Le cercle herméneutique

Fiche rédigée avec l'assistance d'une IA - peut contenir des erreurs. En savoir plus

Aussi appelé : Cercle de la compréhension, Règle du tout et de la partie

Epistemologie 7 min de lecture

Difficulté : 4/5

Le cercle herméneutique désigne la circularité de toute compréhension : on ne saisit la partie qu'à partir du tout et le tout qu'à partir des parties. D'abord tenue pour une difficulté de méthode, elle devient au XXe siècle la structure même du comprendre.

Une règle de philologie

Le principe naît dans les disciplines qui lisent des textes difficiles, l'exégèse biblique et la philologie classique. Dès le XVIe siècle, le théologien Matthias Flacius Illyricus formule la règle selon laquelle un passage obscur s'éclaire par l'ensemble de l'Écriture. Le geste est alors polémique : il s'agit de soutenir que le texte s'interprète par lui-même, sans recourir à l'autorité d'une tradition extérieure.

Au début du XIXe siècle, le philologue Friedrich Ast énonce explicitement la règle du tout et de la partie, et Friedrich Schleiermacher en fait le cœur d'une herméneutique générale. Son apport est double. Il détache l'herméneutique des textes sacrés pour en faire un art de comprendre en général, applicable à tout discours. Et il double le cercle du tout et de la partie d'un second cercle, entre l'œuvre et la vie de son auteur, entre l'usage individuel de la langue et la langue commune.

À ce stade, le cercle reste une difficulté de méthode. On y entre par une anticipation provisoire, corrigée au fur et à mesure de la lecture. Comprendre un auteur mieux qu'il ne s'est compris lui-même, selon la formule de Schleiermacher, reste l'objectif.

Dilthey et les sciences de l'esprit

Wilhelm Dilthey élargit considérablement la portée du problème. Il cherche à fonder l'autonomie des sciences de l'esprit face aux sciences de la nature et propose pour cela une distinction devenue classique : on explique la nature, on comprend la vie psychique et historique.

Le cercle n'est plus seulement textuel. Comprendre un événement historique suppose une idée de l'époque, laquelle se construit à partir des événements ; comprendre un moment d'une vie suppose une idée de cette vie, qui n'est donnée qu'à travers ses moments. Dilthey étend ainsi le cercle à l'ensemble du rapport historique, tout en maintenant l'ambition d'une objectivité propre aux sciences de l'esprit.

Heidegger : entrer dans le cercle

Le retournement décisif vient d'Heidegger. Dans Être et temps, il soutient que le cercle n'est pas un cercle vicieux dont il faudrait sortir, ni même un inconvénient à tolérer, mais la structure même de toute compréhension.

Son argument est ontologique. Comprendre n'est pas une opération que nous effectuerions occasionnellement sur des textes, c'est une manière d'être. Toute interprétation s'appuie sur ce qu'Heidegger appelle une pré-acquisition, une pré-vision et une pré-conception, c'est-à-dire sur un ensemble de présupposés qui orientent d'avance ce que nous cherchons. Nous ne rencontrons jamais une chose nue que nous interpréterions ensuite.

D'où la formule qui a fait fortune : l'essentiel n'est pas de sortir du cercle, mais de s'y engager de la bonne manière. Ce qui distingue une interprétation sérieuse d'une lecture arbitraire n'est pas l'absence de présupposés, impossible, mais leur élaboration critique à partir des choses mêmes.

Gadamer : préjugés et fusion des horizons

Gadamer développe cette intuition dans Vérité et méthode. Il entreprend une réhabilitation du mot préjugé, que les Lumières avaient chargé d'un sens uniquement négatif. Un préjugé, au sens littéral, est un jugement porté avant l'examen complet ; c'est la condition de possibilité de toute lecture, non son obstacle. Reste à distinguer les préjugés qui ouvrent la compréhension de ceux qui l'égarent, et Gadamer soutient que seule l'expérience de l'interprétation permet ce tri.

Deux notions organisent sa description. L'histoire des effets désigne le fait que nous n'abordons jamais une œuvre depuis nulle part : elle nous parvient chargée de ses réceptions successives, qui font partie de ce qu'elle est pour nous. La fusion des horizons désigne le moment de la compréhension : il ne s'agit ni de se transporter dans le monde de l'auteur ni de ramener son texte au nôtre, mais de produire un horizon plus large où les deux positions deviennent intelligibles.

Gadamer ajoute une condition qu'il nomme anticipation de la perfection : nous ne pouvons commencer à lire qu'en supposant au texte une cohérence et une vérité possibles. Sans cette confiance initiale, aucune correction de nos hypothèses ne serait même perceptible.

Ricœur : expliquer plus pour comprendre mieux

Paul Ricœur conteste que la compréhension et l'explication s'excluent. Il propose ce qu'il appelle un arc herméneutique : une compréhension première, naïve, est reprise par un moment explicatif qui emprunte ses instruments aux sciences du langage et du social, puis débouche sur une compréhension seconde, plus assurée. Sa formule tient en quelques mots : expliquer plus pour comprendre mieux.

Ricœur introduit par ailleurs la distinction entre une herméneutique de la confiance, attentive à ce que le texte donne à penser, et une herméneutique du soupçon, qui cherche derrière le sens manifeste un sens caché. Il range sous cette seconde figure Marx, Nietzsche et Freud, désignés par une expression qui a fait fortune. Le cercle se complique alors d'une question supplémentaire : faut-il écouter le texte ou le démasquer ?

La controverse avec la théorie critique

Le débat qui oppose Gadamer et Habermas dans les années 1960 est l'un des plus instructifs du siècle. Habermas reproche à l'herméneutique gadamérienne de réhabiliter la tradition et l'autorité sans fournir de critère permettant de distinguer un accord authentique d'un consensus produit par la domination. Il faut, soutient-il, une instance critique extérieure à la tradition, du type de la critique des idéologies.

Gadamer répond que cette extériorité est illusoire et que la critique elle-même s'exerce depuis une tradition. Le désaccord porte sur un point décisif : le cercle herméneutique est-il un cercle fermé, ou laisse-t-il place à une réflexion capable de le juger ? Ni l'un ni l'autre n'a convaincu son adversaire, et la question reste vive dans les sciences sociales.

L'objection de l'arbitraire

Une autre critique vient des théoriciens attachés à la validité de l'interprétation. Emilio Betti et, dans le monde anglophone, Eric Donald Hirsch soutiennent que l'herméneutique philosophique décrit peut-être ce qui se passe lorsque nous lisons, mais qu'elle ne fournit aucun moyen de décider qu'une interprétation est meilleure qu'une autre. Sans référence à une intention d'auteur ou à des canons méthodiques, la distinction entre comprendre et projeter s'effacerait.

La réponse habituelle consiste à rappeler que le cercle comporte une contrainte réelle : une anticipation qui ne se confirme pas dans le détail du texte doit être abandonnée. Reste que cette contrainte est plus faible qu'une règle de méthode, et l'objection conserve sa force.

Au-delà de l'herméneutique

La structure circulaire décrite ici n'est pas propre à la lecture des textes. Vous la retrouvez dans plusieurs discussions contemporaines.

En philosophie des sciences, la thèse selon laquelle l'observation est chargée de théorie décrit une circularité comparable : ce que vous observez dépend du cadre dans lequel vous cherchez, et ce cadre se corrige par les observations. Thomas Kuhn et la notion de paradigme en offrent la version la plus connue.

En philosophie analytique, le principe de charité formulé par Donald Davidson repose sur un raisonnement voisin : pour interpréter les énoncés d'autrui, il faut supposer qu'il croit à peu près le vrai, faute de quoi aucune traduction ne pourrait commencer.

En sciences sociales enfin, Charles Taylor soutient que les sciences de l'homme sont irréductiblement herméneutiques, parce que leur objet est constitué de significations que les acteurs se donnent à eux-mêmes.

Comment le prendre

Vous rencontrerez le cercle herméneutique invoqué dans deux esprits très différents. Comme une mise en garde méthodologique, il rappelle que toute lecture engage des attentes qu'il vaut mieux expliciter. Comme thèse philosophique, il affirme qu'aucune compréhension ne part de zéro et que l'idéal d'un regard sans présupposés est une illusion.

Le premier usage est compatible avec à peu près toutes les positions. Le second engage une ontologie et il a ses adversaires. Distinguer les deux évite bien des malentendus, y compris chez ceux qui emploient l'expression sans avoir lu les auteurs qui l'ont forgée.

Voir la cartographie du concept

Explorer les thèmes

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Le cercle herméneutique », Philotopie, - CC BY-SA 4.0