Vie de Plotin
Titre original : Περὶ τοῦ Πλωτίνου βίου καὶ τῆς τάξεως τῶν βιβλίων αὐτοῦ
Publication : vers 301
Analyse
Un maître meurt, et son élève hérite de ses papiers. Que fait-il ? Il les classe, il les publie, et il écrit en tête du volume le récit de la vie de celui qui les a écrits. C'est l'opération que Porphyre accomplit vers 301, une trentaine d'années après la mort de Plotin, et à laquelle nous devons deux choses : la seule biographie antique du fondateur du néoplatonisme, et l'ordre dans lequel nous lisons encore ses traités.
Vous ne trouverez dans ce texte court ni exposé doctrinal ni argumentation suivie. Vous y trouverez un homme, les circonstances de son enseignement, les noms de ses élèves, et une préoccupation qui parcourt l'ensemble : montrer que la philosophie dont parlent les Ennéades a été vécue par quelqu'un.
Le contexte : pourquoi Porphyre écrit
Porphyre a rejoint Plotin à Rome en 263 et n'est resté auprès de lui que six ans, avant d'être envoyé en Sicile par son maître, qui jugeait qu'un séjour au soleil le guérirait d'un état de mélancolie suicidaire. Il n'était donc pas là lors de la mort de Plotin, en 270, et il écrit longtemps après. Deux autres disciples avaient déjà laissé des témoignages, Amélius notamment, qui avait suivi l'enseignement pendant vingt-quatre ans et pris des notes abondantes. Porphyre ne s'en contente pas : il revendique sa propre autorité, celle de l'éditeur à qui Plotin avait lui-même confié la révision de ses écrits.
Le texte est donc double par nature. Il est un récit de vie, et il est la préface d'une édition. Les deux fonctions ne se séparent pas, et c'est ce qui fait sa singularité : la biographie justifie le classement, le classement prolonge la biographie.
La structure du texte
Vingt-six brefs chapitres, sans division en livres. Ils se répartissent en trois ensembles inégaux qui s'entremêlent.
Le premier est anecdotique et porte sur la personne de Plotin : son refus de parler de sa naissance et de ses parents, son refus de se laisser peindre, sa frugalité, son rôle de tuteur d'orphelins et d'arbitre dans les litiges de ses voisins.
Le deuxième est chronologique : la formation à Alexandrie, le départ pour l'Orient, l'installation à Rome, les élèves, la maladie, la mort.
Le troisième est bibliographique et occupe les chapitres 4 à 6 puis 24 à 26 : la liste des cinquante-quatre traités dans l'ordre où Plotin les a composés, puis l'exposé du principe selon lequel Porphyre les a réorganisés.
Ce que le livre raconte
Ammonios Saccas et les onze années d'Alexandrie
Porphyre rapporte que Plotin, à vingt-huit ans, cherchait un maître à Alexandrie sans en trouver qui le satisfît, jusqu'à ce qu'un ami le conduise auprès d'Ammonios Saccas. À la première séance, Plotin aurait dit : voilà l'homme que je cherchais. Il resta onze ans auprès de lui. Nous ne savons presque rien d'Ammonios, qui n'a rien écrit, et ce silence est l'un des grands manques de l'histoire de la philosophie : la source du néoplatonisme nous échappe.
L'expédition de Perse
Désireux de connaître les philosophies de Perse et d'Inde, Plotin se joint à l'expédition de l'empereur Gordien III contre les Perses. L'entreprise tourne mal, l'empereur meurt en Mésopotamie, et Plotin doit s'enfuir pour gagner Antioche. L'épisode est bref mais il importe : il montre un philosophe qui n'était pas indifférent aux sagesses non grecques, ce que la tradition postérieure, moins curieuse, a parfois oublié.
Rome, l'enseignement et le silence des dix premières années
À quarante ans, Plotin s'installe à Rome, où il enseignera jusqu'à sa mort. Porphyre insiste sur un fait qui mérite d'être retenu : pendant dix ans, Plotin n'écrit rien. Il enseigne oralement, à partir de questions posées par les auditeurs, dans un désordre apparent dont Porphyre se plaint presque. Puis il se met à rédiger, et les cinquante-quatre traités seront composés en une quinzaine d'années - vingt et un avant l'arrivée de Porphyre, vingt-quatre pendant son séjour, neuf après son départ. Cette répartition est précieuse pour les chercheurs : elle permet de dater relativement l'évolution de la doctrine.
Les élèves
Le livre dresse un petit tableau de société. Amélius, le fidèle qui prend des notes. Eustochios, médecin, présent à la mort du maître. Rogatianus, sénateur, qui renonça à ses biens, quitta sa maison, abandonna ses charges et vit sa santé s'en trouver améliorée - Plotin, dit Porphyre, le donnait en exemple. Des femmes figurent parmi les auditeurs, Gémina et sa fille, ce que Porphyre mentionne sans en faire un cas.
Gallien, Salonina et Platonopolis
L'empereur Gallien et son épouse Salonina tenaient Plotin en grande estime, et il s'appuya sur cette faveur pour proposer un projet singulier : refonder en Campanie une cité de philosophes, Platonopolis, dont il aurait pris la direction. Le projet échoua, Porphyre dit qu'il fut bloqué à la cour. Vous avez là l'une des rares tentatives connues de passer d'une philosophie politique à une politique effective dans l'Antiquité tardive, et elle est racontée en trois lignes.
La mort
Plotin meurt en 270 en Campanie, sur un domaine qui avait appartenu à son ami Zéthos, après une maladie que Porphyre décrit avec une précision clinique et que les historiens de la médecine ont tenté d'identifier. Ses anciens élèves s'étaient éloignés, Eustochios seul arriva à temps. Porphyre rapporte ses dernières paroles, par lesquelles Plotin exhortait son disciple à ramener le dieu qui est en nous au divin qui est dans le Tout. La formule a connu une fortune considérable et il faut rappeler qu'elle nous est transmise de seconde main, par Eustochios à Porphyre.
L'édition des Ennéades : un choix qui a fait l'histoire
Porphyre explique sa méthode dans les derniers chapitres. Plutôt que de suivre l'ordre de composition, il regroupe les traités par thèmes, en six séries de neuf - d'où le titre d'Ennéades, de l'adjectif grec qui signifie neuvième. Les trois premières portent sur l'homme et le monde sensible, les deux suivantes sur l'Intellect et l'intelligible, la dernière sur l'Un.
Pour obtenir ce compte rond, Porphyre a dû intervenir : il a divisé certains traités, en a regroupé d'autres, et le résultat est un édifice numérologique autant qu'éditorial - six fois neuf, le neuf comme carré du trois. Les éditeurs modernes l'ont souvent critiqué, parce que la division a dispersé des ensembles cohérents, en particulier le grand traité contre les gnostiques, aujourd'hui réparti sur quatre numéros différents. On lit donc Plotin dans un ordre que Plotin n'a pas voulu, et c'est la Vie de Plotin qui nous permet de le savoir et de le corriger.
La portée philosophique d'un texte biographique
Pourquoi une encyclopédie de philosophie doit-elle s'arrêter à une biographie ? Parce que celle-ci porte une thèse implicite, que l'Antiquité tardive prend très au sérieux : la philosophie est une forme de vie, et la vie du philosophe fait partie de la démonstration. Porphyre ne raconte pas des anecdotes pour distraire. Le refus du portrait illustre le mépris du sensible ; la frugalité, la maîtrise du corps ; les quatre unions avec le divin dont Plotin aurait bénéficié pendant les six années de leur commune présence, l'accessibilité effective de ce que les traités décrivent.
Ce genre aura une longue postérité. La Vie de Pythagore de Porphyre, la Vie pythagoricienne de Jamblique, la Vie de Proclus de Marinus de Néapolis obéissent au même programme : établir que le maître a réalisé sa doctrine. Et c'est précisément ce programme qui pose un problème de lecture.
Controverses : témoignage ou hagiographie ?
Les historiens utilisent la Vie de Plotin parce qu'ils n'ont rien d'autre, tout en reconnaissant qu'elle est écrite pour édifier. Plotin y est présenté comme un homme sans ennemis, entouré de prodiges, capable de déjouer une attaque magique dirigée contre lui ; l'oracle d'Apollon que Porphyre cite longuement au chapitre 22 fait de lui un être presque surhumain. Rien de tout cela n'est vérifiable.
Les débats portent donc sur ce qu'on peut retenir. La chronologie et la liste des traités sont largement acceptées, parce que Porphyre y avait un intérêt documentaire et parce que des contrôles internes les corroborent. Les épisodes merveilleux sont généralement mis de côté. Entre les deux, une zone grise : les traits de caractère, les relations avec la cour, le récit de la mort. Les lecteurs se divisent aussi sur ce que Porphyre tait - les origines de Plotin, le contenu de l'enseignement d'Ammonios, ses propres désaccords avec son maître - et sur la part de reconstruction qu'implique un récit rédigé trente ans après les faits, dans lequel l'auteur se donne un rôle central.
Pour aller plus loin
Le texte est court et il se lit en une heure. Prenez-le dans une édition qui l'accompagne des Ennéades, de façon à pouvoir vérifier au fil de la lecture les traités que Porphyre énumère ; plusieurs éditions françaises existent, notamment chez GF-Flammarion sous la direction de Luc Brisson et de Jean-François Pradeau, et aux Belles Lettres. Lisez-le avant les Ennéades si vous abordez Plotin pour la première fois, et relisez-le après : la seconde lecture est tout autre.