Isagogè, Introduction aux Catégories d'Aristote

Titre original : Isagoge

Publication : vers 270

Type : Traite

Analyse

Une vingtaine de pages écrites pour un débutant, sans ambition théorique affichée, dans lesquelles l'auteur refuse explicitement d'aborder les questions difficiles. L'Isagogè de Porphyre de Tyr est peut-être le texte de philosophie dont le rapport entre la taille et l'influence est le plus déséquilibré de toute l'histoire occidentale. Pendant plus de mille ans, apprendre la philosophie a commencé par là.

Un manuel de circonstance

Le titre grec signifie simplement introduction. Porphyre l'adresse à un certain Chrysaorios, sénateur romain qui peinait, dit-il, sur les Catégories d'Aristote. Le propos est donc modeste : fournir le vocabulaire minimal sans lequel ce traité reste inintelligible. Le texte fut vraisemblablement composé pendant le séjour sicilien de Porphyre, vers 270, à une période où il écrivait beaucoup.

Cette modestie n'est pas feinte, et elle explique la forme du livre : des définitions, des exemples simples, des distinctions nettes, aucune discussion d'école. C'est précisément ce qui en fera un manuel inusable.

Les cinq prédicables

Le contenu tient en cinq termes, qui désignent cinq manières dont un prédicat peut se rapporter à un sujet.

Le genre est ce qui se dit de plusieurs choses différant par l'espèce, à la question de savoir ce qu'elles sont. Animal est le genre de l'homme et du cheval.

L'espèce est ce qui se range sous le genre et se dit de plusieurs individus différant par le nombre. Homme est une espèce du genre animal.

La différence est ce par quoi l'espèce se distingue à l'intérieur du genre. Rationnel, ajouté à animal, donne l'homme.

Le propre appartient à toute l'espèce, à elle seule et toujours, sans entrer dans sa définition. L'aptitude à rire, exemple que Porphyre emprunte à la tradition, est le propre de l'homme.

L'accident peut appartenir ou non au sujet sans que celui-ci cesse d'être ce qu'il est. Être assis, être blanc.

Porphyre consacre ensuite la seconde moitié du livre à comparer ces cinq termes deux à deux, en relevant ce qu'ils ont de commun et ce qui les sépare. L'exercice paraît scolaire ; il fournit en réalité une grammaire de la définition dont toute la logique ultérieure se servira.

Trois questions laissées en suspens

Dès les premières lignes, avant même d'entrer en matière, Porphyre écrit qu'il s'abstiendra de dire si les genres et les espèces existent par eux-mêmes ou seulement dans la pensée ; et, à supposer qu'ils existent, s'ils sont corporels ou incorporels ; et, s'ils sont incorporels, s'ils sont séparés des choses sensibles ou situés en elles. Ces questions, dit-il, sont trop profondes et exigent une autre enquête.

Il est difficile de mesurer aujourd'hui l'effet de ces quelques lignes. En posant le problème puis en s'en détournant, Porphyre a légué à ses lecteurs un programme sans réponse, dans un texte que tous devaient lire en premier. La question est devenue le point de départ obligé de la réflexion sur les universaux.

On a parfois reproché à Porphyre une prudence feinte, voire une coquetterie d'auteur. L'explication la plus probable est plus simple : il écrivait une introduction à la logique et tenait la question du statut des genres pour métaphysique, donc hors sujet. Son propre partage entre une logique aristotélicienne portant sur les mots et une métaphysique platonicienne portant sur les réalités commandait ce silence.

L'arbre

Le texte expose la descente du genre le plus général aux espèces les plus basses en passant par des différences successives : la substance se divise en corporelle et incorporelle, le corps en animé et inanimé, le vivant en sensible et insensible, l'animal en rationnel et irrationnel, l'homme enfin se divise en individus. Porphyre ne dessine aucun schéma ; ce sont ses commentateurs qui ont donné à cette série la forme graphique devenue célèbre sous le nom d'arbre de Porphyre.

La structure a survécu à la métaphysique qui la portait. Vous en retrouvez l'architecture dans les classifications naturalistes, dans les plans de classement documentaire et dans les ontologies informatiques contemporaines, où l'on parle encore de classes, de sous-classes et de propriétés héritées.

Une diffusion sans équivalent

L'Isagogè a été traduite en latin, probablement d'abord par Marius Victorinus, puis par Boèce, qui l'a en outre commentée deux fois, une première fois d'après la version de Victorinus et une seconde d'après la sienne. C'est la version de Boèce que l'Occident latin a lue.

Elle a aussi été traduite en syriaque dès le VIe siècle, puis en arabe, où elle entre dans l'organon de la falsafa et reçoit les commentaires d'Al-Fârâbî et, plus tard, d'Averroès. Des versions arménienne et hébraïque ont circulé. Peu de textes philosophiques ont traversé autant d'aires linguistiques, et aucun manuel n'a connu une telle durée d'usage continu.

La querelle des universaux

C'est dans le commentaire de Boèce que la question initiale devient un problème pour l'école latine, et les réponses qu'on lui donne au Moyen Âge dessinent des positions encore reconnaissables.

Le réalisme soutient que les genres et les espèces ont une existence réelle, soit séparée, soit dans les individus. Le nominalisme, dont Guillaume d'Ockham donnera la version la plus rigoureuse, tient qu'il n'existe que des individus et que les termes généraux sont des signes. Entre les deux, Thomas d'Aquin et d'autres distinguent l'universel selon qu'il est considéré dans l'intelligence, dans les choses ou avant elles dans la pensée divine, solution héritée pour une part de la tradition que Philon d'Alexandrie avait ouverte.

La controverse n'est pas close et ne l'est pas davantage sous ses formes contemporaines, lorsque la philosophie analytique discute du statut des propriétés, des classes naturelles ou des types. Les termes ont changé, la question est celle de Porphyre.

Ce que le texte n'est pas

Il faut se garder de deux contresens. L'Isagogè n'est pas un exposé de la doctrine de Porphyre : c'est une présentation de notions aristotéliciennes, rédigée par un platonicien qui tenait les deux compatibles. Et ce n'est pas un traité sur les universaux : la question y est posée pour être écartée. Son importance historique tient à ce qu'elle a provoqué, non à ce qu'elle soutient.

Comment le lire

Le texte est court et sa lecture directe est possible, à condition de disposer d'une édition annotée, car les exemples et les comparaisons supposent un contexte scolaire disparu. La traduction française d'Alain de Libera et d'Alain-Philippe Segonds, publiée chez Vrin, est accompagnée d'une introduction substantielle qui retrace précisément la fortune de l'ouvrage.

La lecture gagne à être accompagnée de celle des Catégories d'Aristote, dont l'Isagogè est l'antichambre, et prolongée par les textes médiévaux qui répondent à la question laissée ouverte. Vous verrez alors qu'un livre peut compter moins par ce qu'il affirme que par ce qu'il laisse en suspens au bon endroit.

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