Vérité et méthode. Les grandes lignes d'une herméneutique philosophique

Hans-Georg Gadamer

Titre original : Wahrheit und Methode. Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik

Publication : 1960 (traduction française intégrale en 1996)

Type : Traite

Analyse

Le titre est une objection. Il ne promet pas d'accorder la vérité et la méthode, il soutient que la seconde ne suffit pas à atteindre la première - et que les sciences humaines se sont égarées en cherchant à ressembler aux sciences de la nature. Gadamer avait soixante ans quand il publia ce livre, et il n'avait presque rien écrit.

Un premier livre à soixante ans

Wahrheit und Methode. Grundzüge einer philosophischen Hermeneutik paraît à Tübingen, chez Mohr, en 1960. Son auteur a enseigné à Leipzig, Francfort puis Heidelberg, où il a succédé à Karl Jaspers, et sa bibliographie se réduisait jusque-là à des travaux sur Platon et à des articles. L'ouvrage le rendit en quelques années l'un des philosophes allemands les plus discutés.

Le lecteur français a attendu. Une première traduction paraît au Seuil en 1976 sous le titre Vérité et méthode. Les grandes lignes d'une herméneutique philosophique, et elle fut critiquée pour son rendu de notions décisives. L'édition intégrale, revue par Pierre Fruchon, Jean Grondin et Gilbert Merlio, ne sort qu'en 1996, et c'est elle qui sert aujourd'hui de référence de pagination.

Ce que l'herméneutique était avant lui

Interpréter était d'abord une technique. On avait des règles pour établir le sens d'un texte difficile, et ces règles venaient de trois pratiques : la philologie classique, l'exégèse biblique et le droit.

Schleiermacher, au début du dix-neuvième siècle, en fait une discipline générale : comprendre un texte, c'est reconstituer l'acte mental de son auteur, et le bon interprète peut comprendre un auteur mieux qu'il ne s'est compris lui-même. Dilthey élargit le programme aux sciences de l'esprit, en leur cherchant un fondement aussi solide que celui des sciences de la nature : le Verstehen opposé à l'Erklären, la compréhension opposée à l'explication.

C'est contre cette ambition que Gadamer écrit, et il faut voir où il la juge fautive. Schleiermacher et Dilthey cherchaient une méthode garantissant l'objectivité de l'interprétation ; ils admettaient donc que l'interprète puisse se tenir en dehors de ce qu'il interprète. Gadamer soutient que cette position n'existe pas.

Trois parties, et une question qui s'élargit

L'ouvrage avance par extensions successives, et le détour initial par l'art n'est pas un ornement.

La première partie s'attaque à l'esthétique moderne, qu'elle accuse d'avoir fait de l'œuvre un objet de jouissance subjective et du goût une affaire de sentiment. Gadamer y réhabilite des notions que les Lumières avaient congédiées - la Bildung, le sens commun, le jugement - et propose de penser l'œuvre sur le modèle du jeu : dans un jeu, le joueur n'est pas un sujet qui manipule un objet, il est pris dans quelque chose qui le dépasse et qui se joue à travers lui. Comprendre une œuvre n'est pas la décrire : c'est y participer, et en sortir modifié. L'art est donc un lieu où la vérité se produit sans méthode, et c'est ce qui en fait le modèle de tout le livre.

La deuxième partie transporte la question aux sciences historiques, et c'est là que se trouvent les thèses les plus célèbres. La troisième achève le mouvement en montrant que le langage n'est pas un instrument de la compréhension mais son milieu : l'être qui peut être compris, écrit Gadamer dans une formule devenue proverbiale, est langage.

Le préjugé réhabilité

La thèse la plus provocante de l'ouvrage est que les Lumières ont eu un préjugé contre les préjugés.

L'argument n'est pas une défense de l'obscurantisme. Il consiste à remarquer qu'on ne comprend jamais à partir de rien. Un lecteur qui ouvre un texte y arrive avec des attentes, des questions, une langue, une tradition - c'est ce que Heidegger appelait la pré-compréhension - et ce bagage n'est pas un obstacle à écarter : il est la condition pour que quelque chose puisse être compris du tout. Un esprit vide ne comprendrait rien, faute de quoi s'étonner.

Gadamer en tire une réévaluation de l'autorité et de la tradition, qui ne sont pas pour lui le contraire de la raison mais des formes de transmission auxquelles la raison doit quelque chose. C'est précisément ce point qui lui a valu l'accusation de conservatisme.

Le travail de l'interprète n'est donc pas de se débarrasser de ses préjugés - opération impossible - mais de les mettre en jeu, de les laisser contester par le texte, et de distinguer en route ceux qui éclairent de ceux qui aveuglent. Le cercle herméneutique n'est pas un cercle vicieux à briser : c'est la structure même de toute compréhension, qui va du tout aux parties et des parties au tout.

Fusion des horizons et histoire des effets

Deux notions portent la deuxième partie.

La première est l'histoire des effets, difficile à traduire de l'allemand Wirkungsgeschichte. Un texte ancien ne nous parvient jamais nu : il arrive chargé de tout ce qu'on en a fait, des lectures, des querelles, des usages. Et nous-mêmes sommes le produit de cette histoire, que nous le sachions ou non. Il n'y a donc pas de retour au sens originaire, parce que l'interprète fait partie de la série des effets qu'il voudrait mettre de côté. Être conscient de cette situation, c'est tout ce qu'on peut faire, et Gadamer appelle cette conscience la conscience de l'histoire des effets.

La seconde est la fusion des horizons. Mon horizon est l'ensemble de ce que je peux voir depuis ma position ; le texte a le sien. Comprendre n'est ni abandonner le mien pour le sien - ce serait une illusion d'historien - ni réduire le sien au mien - ce serait ne rien apprendre. C'est produire un troisième horizon où les deux se rejoignent, et qui n'était celui de personne avant la rencontre.

De là vient le modèle que Gadamer tire de la jurisprudence et de la théologie. Un juge qui applique une loi ne reconstitue pas l'intention du législateur : il fait valoir le texte dans une situation que le législateur n'avait pas prévue, et cette application fait partie du sens de la loi. L'interprétation est toujours une application, et il n'existe pas de compréhension en apesanteur.

Les querelles

Le livre a vécu de ses controverses, et deux d'entre elles ont fait date.

Habermas attaque à la fin des années soixante. Si toute compréhension se fait depuis une tradition, demande-t-il, comment critiquer une tradition qui véhicule des rapports de domination ? L'herméneutique, en réhabilitant l'autorité, se prive des moyens d'une critique des idéologies. Gadamer répond que la critique elle-même s'exerce depuis une tradition, et que prétendre en sortir est le vieux rêve d'un point de vue de nulle part. Le débat, publié en 1971, n'a pas été tranché et il structure encore la philosophie sociale allemande.

L'autre querelle oppose Gadamer à ceux qui défendent l'objectivité de l'interprétation - Emilio Betti, puis Eric Donald Hirsch - et qui lui objectent que son dispositif ne permet plus de distinguer une bonne lecture d'une mauvaise. La rencontre avec Derrida, à Paris en 1981, fut moins un débat qu'un dialogue manqué, chacun soupçonnant l'autre de vouloir trop peu ou trop.

Ricoeur, enfin, a tenté une médiation en réintroduisant dans l'herméneutique le moment de l'explication que Gadamer avait écarté : on comprend mieux après avoir expliqué, et le détour par la méthode n'interdit pas la vérité.

Par où entrer

L'ouvrage fait près de six cents pages et sa première partie, sur l'esthétique et la critique de la conscience esthétique, rebute beaucoup de lecteurs. Il est plus efficace de commencer par la deuxième section de la deuxième partie, celle où se trouvent le préjugé, l'histoire des effets et la fusion des horizons : elle contient l'essentiel et se lit sans le reste. Les textes courts de Gadamer réunis sous le titre L'Art de comprendre en donnent par ailleurs une version abordable.

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