Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher

21 novembre 1768 - 12 février 1834 🇩🇪 allemande 14 min de lecture

Le malentendu est la règle et la compréhension l'exception : de ce renversement, Schleiermacher a tiré l'herméneutique comme discipline générale, après avoir soustrait la religion à la métaphysique comme à la morale.

Biographie

Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher naît à Breslau le 21 novembre 1768, fils d'un pasteur réformé. Son éducation décide d'une part de son œuvre : il est confié aux frères moraves, communauté piétiste où l'on cultive une religion du cœur et de l'expérience personnelle plutôt que du dogme. Il y perd la foi de ses maîtres sans perdre ce qu'elle lui avait appris, et il dira plus tard être redevenu morave, mais d'un ordre supérieur.

Il étudie à Halle, lit Kant et Spinoza, devient précepteur puis pasteur. Nommé aumônier de l'hôpital de la Charité à Berlin en 1796, il entre dans les salons de la ville et se lie au premier cercle romantique, celui de Friedrich Schlegel, avec qui il partage un temps un appartement et la rédaction de la revue Athenaeum.

C'est dans ce milieu que paraît en 1799, sans nom d'auteur, De la religion. Discours à ses contempteurs cultivés. Le livre s'adresse à des lecteurs qui tiennent la religion pour une superstition dépassée, et il leur soutient qu'ils se trompent sur ce qu'elle est.

Il enseigne à Halle à partir de 1804, où il entreprend la traduction de Platon qui l'occupera vingt-quatre ans et qui restera longtemps la version allemande de référence. La fermeture de l'université par Napoléon le ramène à Berlin. Il participe en 1810 à la fondation de l'université nouvelle, dont il devient le premier doyen de théologie, et il y enseignera jusqu'à sa mort tout en prêchant à l'église de la Trinité.

Son grand ouvrage de théologie, La Foi chrétienne, paraît en 1821 et 1822, remanié en 1830. Il donne des cours d'herméneutique de 1805 à 1833, qu'il ne publiera pas : ce sont des notes et des transcriptions d'auditeurs, éditées après sa mort, qui ont fait sa réputation de philosophe.

Il meurt à Berlin le 12 février 1834. Ses funérailles rassemblèrent une foule considérable, ce qui dit la place qu'il tenait dans la ville.

Pensée principale

La religion n'est ni une métaphysique ni une morale

Les Discours de 1799 attaquent une alternative que ses contemporains tenaient pour exhaustive. Pour les uns, la religion est un savoir sur Dieu et sur le monde, donc une mauvaise métaphysique. Pour les autres, elle est un auxiliaire de la morale, donc un commandement déguisé. Schleiermacher refuse les deux.

Ce qu'il met à leur place est d'un autre ordre : une intuition et un sentiment, un rapport immédiat à l'infini dans le fini, antérieur à toute formulation. Les dogmes viennent après, comme des expressions secondes d'une expérience qui n'est pas d'abord de l'ordre du jugement. L'idée d'un sentiment immédiat de Dieu, il la reçoit en partie de Jacobi.

La conséquence est double et elle a façonné deux siècles de théologie. Elle met la religion hors d'atteinte des objections tirées de la science, puisqu'elle n'énonce pas de thèses sur le monde. Et elle la rend indépendante de la morale, ce qui déplaisait autant aux rationalistes qu'aux orthodoxes.

Le sentiment de dépendance absolue

La Foi chrétienne précise cette intuition en une formule devenue célèbre. Ce qui est au fond de toute piété est le sentiment d'une dépendance absolue : la conscience de ne pas être par soi-même, de recevoir son existence. Il s'agit de la tonalité qu'a la conscience de soi quand elle se saisit comme entièrement reçue, et non d'un raisonnement sur une cause première ni d'une émotion parmi d'autres.

Schleiermacher en tire une méthode théologique. Les énoncés dogmatiques ne décrivent pas des objets célestes : ils expriment des états de la conscience religieuse de la communauté. La théologie devient ainsi une description de la foi vécue, et chaque doctrine se justifie par ce qu'elle exprime de cette expérience.

L'herméneutique, ou l'art de ne pas mal comprendre

Son apport proprement philosophique tient dans les cours d'herméneutique. Le renversement de départ est radical : avant lui, on cherchait des règles pour les passages obscurs, en supposant que le reste se comprenait de soi. Schleiermacher pose l'inverse. Le malentendu est la règle et la compréhension l'exception, qui doit être voulue à chaque phrase.

L'interprétation se mène dès lors sur deux versants. Le versant grammatical traite le texte comme un fait de langue, et reconstitue l'usage des mots dans l'idiome de l'auteur et de son temps. Le versant psychologique, ou technique, cherche l'individualité de celui qui a écrit, le choix qu'il a fait de ces mots-là plutôt que d'autres. Aucun des deux ne suffit, et ils ne se composent pas en une méthode unique.

Deux procédés s'y combinent, la comparaison, qui induit par rapprochement de cas, et la divination, qui conjecture directement. Reconnaître cette part de conjecture conduit Schleiermacher à tenir l'interprétation pour un art plutôt que pour une science réglée, ce qui reste discuté.

Le cercle, et la compréhension par degrés

De là le cercle herméneutique, qui n'est pas un vice logique mais la forme même de la compréhension : on lit la partie à la lumière du tout et le tout à la lumière des parties, et l'on progresse par approximations successives. Aucune interprétation n'est donc achevée, et c'est pourquoi Schleiermacher a pu formuler l'exigence qui a fait sa fortune et ses ennuis, comprendre un auteur mieux qu'il ne s'est compris lui-même.

Traduire, enseigner, discuter

Deux autres chantiers prolongent celui-là. Son essai de 1813 sur les différentes méthodes de traduire distingue deux partis, amener l'auteur au lecteur ou amener le lecteur à l'auteur, et plaide pour le second : la langue d'arrivée doit se laisser plier par l'original. Le texte est resté l'un des plus commentés de la théorie de la traduction.

Sa dialectique, enfin, traite de la pensée qui vise le vrai. Le savoir véritable exigerait à la fois la correspondance avec le réel, la cohérence systématique et l'accord universel : autant dire qu'il demeure un idéal vers lequel la discussion tend sans l'atteindre. Son éthique refuse l'uniformité morale kantienne et pose entre l'individualité et la communauté une tension qu'aucune règle ne résorbe.

Œuvres majeures

De la religion. Discours à ses contempteurs cultivés (1799)

Publié anonymement, le livre s'adresse aux lettrés de Berlin qui tenaient la religion pour une superstition. Schleiermacher leur soutient qu'ils condamnent autre chose que la religion : ni une métaphysique inférieure, ni une morale appuyée sur des récompenses, mais une intuition et un sentiment de l'infini dans le fini. Le ton est celui d'un discours, pressant et littéraire, et c'est l'ouvrage qui l'a fait connaître. Il en a donné plusieurs éditions successives, en atténuant certaines audaces de la première.

Monologues (1800)

Un texte bref et personnel sur la liberté, l'individualité et le temps, écrit dans le style du premier romantisme. On y trouve l'idée qui traversera toute son œuvre morale : chaque individu est une manière singulière de réaliser l'humanité, et aucune règle générale n'épuise ce qu'il doit être.

La traduction de Platon (1804-1828)

Vingt-quatre ans de travail, et l'un des grands monuments de la philologie allemande. Schleiermacher accompagne chaque dialogue d'une introduction, et il propose un ordre de lecture qui prétend restituer le développement de la pensée de Platon. Cette traduction a formé la lecture allemande de Platon pendant plus d'un siècle, et les choix d'ordre qu'elle impose ont été longuement discutés.

La Foi chrétienne (1821-1822, remaniée en 1830)

Son grand ouvrage de théologie systématique, et le plus influent du dix-neuvième siècle protestant. Schleiermacher y fonde la dogmatique sur le sentiment de dépendance absolue, et il traite chaque doctrine comme l'expression d'un état de la conscience religieuse de la communauté. La méthode est ce qui a compté autant que le contenu : elle réorganise la théologie en partant de l'expérience croyante plutôt que des articles de foi.

Sur les différentes méthodes de traduire (1813)

Une conférence devenue classique. Deux voies seulement sont possibles : amener l'auteur jusqu'au lecteur, au prix de l'étrangeté du texte, ou amener le lecteur jusqu'à l'auteur, au prix d'une langue d'arrivée contrainte. Schleiermacher choisit la seconde et expose ce qu'il appelle le paradoxe de la paraphrase. Le texte est lu aujourd'hui dans toutes les formations à la traduction.

L'Herméneutique

Des cours donnés de 1805 à 1833, jamais publiés par lui, édités après sa mort d'après ses notes et les cahiers de ses auditeurs. C'est le texte qui a fondé l'herméneutique comme discipline générale, et son état fragmentaire explique une partie des désaccords sur ce qu'il y soutenait.

Postérité et influence

La théologie protestante du dix-neuvième siècle

Schleiermacher est le père de la théologie libérale, et il l'est au point qu'on a longtemps daté par lui : avant et après. Fonder la dogmatique sur l'expérience croyante plutôt que sur l'autorité du texte a ouvert deux siècles de travaux, et aussi la réaction qui s'en est suivie. Karl Barth, au vingtième siècle, a bâti une bonne part de son œuvre contre lui, en reprochant à cette théologie de parler de l'homme religieux quand elle croyait parler de Dieu. Barth reconnaissait pourtant qu'aucune discussion sérieuse ne pouvait l'éviter.

L'herméneutique, de Dilthey à Gadamer

C'est par là que son influence philosophique a passé. Wilhelm Dilthey, qui lui a consacré une biographie monumentale, fait de l'herméneutique la méthode propre des sciences de l'esprit, opposée à l'explication causale des sciences de la nature. Heidegger en déplace l'objet de l'interprétation des textes vers l'existence elle-même. Gadamer critique Schleiermacher dans Vérité et méthode tout en se plaçant dans sa postérité : il lui reproche d'avoir cherché à rejoindre l'intention d'un auteur, alors que comprendre serait selon lui une fusion d'horizons où la distance historique joue un rôle positif. Paul Ricœur reprend le débat et le prolonge vers le texte comme monde proposé.

La traduction

L'essai de 1813 est devenu la référence obligée de la traductologie. Les notions d'étrangéisation et de naturalisation, telles qu'Antoine Berman et Lawrence Venuti les ont reprises, viennent de cette alternative, et le choix de Schleiermacher pour la première a été relu comme une position éthique sur le rapport à l'étranger.

La philologie et les sciences humaines

August Boeckh, son élève, a systématisé ses principes pour en faire la méthode de la philologie classique allemande, qui a formé les historiens, les juristes et les biblistes de tout le siècle. Par ce canal, l'exigence de reconstituer un usage, un contexte et une individualité est passée dans les sciences humaines bien au-delà de la philosophie.

Une réception française tardive

En France, Schleiermacher a été longtemps connu comme théologien plutôt que comme philosophe. Les traductions de l'Herméneutique et des Discours ont surtout paru dans la seconde moitié du vingtième siècle, portées par l'intérêt pour Gadamer et Ricœur. Son nom reste associé au cercle herméneutique, souvent cité sans que l'on remonte à ses cours.

Controverses et débats

Que doit-il à Herder ?

C'est la question d'originalité la plus insistante. Les principes de l'herméneutique schleiermachérienne, le malentendu comme règle, la double attention à la langue et à l'individualité, le caractère circulaire de la compréhension, se trouvent pour une bonne part chez Johann Gottfried Herder. Michael Forster soutient que la dette est considérable et rarement reconnue. D'autres font valoir que Schleiermacher systématise ce qui restait dispersé, et qu'une discipline naît de cette mise en ordre autant que des idées. Le débat vaut aussi pour l'essai sur la traduction.

L'interprétation est-elle un art ou une science ?

Schleiermacher veut des règles, et il admet une part de divination qui ne s'enseigne pas. Les deux exigences tirent en sens contraire. Si la conjecture est irréductible, l'herméneutique est un art, et son ambition méthodique s'affaiblit. Si tout est réglable, la divination n'a pas de place. Ses textes hésitent, et leur état fragmentaire ne permet pas de trancher par la philologie.

Peut-on viser l'intention de l'auteur ?

Gadamer lui reproche d'avoir fait de la compréhension une reconstitution psychologique : rejoindre ce que l'auteur voulait dire, par-dessus la distance des siècles. Contre quoi il soutient que cette distance est productive, et que comprendre est un événement où l'horizon du lecteur entre nécessairement. Les défenseurs de Schleiermacher objectent que le versant grammatical de sa méthode est au moins aussi important que le versant psychologique, et que Gadamer a construit un adversaire commode.

Le sentiment religieux échappe-t-il vraiment à la critique ?

La stratégie des Discours met la religion hors de portée des objections scientifiques, en niant qu'elle énonce des thèses sur le monde. On lui a reproché de l'y mettre un peu vite. Si la religion est un sentiment, qu'est-ce qui distingue le sentiment vrai du sentiment illusoire ? Ludwig Feuerbach répondra que ce sentiment est une projection, et Hegel raillait une religion où l'homme serait religieux à la manière dont un chien éprouve sa dépendance. La question du critère reste posée à toute théologie de l'expérience.

Pensée et langage

Schleiermacher a d'abord identifié la pensée à un langage intérieur, puis semble s'en être partiellement écarté. L'étendue de ce retrait est discutée, et elle commande une autre question : un art non verbal peut-il porter un sens indépendant de toute langue ? Ses textes soutiennent tour à tour les deux positions. Manfred Frank a par ailleurs lu sa dialectique comme une théorie consensuelle de la vérité, avant de concéder que cette lecture laissait de côté le réalisme qu'elle contient aussi.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Commencez par le deuxième des Discours de 1799, celui qui expose ce qu'est la religion : c'est le cœur du livre et il se lit seul. Prenez ensuite l'essai de 1813 sur les méthodes de traduire, court et clair, qui donne un bon aperçu de sa manière. L'Herméneutique vient après, en acceptant son état de notes de cours. La Foi chrétienne est réservée à qui s'intéresse à la théologie systématique.

Les textes

En français, les Discours sur la religion existent chez Van Dieren et dans la traduction classique de Jean Rouge. L'Herméneutique a été traduite par Marianna Simon aux Éditions Labor et Fides et par Christian Berner aux Éditions du Cerf, cette dernière étant accompagnée d'un appareil critique utile. L'essai Des différentes méthodes du traduire est publié au Seuil, avec le texte allemand. L'édition allemande de référence est la Kritische Gesamtausgabe, en cours depuis 1980.

Pour aller plus loin

Michael Forster, « Friedrich Daniel Ernst Schleiermacher », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'exposé de l'herméneutique et de la dialectique ainsi que pour la question de la dette envers Herder.

Christian Berner, La Philosophie de Schleiermacher, Éditions du Cerf, la synthèse francophone de référence.

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, Seuil, pour la critique qui a fixé la réception contemporaine de son herméneutique.

Wilhelm Dilthey, Leben Schleiermachers, la biographie monumentale qui a établi sa place dans l'histoire de la philosophie.

Si vous préparez un examen

Trois points reviennent. La religion comme intuition et sentiment, irréductible à la métaphysique comme à la morale, avec sa formule plus tardive du sentiment de dépendance absolue. Le renversement herméneutique : le malentendu est la règle et la compréhension doit être voulue. Et le cercle herméneutique, qu'il faut présenter comme la forme de la compréhension et non comme un défaut de raisonnement. Sachez enfin que Gadamer le critique de l'intérieur de sa postérité, et non du dehors.

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