Alexander Gottlieb Baumgarten
Philosophe allemand de l'école de Wolff, Alexander Gottlieb Baumgarten a donné au mot « esthétique » son sens moderne et fait de la connaissance sensible un objet de science à part entière.
Biographie
Alexander Gottlieb Baumgarten naît à Berlin le 17 juillet 1714, dans la famille d'un pasteur militaire. Il perd très tôt ses deux parents et son enfance se passe sous la tutelle de proches, dans un milieu marqué par le piétisme, ce courant du protestantisme allemand qui met la conversion intérieure et la piété vécue au-dessus de la doctrine. Vous retrouverez cette empreinte jusque dans son œuvre la plus technique : chez lui, la vie sensible de l'âme n'est jamais un résidu négligeable.
Sa formation se fait pour l'essentiel à Halle, d'abord dans l'école rattachée à l'orphelinat fondé par August Hermann Francke, puis à l'université. Il y apprend le latin et l'hébreu avec une facilité qui frappe ses maîtres, et il y découvre la philosophie de Christian Wolff. La situation est paradoxale : Wolff venait précisément d'être chassé de Halle, en 1723, sous la pression des théologiens piétistes qui jugeaient son rationalisme dangereux pour la foi. Baumgarten se forme donc à une philosophie officiellement bannie du lieu où il l'étudie, et c'est peut-être ce qui lui donne le goût de la reprendre sans la répéter. Son frère aîné, Siegmund Jacob Baumgarten, devient de son côté un théologien influent, l'un de ceux qui travailleront à réconcilier les deux camps.
En 1735, Baumgarten soutient à Halle une dissertation de maîtrise intitulée Meditationes philosophicae de nonnullis ad poema pertinentibus, des réflexions philosophiques sur quelques points relatifs au poème. Le texte est court, serré, et il contient dans ses derniers paragraphes le geste par lequel il va passer à la postérité : la proposition d'une science nouvelle, qu'il nomme aesthetica. Deux ans plus tard il enseigne à Halle comme professeur extraordinaire, et en 1739 paraît sa Metaphysica, un manuel de plusieurs centaines de paragraphes numérotés qui connaîtra de nombreuses rééditions.
En 1740, il quitte Halle pour l'université de Francfort-sur-l'Oder, la Viadrina, où il occupe une chaire de philosophie jusqu'à sa mort. La même année paraît son Ethica philosophica. C'est à Francfort qu'il donne les premiers cours connus consacrés à l'esthétique et qu'il entreprend d'en publier le système : le premier volume de l'Aesthetica paraît en 1750, le second en 1758. L'ouvrage s'arrête en route, bien avant d'avoir couvert le programme annoncé.
Sa santé est fragile depuis longtemps et elle se dégrade dans les dernières années. Il meurt à Francfort-sur-l'Oder le 26 mai 1762, à quarante-sept ans, laissant une œuvre inachevée et des manuels que l'on continuera d'ouvrir longtemps après lui, souvent sans savoir de qui ils étaient. Son élève Georg Friedrich Meier avait entrepris d'en diffuser les thèses en allemand, ce qui contribua à faire passer le mot « esthétique » dans la langue commune tout en effaçant un peu le nom de celui qui l'avait forgé.
Pensée principale
Une science pour ce que la logique laisse de côté
Pour comprendre le geste de Baumgarten, il faut partir d'une distinction que Leibniz avait établie et que l'école de Wolff avait installée au cœur de sa théorie de la connaissance. Une représentation peut être obscure, et vous ne discernez alors rien en elle. Elle peut être claire, et vous reconnaissez son objet. Mais une représentation claire peut encore être de deux sortes : distincte, quand vous pouvez énumérer les marques qui vous permettent de la reconnaître, ou confuse, quand vous reconnaissez sans pouvoir dire à quoi. Vous identifiez un visage dans une foule, un faux accord dans un morceau, l'odeur d'une pièce où vous avez vécu : c'est clair, et pourtant vous seriez bien en peine d'en donner la définition.
La logique, telle que les wolffiens la pratiquaient, s'occupe des représentations distinctes. Tout le reste, l'immense domaine du clair-confus, était traité comme un stade inférieur à dépasser, le brouillon d'une connaissance qui deviendrait un jour rigoureuse. La thèse de Baumgarten est que ce domaine a ses propres règles, qu'il est perfectible pour son compte, et qu'il appelle donc une discipline distincte. Cette discipline, il la nomme aesthetica, d'après le grec aisthêsis, la sensation, et il la définit comme science de la connaissance sensible. Il en donne aussi trois autres formules, qui éclairent le projet sous des angles différents : théorie des arts libéraux, art de penser le beau, et art de l'analogue de la raison. Cette dernière est la plus parlante. Il ne s'agit pas d'opposer le sentiment au raisonnement, mais de reconnaître que la sensibilité possède quelque chose comme une rationalité propre, qui travaille autrement.
La perfection de la connaissance sensible
Si l'esthétique est une science, elle doit avoir une fin. Baumgarten la nomme pulchritudo cognitionis, la beauté de la connaissance : le beau n'est pas d'abord une qualité des choses, c'est l'état d'une connaissance sensible parvenue à sa perfection. Et cette perfection se mesure.
Le critère qu'il dégage est celui de la clarté extensive. Une représentation gagne en clarté intensive lorsqu'elle se décompose, lorsque ses marques se séparent et s'ordonnent : c'est la voie de la science. Elle gagne en clarté extensive lorsqu'elle accumule des marques sans les séparer, lorsqu'elle devient plus riche, plus dense, plus chargée de déterminations tenues ensemble. C'est la voie du poème. Dire « un cheval » est distinct ; faire voir un cheval particulier, avec sa robe, son allure, le bruit qu'il fait et l'heure où vous le voyez, c'est produire une représentation extensivement claire. Vous ne gagnez rien en précision conceptuelle, vous gagnez en force de présence. Baumgarten appelle vita cognitionis, vie de la connaissance, cette intensité propre, et il en fait un objectif légitime à côté de la vérité démontrée.
De là découlent les qualités qu'il demande au discours esthétique : la richesse, la grandeur, la vérité, la clarté, la certitude et la vivacité, chacune pouvant entrer en conflit avec les autres, de sorte que l'art consiste à les équilibrer plutôt qu'à les maximiser toutes.
Vérité poétique et mondes possibles
Un problème embarrasse toute poétique rationaliste : le poème dit des choses fausses, et nous y prenons plaisir. Baumgarten le traite en s'appuyant sur la notion leibnizienne de monde possible. Une fiction n'est pas une erreur tant qu'elle reste cohérente : elle décrit un monde qui n'est pas le nôtre mais qui aurait pu être. Il distingue alors les fictions qu'il appelle hétérocosmiques, situées dans un autre monde possible et donc recevables, et celles qui sont impossibles en elles-mêmes, contradictoires, et qu'aucune licence ne sauve. Le critère de la fiction réussie n'est pas la conformité au réel, c'est la consistance interne. Vous reconnaîtrez là une intuition que la théorie littéraire a longuement exploitée depuis.
Le talent et la règle
Baumgarten sait qu'une science de la sensibilité ne fabrique pas d'artistes. Il introduit pour cela la figure du felix aestheticus, l'heureux esthéticien, celui qui réunit la disposition naturelle, l'exercice et la culture. L'esthétique décrit les conditions de la réussite, elle ne la produit pas, et il insiste sur la part du naturel au point que certains de ses lecteurs y ont vu une concession qui fragilise son projet. C'est un équilibre instable, et c'est aussi ce qui rend sa position intéressante : il tient ensemble l'idée d'une normativité du sensible et la reconnaissance que cette normativité ne se mécanise pas.
La métaphysique, en arrière-plan
On oublie souvent que l'esthétique de Baumgarten s'adosse à une métaphysique complète, exposée dans la Metaphysica selon le plan devenu canonique dans l'école : ontologie, cosmologie, psychologie, théologie naturelle. Sa psychologie est le chaînon décisif, puisque c'est là qu'il décrit les facultés dites inférieures - sens, imagination, mémoire, prévision, faculté de caractériser - non comme des puissances dégradées mais comme un ensemble articulé. Sans cette psychologie, l'esthétique resterait une proposition de vocabulaire. Avec elle, elle devient la partie d'un système.
Œuvres majeures
Meditationes philosophicae de nonnullis ad poema pertinentibus (1735)
La dissertation de maîtrise, écrite à vingt et un ans. Baumgarten y construit une théorie du poème more geometrico, par définitions et propositions enchaînées : le poème est un discours sensible parfait, et tout ce qui contribue à cette perfection est poétique. Les derniers paragraphes contiennent la proposition d'une science nouvelle, l'aesthetica, pendant de la logique pour les facultés inférieures. Le texte est bref, moins de cent pages, et c'est sans doute le plus lisible de l'auteur : vous y verrez le projet à l'état naissant, avant qu'il ne soit alourdi par l'appareil du système.
Metaphysica (1739)
Le manuel qui a fait sa réputation de son vivant. Plusieurs centaines de paragraphes numérotés, en latin, d'une densité presque codée, couvrant l'ontologie, la cosmologie, la psychologie et la théologie naturelle. C'est un ouvrage d'enseignement, conçu pour être dicté puis commenté, et sa fortune tient à cette fonction : Kant s'en est servi comme support de cours pendant des décennies, au point que les notes de ses auditeurs suivent la numérotation de Baumgarten. Une part du vocabulaire philosophique allemand, et donc du nôtre, a transité par ces pages.
Ethica philosophica (1740)
La philosophie morale dans le même format resserré : devoirs envers Dieu, envers soi-même, envers autrui. L'ouvrage est moins original que les autres et reste largement dans le cadre wolffien, mais il a lui aussi servi de manuel, y compris à Kant pour ses cours d'éthique. Son intérêt principal, aujourd'hui, est de montrer comment une morale rationaliste articulait obligation et perfectionnement avant que Kant ne déplace le problème.
Aesthetica (1750 et 1758)
Le grand œuvre, resté inachevé. Deux volumes, en latin, qui développent l'esthétique annoncée quinze ans plus tôt. Le plan prévoyait une théorie générale, une rhétorique et une herméneutique ; seule la première partie et le début de la seconde ont été écrits, et l'ouvrage s'interrompt au milieu de l'examen des qualités du discours. Vous y trouverez la définition canonique de l'esthétique comme science de la connaissance sensible, la théorie de la clarté extensive, la figure du felix aestheticus et une analyse détaillée de la richesse, de la grandeur et de la vivacité. L'inachèvement a longtemps pesé sur sa réception : on a jugé le projet d'après un fragment.
Initia philosophiae practicae primae (1760)
Un exposé des principes premiers de la philosophie pratique, publié deux ans avant sa mort et, là encore, utilisé par Kant comme manuel de cours. Le texte traite de l'obligation, de la loi et de l'imputation. Il importe moins par ses thèses que par la terminologie qu'il fixe, dont plusieurs termes se retrouveront, retournés contre leur source, dans la philosophie morale critique.
Postérité et influence
La postérité de Baumgarten est d'un genre particulier : son mot a triomphé, son système a disparu, et pendant longtemps on a cité le premier en ignorant le second.
Le mot d'abord. Avant 1735, les réflexions européennes sur le beau se logeaient dans la poétique, la rhétorique ou la critique du goût. En proposant aesthetica pour nommer une discipline, Baumgarten a fourni un cadre qui s'est imposé en une génération, d'abord en Allemagne par l'intermédiaire de son élève Georg Friedrich Meier, qui en a exposé les thèses en allemand, puis dans toute l'Europe. Que l'esthétique soit aujourd'hui une branche reconnue de la philosophie, enseignée comme telle, tient à cette décision terminologique.
La Metaphysica ensuite. Son influence passe presque entièrement par l'enseignement de Kant, qui l'a utilisée comme support de cours à Königsberg pendant des décennies. Le résultat est ambigu. D'un côté, Kant a transmis à ses auditeurs, et par eux à la philosophie allemande, un vocabulaire et un découpage des problèmes qui venaient de Baumgarten. De l'autre, il a fait de ce manuel la cible exemplaire de sa critique : la métaphysique dogmatique dont la Critique de la raison pure démonte les prétentions, c'est largement celle-là. Baumgarten se trouve ainsi dans la position curieuse d'avoir fourni à la fois les mots et l'adversaire.
Le sort de son esthétique est plus accidenté. Kant lui-même a réemployé le terme dans un sens entièrement autre, l'« esthétique transcendantale » désignant chez lui la théorie des formes a priori de la sensibilité, espace et temps, et non une science du beau. Dans la Critique de la faculté de juger, il refuse l'idée que le goût puisse relever de règles déterminées, ce qui revient à récuser le projet baumgartenien dans son principe. Après Kant, et plus encore après Hegel, qui installe l'art dans une histoire de l'esprit, l'esthétique du clair-confus paraît une curiosité d'avant la critique. On la lit encore, mais comme un préambule.
Le mouvement s'est inversé au XXe siècle. L'intérêt renouvelé pour les théories de la sensibilité, pour les savoirs non propositionnels et pour la part esthétique de toute connaissance a fait relire Baumgarten pour lui-même. Ernst Cassirer lui avait déjà rendu sa place dans l'histoire de la philosophie des Lumières ; plus près de nous, des travaux germanophones et italiens ont montré que la clarté extensive n'était pas une approximation maladroite du concept mais une description de ce que fait effectivement une perception riche. Des auteurs venus de l'anthropologie de la perception et de la philosophie de l'esprit y trouvent un précédent lorsqu'ils soutiennent que le contenu perceptif excède ce que les concepts en retiennent.
Reste un héritage plus diffus, dans la pratique même de la discipline : l'idée qu'il existe une forme de réussite propre au sensible, qui ne se juge ni au vrai ni au bien, est devenue une évidence pour quiconque parle d'art. Elle n'allait pas de soi avant qu'un professeur de Francfort-sur-l'Oder ne décide de lui donner un nom.
Controverses et débats
Simple disciple de Wolff, ou véritable innovateur ?
C'est le débat le plus ancien. Longtemps, les histoires de la philosophie allemande ont rangé Baumgarten parmi les continuateurs de Wolff, créditant son seul néologisme. La lecture s'est déplacée : en reconnaissant au sensible une perfection propre, et non une simple étape vers le concept, Baumgarten introduit dans le système wolffien une tension que ce système ne pouvait pas absorber. Ses défenseurs y voient une rupture à l'intérieur même du rationalisme ; ses contradicteurs objectent que l'esthétique reste chez lui subordonnée à la logique, dont elle n'est qu'un analogue, et qu'il n'a donc jamais rendu le sensible autonome. Le texte permet les deux lectures, pour une raison simple : l'Aesthetica s'arrête avant d'avoir tranché.
Propédeutique ou discipline autonome ?
Le même désaccord se rejoue sur la fonction de l'esthétique. S'agit-il d'un art de former l'esprit, une gymnastique préparant aux opérations supérieures, ou d'une science ayant son objet et ses critères ? Les formules de Baumgarten varient. Il parle d'analogue de la raison, ce qui suggère la subordination, mais aussi de perfection propre de la connaissance sensible, ce qui suggère l'indépendance. L'ambiguïté n'est sans doute pas un défaut de rédaction : elle tient à la difficulté de penser une normativité qui ne soit pas celle du concept, avec les outils conceptuels dont il disposait.
L'objection kantienne
Kant a formulé contre son propre manuel une objection de principe : le goût ne se laisse pas soumettre à des règles déterminées, car un jugement esthétique qui s'appuierait sur un concept cesserait d'être esthétique. Vouloir une science du beau serait donc une confusion de domaine. L'objection a pesé lourd, et l'esthétique philosophique s'est largement construite après Kant, contre Baumgarten. On lui répond aujourd'hui de deux manières : soit en remarquant que Baumgarten ne cherchait pas des règles de jugement mais des conditions de réussite d'un discours, ce qui n'est pas le même programme, soit en contestant la coupure kantienne elle-même. Le débat reste ouvert et il ne concerne pas que l'interprétation d'un auteur du XVIIIe siècle.
Que vaut un système inachevé ?
Enfin, une question de méthode. L'Aesthetica couvre une fraction du plan annoncé. Faut-il juger le projet sur ce fragment, le reconstituer d'après les cours et les manuels, ou admettre qu'il est resté indéterminé ? Les éditions critiques récentes, en publiant les notes de cours et les textes connexes, ont nourri des reconstructions divergentes. Prudence donc avec les formules qui présentent l'esthétique de Baumgarten comme une doctrine achevée : elles comblent un silence du texte.
Pour aller plus loin
Commencer par le texte
Le plus accessible est la dissertation de 1735, les Meditationes philosophicae de nonnullis ad poema pertinentibus, disponible en français sous le titre Méditations philosophiques sur quelques sujets se rapportant au poème. Soixante-dix pages de propositions numérotées : c'est aride au premier abord, mais la progression est limpide et vous y verrez naître le mot « esthétique » sous vos yeux, au paragraphe final.
L'Aesthetica est plus exigeante. Des traductions partielles existent en français, souvent accompagnées de l'appareil critique nécessaire. Mieux vaut l'aborder après la dissertation, et accepter de lire par sondages plutôt que d'un bout à l'autre.
La Metaphysica se lit comme ce qu'elle est : un répertoire. On y entre par l'index, pour vérifier comment un terme était défini avant que Kant ne le reprenne.
Pour situer l'auteur
Les histoires de l'esthétique consacrent toutes un chapitre à ce moment de fondation ; celles qui partent du XVIIIe siècle allemand sont les plus utiles, car elles restituent le contexte wolffien sans lequel le projet reste incompréhensible. Les travaux sur les Lumières allemandes rendent également lisible la situation particulière de Halle, où piétisme et rationalisme se sont affrontés puis mêlés.
Sur la postérité kantienne, les études consacrées aux cours de Kant et à leurs manuels sont éclairantes : elles montrent concrètement ce que la philosophie critique doit à celui qu'elle a réfuté.
Prolonger
Si la question vous intéresse pour elle-même, plutôt que pour son histoire, deux directions. La première part de la notion de clarté extensive vers les débats contemporains sur le caractère non conceptuel du contenu perceptif. La seconde part de la pulchritudo cognitionis vers les travaux qui soutiennent que les sciences elles-mêmes comportent une dimension esthétique, dans le choix des théories comme dans leur exposition.
Enfin, pour mesurer l'écart, lisez la « Critique de la faculté de juger esthétique », première partie de la troisième Critique de Kant. Vous verrez ce qui a été conservé du projet et ce qui en a été définitivement écarté.