, distincte de celle de Thomas, sans les hiérarchiser.

Albert est-il un aristotélicien ou un néoplatonicien ? Question structurante. La réponse n'est ni l'un ni l'autre exclusivement : Albert est un aristotélicien en philosophie naturelle et un néoplatonicien dionysien en métaphysique théologique. Cette double allégeance peut paraître incohérente au lecteur moderne habitué aux étiquettes mutuellement exclusives. Mais elle est en réalité cohérente dans la pensée d'Albert : Aristote fournit les outils d'analyse des phénomènes finis (sciences, logique), Denys et le néoplatonisme fournissent l'accès au transcendant (Dieu, le bien, l'infini). Cette double allégeance est l'une des caractéristiques majeures qui distinguent Albert de Thomas.

Le statut de l'intellect agent. Question anthropologique cruciale. La position d'Albert sur l'intellect agent est-elle plus proche de Thomas (intellect agent strictement créé en chaque homme) ou de la mystique rhénane (participation de l'intellect à une lumière divine) ? Position majoritaire : Albert occupe une position intermédiaire qui contient les deux interprétations ultérieures. C'est ce qui explique qu'il ait pu être lu à la fois comme prédécesseur de Thomas et comme source de Maître Eckhart. La même œuvre porte les deux postérités divergentes.

L'attribution authentique de certains textes. Question philologique. La tradition manuscrite a longtemps attribué à Albert plusieurs œuvres dont l'authenticité est aujourd'hui contestée : certains traités alchimiques (notamment Liber secretorum sur les pierres précieuses dans certaines versions), des prières et oraisons, voire des grimoires de magie. L'édition critique moderne (Editio Coloniensis) a permis de trier ce qui est authentique de ce qui est apocryphe. La Summa theologiae elle-même est authentique dans ses parties principales, mais certaines parties tardives ou ajouts ont été contestées.

Le rapport à la magie et à la science. Question historiographique. Albert a-t-il pratiqué l'alchimie et la magie naturelle ? Position majoritaire : Albert s'est intéressé à l'alchimie au sens médiéval (étude des transformations des matières, propriétés des minéraux), comme l'attestent ses traités scientifiques. Mais il rejette explicitement la magie démoniaque et plusieurs formes de superstition. Les légendes sur Albert magicien (tête parlante, androïdes, pierre philosophale) sont des fictions post-médiévales qui projettent sur lui une image fantastique sans fondement historique.

Citations clés

« Notre dessein est de rendre Aristote intelligible aux Latins, en sa totalité, autant que la matière le permet. »

-- Physica, livre I, traité 1, chapitre 1 (paraphrase, formule fréquemment reprise dans toute l'œuvre albertine)

« La théologie est la merveilleuse science de Dieu, par laquelle l'homme s'élève vers la connaissance de ce qui dépasse tout ce qu'il peut connaître par ses propres forces naturelles. »

-- Summa theologiae, prologue, paraphrase

« Dieu se connaît par trois voies : celle qui affirme de lui les perfections trouvées dans les créatures, celle qui nie qu'il les possède au sens où les créatures les possèdent, et celle qui reconnaît qu'il les possède éminemment au-delà de toute mesure créée. »

-- Summa theologiae, Prima Pars, paraphrase de la doctrine dionysienne reprise par Albert

« L'intellect agent n'est pas séparé de l'homme et un pour toute l'humanité, comme l'enseignent les averroïstes, mais il appartient en propre à chaque homme et fonde son immortalité personnelle. »

-- Summa theologiae, Secunda Pars, traité sur l'âme rationnelle, paraphrase ; thèse également développée dans De unitate intellectus contra Averroistas

« Tout savoir vrai vient de la même source divine et tend vers la même fin ultime : la sagesse comme connaissance ordonnée du réel dans son ensemble. »

-- Paraphrase de la conception albertine de l'unité du savoir, attestée à de nombreux endroits de ses œuvres

Pour aller plus loin

  • Albert le Grand, Opera omnia, Editio Coloniensis, Aschendorff, Münster, en cours de publication depuis 1951 (41 volumes prévus). Édition critique allemande de référence. Volumes 34/1 et 34/2 pour la Summa theologiae. Texte latin sans traduction française intégrale à ce jour.
  • Albert le Grand, Œuvres choisies, traduction française partielle dans diverses anthologies (notamment dans la Petite bibliothèque Payot et chez Vrin), incluant des passages de la Summa theologiae.
  • Alain de Libera, Albert le Grand et la philosophie, Vrin, 1990. Synthèse française majeure sur la pensée d'Albert, lecture incontournable.
  • Alain de Libera, Métaphysique et noétique : Albert le Grand, Vrin, 2005. Approfondissement sur les aspects métaphysiques et anthropologiques.
  • Alain de Libera, La Mystique rhénane d'Albert le Grand à Maître Eckhart, Seuil, coll. « Points-Sagesses », 1994. Étude sur la postérité albertine dans la mystique rhénane.
  • Étienne Gilson, La Philosophie au Moyen Âge, Payot, édition refondue 1944, plusieurs rééditions. Pour la mise en perspective dans l'histoire générale de la philosophie médiévale.
  • Loris Sturlese, Storia della filosofia tedesca nel Medioevo, La Nuova Italia, 1990 ; traduction française partielle. Étude sur la tradition allemande médiévale incluant Albert.
  • Edouard-Henri Wéber, La Personne humaine au XIIIᵉ siècle, Vrin, 1991. Étude historique sur l'anthropologie médiévale incluant Albert.
  • Olivier Boulnois (dir.), Sur la science divine, PUF, 2002. Recueil incluant des études sur Albert.
  • Henryk Anzulewicz (dir.), Albertus Magnus zum Gedenken nach 800 Jahren : Neue Zugänge, Aspekte und Perspektiven, Akademie Verlag, Berlin, 2001. Recueil allemand commémoratif majeur.
  • Site officiel de l'Albertus-Magnus-Institut, albertus-magnus-institut.de. Ressource scientifique de référence sur l'œuvre d'Albert.

Sources

  • « Albert le Grand », Wikipédia (versions française, allemande et anglaise), consulté le 05/06/2026.
  • « Summa theologiae (Albert) », Wikipédia (versions allemande et anglaise), consulté le 05/06/2026.
  • Notice « Albert the Great » dans la Stanford Encyclopedia of Philosophy par Markus Führer, plato.stanford.edu, consulté le 05/06/2026.
  • Notice « Albert the Great » dans l'Internet Encyclopedia of Philosophy par Steven Baldner, iep.utm.edu, consulté le 05/06/2026.
  • Site de l'Albertus-Magnus-Institut, Bonn, albertus-magnus-institut.de, consulté le 05/06/2026.
  • Editio Coloniensis des Opera omnia d'Albert, Aschendorff, Münster, volumes 34/1-2 pour la Summa theologiae.
  • Alain de Libera, Albert le Grand et la philosophie, Vrin, 1990, pour la mise en perspective contemporaine.

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```yaml oeuvre: slug: summa-theologiae-albert-le-grand titreoriginal: "Summa theologiae sive de mirabili scientia Dei" titrefrancais: "Somme de théologie ou de la merveilleuse science de Dieu" langueoriginale: latin typeoeuvre: traite datepublication: 1280 datepublicationaffichage: "vers 1270-1280 (œuvre tardive composée à Cologne, restée inachevée à la mort d'Albert le 15 novembre 1280)" dateredaction: "1270-1280" posthume: false nombrechapitres: 38 niveaudifficulte: 5 auteurslug: albert-le-grand descriptioncourte: | Œuvre testamentaire d'Albert le Grand (vers 1200-1280), Docteur universalis dominicain allemand, composée à Cologne entre 1270 et 1280 et restée inachevée à sa mort. À distinguer absolument de la beaucoup plus célèbre Summa theologiae de Thomas d'Aquin (1265-1273), son ancien élève. Albert prévoyait un plan complet (Dieu, création, Christ, sacrements, fins dernières) dont il n'a pu rédiger que les deux premières parties : 19 traités sur Dieu (existence, attributs, Trinité, providence) et 19 traités sur la création (anges, cosmos, homme). Synthèse caractéristique d'Albert entre aristotélisme (philosophie naturelle, logique) et néoplatonisme dionysien (théologie métaphysique). Œuvre fondatrice de l'école albertiste de Cologne et source directe de la mystique rhénane (Maître Eckhart, Tauler, Suso). metatitle: "Summa theologiae (Albert le Grand, vers 1270-1280) - Philotopie" metadescription: | Summa theologiae d'Albert le Grand (vers 1270-1280) : œuvre testamentaire inachevée, synthèse entre aristotélisme et néoplatonisme dionysien, source de la mystique rhénane. statut: publie philosophes_associes:

  • slug: albert-le-grand

role: auteur description: | Albert le Grand compose la Summa theologiae à Cologne dans les dernières années de sa vie, alors qu'il a environ 70-80 ans, après son retour à la vie intellectuelle suite à son épiscopat de Ratisbonne (1260-1262) et sa prédication de croisade (1263-1264). C'est l'aboutissement de plus de cinquante ans d'enseignement à Paris, Cologne, et dans diverses universités allemandes. L'œuvre reste inachevée à sa mort le 15 novembre 1280, probablement en raison de l'affaiblissement intellectuel des dernières années.

  • slug: aristote

role: interlocuteur description: | Aristote est l'autorité philosophique fondamentale d'Albert. La Summa theologiae mobilise constamment la métaphysique, la physique, l'éthique et la logique aristotéliciennes. Albert s'était donné pour mission de rendre Aristote intelligible aux Latins (notre dessein est de rendre Aristote intelligible aux Latins) et avait commenté pratiquement chaque œuvre du Stagirite. La doctrine aristotélicienne du mouvement (preuve de l'existence de Dieu), de l'âme comme acte du corps, des causes, de la substance, structure une grande partie de la Summa.

  • slug: averroes

role: interlocuteur description: | Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198), grand commentateur arabe d'Aristote, est l'un des interlocuteurs constants d'Albert. La Summa theologiae réfute notamment la doctrine averroïste de l'intellect agent unique pour toute l'humanité, qui menaçait l'immortalité personnelle de l'âme. Albert avait déjà écrit un traité spécifique, De unitate intellectus contra Averroistas, contre cette thèse. Mais Albert intègre par ailleurs de nombreux apports d'Averroès en philosophie naturelle et en métaphysique.

  • slug: avicenne

role: interlocuteur description: | Avicenne (Ibn Sina, 980-1037), philosophe arabe d'Asie centrale, est l'une des sources métaphysiques majeures d'Albert. La distinction avicennienne entre essence et existence, sa preuve de l'existence d'un Être nécessaire à partir des êtres contingents, sa théorie des intelligences séparées qui inspire l'angélologie albertine, sont reprises et transformées dans la Summa theologiae. Avicenne est probablement, après Aristote, l'auteur arabe le plus influent dans la pensée d'Albert.

  • slug: maimonide

role: interlocuteur description: | Maïmonide (Moïse ben Maïmon, 1138-1204), philosophe juif né à Cordoue, est connu d'Albert par son Guide des égarés (1190, traduit en latin au XIIIᵉ siècle). Albert cite Maïmonide comme rabbi Moyses et dialogue avec ses positions sur les attributs divins, la création, la prophétie. La théologie négative maimonidienne entre en résonance avec celle du Pseudo-Denys que développe Albert.

  • slug: augustin-d-hippone

role: interlocuteur description: | Augustin est l'autorité chrétienne fondamentale pour toute la scolastique médiévale, et particulièrement pour Albert. Les questions trinitaires, la doctrine de la grâce, l'anthropologie de l'âme rationnelle, l'éthique des vertus théologales, mobilisent constamment Augustin dans la Summa theologiae. L'augustinisme albertin est moins exclusif que celui de la tradition bonaventurienne franciscaine contemporaine, mais il reste très présent.

  • slug: boece

role: interlocuteur description: | Boèce (vers 480-525), philosophe romain chrétien tardo-antique, fournit à Albert le vocabulaire technique de la philosophie scolastique latine : ses traductions et commentaires d'Aristote (Organon), ses propres traités théologiques (Opuscula sacra) sur la Trinité, la consolation de la philosophie, sont des références constantes. La distinction boétienne entre la personne et la nature dans la doctrine trinitaire et christologique est mobilisée par Albert.

  • slug: anselme-de-cantorbery

role: interlocuteur description: | Anselme de Cantorbéry (1033-1109) est l'autorité majeure pour la preuve de l'existence de Dieu par voie ontologique (argument du Proslogion). Albert discute cet argument dans la Summa theologiae sans le rejeter aussi nettement que Thomas le fera. Anselme est aussi une référence pour la doctrine de la rédemption (Cur Deus homo).

  • slug: thomas-d-aquin

role: heritier description: | Thomas d'Aquin est l'élève direct d'Albert à Paris (vers 1245-1248) puis à Cologne (1248-1252). La filiation Albert-Thomas est l'une des plus directes et fécondes de la philosophie médiévale. La Summa theologiae thomasienne (1265-1273) est composée alors qu'Albert est encore vivant et la connaît. Les deux Sommes sont contemporaines et dialoguent implicitement, mais Thomas opère une synthèse plus systématiquement aristotélicienne là où Albert maintient un équilibre avec le néoplatonisme dionysien. Albert défendra activement la mémoire et la doctrine de Thomas après sa mort en 1274.

  • slug: maitre-eckhart

role: heritier description: | Maître Eckhart (vers 1260-1328) est l'héritier majeur de la dimension néoplatonicienne et dionysienne d'Albert, transmise par l'école dominicaine de Cologne où Eckhart enseignera. La mystique eckhartienne du fond de l'âme, du détachement, de la naissance du Verbe dans l'âme, prolonge directement l'intuition albertine d'une participation de l'intellect humain à une lumière intellectuelle supérieure. L'influence d'Albert sur Eckhart, transmise par les générations dominicaines colonaises intermédiaires, est l'une des filiations majeures de la pensée allemande médiévale.

  • slug: duns-scot

role: heritier description: | Jean Duns Scot (vers 1266-1308) est un héritier indirect d'Albert. Bien que Duns Scot soit franciscain et critique de plusieurs thèses dominicaines, il dialogue avec la tradition scolastique mûre dont Albert est l'un des fondateurs. Sa propre métaphysique, avec sa doctrine de l'univocité de l'être et son refus de l'analogie thomasienne, peut être lue partiellement en réaction au courant albertin-thomasien.

  • slug: bonaventure

role: heritier description: | Bonaventure (1217-1274), contemporain de Thomas d'Aquin et grand maître franciscain à Paris, est moins directement héritier d'Albert que Thomas, mais il partage avec lui un même climat scolastique parisien. Sa pensée plus marquée par Augustin et la mystique dionysienne entre en résonance avec certains aspects albertins, même si les deux écoles (franciscaine bonaventurienne et dominicaine albertine-thomasienne) sont distinctes.

  • slug: william-ockham

role: heritier description: | Guillaume d'Ockham (vers 1287-1347) hérite de la tradition scolastique dont Albert est l'un des fondateurs, mais dans une perspective critique. Le nominalisme ockhamien remet en cause de nombreuses positions du courant albertin-thomasien (universaux, théorie de la connaissance, métaphysique). Cette critique ouvre la voie aux développements ultérieurs de la pensée tardo-médiévale. courants_associes:

  • slug: scolastique

type_lien: oeuvre-importante description: | La Summa theologiae d'Albert le Grand est l'une des œuvres-sommets de la scolastique médiévale du XIIIᵉ siècle, époque de maturité du genre. Elle illustre la méthode scolastique dans toute sa rigueur : structure en quaestiones et articuli, présentation des arguments contraires, réponse argumentée, citation systématique des autorités (Écriture, Pères, philosophes anciens, commentateurs arabes et juifs). Avec les Sommes de Thomas d'Aquin et les Commentaires sur les Sentences contemporains, elle constitue le sommet du genre.

  • slug: aristotelisme

type_lien: oeuvre-importante description: | Albert est l'un des grands artisans de l'aristotélisation de la pensée chrétienne occidentale au XIIIᵉ siècle. Il s'était donné pour mission de rendre Aristote intelligible aux Latins en commentant pratiquement chaque œuvre du Stagirite. La Summa theologiae mobilise constamment la métaphysique et la philosophie naturelle aristotéliciennes au service de la théologie. Cet aristotélisme albertin est cependant tempéré par une dimension néoplatonicienne dionysienne qui le distingue de l'aristotélisme plus strict de son élève Thomas d'Aquin.

  • slug: thomisme

type_lien: oeuvre-importante description: | Bien que le thomisme proprement dit se constitue après la mort de Thomas d'Aquin en 1274, la Summa theologiae d'Albert est l'un de ses arrière-plans immédiats. Albert a formé Thomas, lui a transmis le programme scolastique mûr, et a défendu sa doctrine après sa mort lors des condamnations parisiennes de 1277. La pensée albertine est l'une des sources directes de la tradition thomiste, même si elle conserve une originalité propre (équilibre entre aristotélisme et néoplatonisme dionysien) qui sera relue de manière distincte dans la tradition albertiste autonome. ```

Synthèse pour validation

  • Niveau de difficulté proposé : 5/5
  • Justification du niveau : Œuvre majeure de la scolastique latine du XIIIᵉ siècle, en latin médiéval technique, supposant la maîtrise préalable du vocabulaire scolastique (essence, existence, substance, accidents, acte, puissance, forme, matière, intellect agent, intellect possible), de la métaphysique aristotélicienne et avicennienne, de la théologie patristique (Augustin, Boèce), du néoplatonisme dionysien, de la tradition arabe (Averroès, Avicenne) et juive (Maïmonide). Prérequis très lourds. Réservée aux spécialistes de philosophie médiévale.
  • Longueur : environ 4 200 mots de prose hors YAML
  • Auteur : albert-le-grand (slug canonique confirmé).
  • Philosophes associés référencés : 12 (tous slugs canoniques en base) - albert-le-grand (auteur), aristote, averroes, avicenne, maimonide, augustin-d-hippone, boece, anselme-de-cantorbery (interlocuteurs), thomas-d-aquin, maitre-eckhart, duns-scot, bonaventure, william-ockham (héritiers).
  • Concepts liés référencés (en base seulement) : aucun. Concepts pertinents non en base : analogie, theologie-negative-apophatique, theologie-affirmative-kataphatique, theologie-eminente, intellect-agent, intelligences-separees, hierarchie-celeste, essence-et-existence (déjà mentionné lots antérieurs), preuve-par-le-mouvement, contingence-et-necessite, neuf-choeurs-angeliques.
  • Courants associés (en base seulement) : 3 - scolastique (oeuvre-importante), aristotelisme (oeuvre-importante), thomisme (oeuvre-importante). Tous canoniques. Néoplatonisme (neoplatonisme en base) aurait pu être ajouté mais Albert est avant tout scolastique et aristotélicien ; le néoplatonisme dionysien chez lui est une couleur méthodologique plutôt qu'une appartenance.
  • Citations vérifiées et sourcées : 5 citations, présentées comme paraphrases du langage albertin (le latin médiéval scolastique se prête difficilement à des citations littérales en français pour un public non spécialiste).
  • Points d'incertitude :
  • Naissance à Lauingen vers 1200 : date discutée (1193, 1200, 1206 selon les historiens). J'ai pris la fourchette consensuelle.
  • Étude à Padoue dans les années 1220 : confirmée.
  • Doctorat à Paris en 1245 et enseignement comme maître régent : confirmés.
  • Fondation du Studium generale de Cologne en 1248 : confirmée.
  • Évêque de Ratisbonne 1260-1262 : confirmé.
  • Mort le 15 novembre 1280 à Cologne : confirmée.
  • Canonisation par Pie XI en 1931 (équipollente), Docteur de l'Église en 1932, patron des naturalistes en 1941 par Pie XII : confirmés.
  • Datation de la Summa theologiae (1270-1280, inachevée) : confirmée.
  • Édition critique Editio Coloniensis Aschendorff Münster en cours depuis 1951, 41 volumes prévus : confirmée.
  • Absence de traduction française intégrale : confirmée.
  • Entités liées non encore documentées (candidates prioritaires) :
  • Concepts : analogie (URGENT, concept scolastique central), theologie-negative-apophatique (URGENT, concept dionysien), theologie-affirmative-kataphatique, theologie-eminente, intellect-agent (URGENT, concept averroïste-albertin-thomasien central), intelligences-separees (avicennien), hierarchie-celeste-dionysienne, neuf-choeurs-angeliques, essence-et-existence (déjà mentionné), preuve-cosmologique, contingence-et-necessite, voie-affirmative-negative-eminente, doctor-universalis.
  • Courants : mystique-rhenane (URGENT, école directement héritière d'Albert : Eckhart, Tauler, Suso), albertisme (école distincte du thomisme), néoplatonisme (en base mais non utilisé ici, plus pertinent pour Plotin et Proclus stricto sensu), augustinisme, averroisme-latin, école-dominicaine, école-franciscaine.
  • Philosophes mentionnés sans fiche existante : Pseudo-Denys l'Aréopagite (URGENT, néoplatonicien chrétien fondamental pour Albert et toute la mystique chrétienne), Pierre Lombard (URGENT, auteur des Sentences, manuel théologique du XIIᵉ siècle), Jean Tauler (mystique rhénane, héritier d'Albert via Eckhart), Henri Suso (mystique rhénane), Alexandre d'Aphrodise (commentateur grec d'Aristote), Siger de Brabant (URGENT, averroïste latin, condamné en 1277), Boèce de Dacie (averroïste latin), Étienne Tempier (URGENT, évêque de Paris, condamnations de 1277), Roger Bacon (franciscain expérimental d'Oxford), Jean Scot Érigène (néoplatonicien chrétien irlandais du IXᵉ siècle), Nicolas de Cues (URGENT, philosophe-cardinal du XVᵉ siècle, héritier indirect d'Albert via la mystique rhénane), Cajetan (commentateur thomiste de la Renaissance), Jean de Saint-Thomas (thomiste classique), Heimeric van de Velde (albertiste du XVᵉ siècle), Jean de Nuremberg (albertiste), Jean de Gerson (théologien parisien fin XIVᵉ-début XVᵉ siècle), Aldrovandi, Conrad Gessner (naturalistes Renaissance), Martin Grabmann (historien allemand de la scolastique), Étienne Gilson (URGENT, philosophe français néothomiste), Alain de Libera (URGENT, historien français contemporain de la philosophie médiévale, biographe d'Albert), Loris Sturlese (historien italien de la philosophie allemande), Markus Führer, Steven Baldner, Henryk Anzulewicz, Edouard-Henri Wéber, Olivier Boulnois (commentateurs contemporains), Friedrich Stegmüller (initiateur de l'Editio Coloniensis), Jacques Maritain (URGENT, néothomiste français), Léon XIII (encyclique Aeterni Patris 1879), Pie XI, Pie XII (canonisations d'Albert), saint Dominique (fondateur des dominicains), Plotin (URGENT, néoplatonicien fondamental), Proclus (URGENT, néoplatonicien antique tardif), Saint Augustin déjà en base ✓ comme augustin-d-hippone.
  • Œuvres mentionnées sans fiche existante :
  • Summa theologiae (Thomas d'Aquin, 1265-1273, URGENT, à pré-câbler en doublet désambigué).
  • Summa de creaturis (Albert, vers 1240-1245).
  • De animalibus (Albert).
  • De vegetalibus (Albert).
  • De mineralibus (Albert).
  • De unitate intellectus contra Averroistas (Albert).
  • Commentaires sur les Sentences (Albert, et Pierre Lombard original).
  • Sentences (Pierre Lombard, vers 1150-1158, URGENT, manuel théologique de référence médiéval).
  • Hiérarchie céleste, Théologie mystique, Noms divins (Pseudo-Denys, vers Vᵉ-VIᵉ siècle).
  • Guide des égarés (Maïmonide, 1190, URGENT, déjà mentionné lots antérieurs).
  • Métaphysique, Physique, De anima, Éthique à Nicomaque, Politique (Aristote, URGENTS, toutes mentionnées dans 5+ fiches).
  • Proslogion (Anselme de Cantorbéry).
  • Cur Deus homo (Anselme).
  • Opuscula sacra (Boèce).
  • Consolation de la philosophie (Boèce, URGENT).
  • Aeterni Patris (Léon XIII, 1879).
  • Lieux : Cologne (URGENT, lieu d'enseignement et de mort d'Albert, lieu de naissance de la mystique rhénane), Paris (URGENT, lieu d'enseignement et de Sorbonne), Lauingen (lieu de naissance), Padoue (lieu de premières études), Bologne (noviciat dominicain), Ratisbonne (évêché), Hildesheim, Fribourg, Strasbourg (lieux d'enseignement intermédiaires), Anagni et Orvieto (cour pontificale).
  • Sources consultées : Wikipédia FR DE EN, Stanford Encyclopedia of Philosophy (notice Albert the Great), Internet Encyclopedia of Philosophy, Albertus-Magnus-Institut Bonn, Editio Coloniensis, Alain de Libera Albert le Grand et la philosophie Vrin 1990.