Philippe Descola
Anthropologue de la nature, Philippe Descola remet en cause le partage occidental entre nature et culture et distingue quatre grandes façons d'ordonner les rapports entre humains et non-humains.
Biographie
Philippe Descola naît le 19 juin 1949 à Paris. Il se forme d'abord à la philosophie, à l'École normale supérieure de Saint-Cloud, avant de se tourner vers l'ethnologie, qu'il étudie à l'université de Nanterre puis à l'École pratique des hautes études. Ce double héritage, philosophique et anthropologique, marquera toute son œuvre, à la croisée de l'enquête de terrain et de la réflexion la plus générale.
L'élève de Lévi-Strauss et le terrain amazonien
Formé auprès de Claude Lévi-Strauss, dont il prolonge à sa manière la démarche structurale, Philippe Descola mène à la fin des années 1970 une longue enquête de terrain en Amazonie équatorienne, auprès des Achuar, un groupe du peuple jivaro. Il y étudie les techniques de chasse et de jardinage, ainsi que la manière dont ces populations tissent leurs relations avec les plantes, les animaux et les esprits. Cette expérience, où la frontière occidentale entre nature et société paraît sans pertinence, sera le point de départ de toute sa pensée.
Une carrière au sommet de l'anthropologie
De retour en France, Philippe Descola poursuit une brillante carrière universitaire. Il dirige pendant des années le Laboratoire d'anthropologie sociale, fondé par Lévi-Strauss. En 2000, il est élu au Collège de France, où il occupe la chaire d'anthropologie de la nature jusqu'en 2019, avant d'en devenir professeur émérite. Depuis cette position, il forme de nombreux chercheurs et contribue à faire de l'anthropologie de la nature un champ de recherche à part entière.
La reconnaissance
L'œuvre de Philippe Descola connaît un rayonnement international, en particulier après la parution de "Par-delà nature et culture" en 2005, traduit en une quinzaine de langues et devenu un ouvrage de référence bien au-delà de l'anthropologie. Sa contribution est saluée par les plus hautes distinctions, dont la médaille d'or du Centre national de la recherche scientifique, qui lui est décernée en 2012. Reconnu comme l'une des grandes figures mondiales des sciences humaines, il est régulièrement sollicité dans les débats contemporains sur l'écologie, tant sa remise en cause du partage entre nature et culture éclaire les enjeux de notre époque.
Pensée principale
La pensée de Philippe Descola part d'une intuition née du terrain. Chez les Achuar d'Amazonie, ce que nous appelons la nature n'existe pas comme un domaine séparé du monde humain. Les plantes, les animaux et les humains y entretiennent des relations sociales, si bien que la grande coupure entre nature et culture, qui structure notre pensée occidentale, y semble dépourvue de sens. De ce constat, Descola tire une hypothèse audacieuse : cette coupure n'est pas une évidence universelle, mais une manière particulière, propre à l'Occident moderne, d'ordonner le monde.
Dépasser le partage entre nature et culture
Le geste central de Philippe Descola consiste donc à remettre en cause le dualisme de la nature et de la culture. Selon lui, l'idée d'une nature, entendue comme un domaine de choses régies par des lois, extérieur à l'humain et à ses significations, est une construction historique et sociale, non un fait donné. En comparant les sociétés, il montre que d'autres collectifs répartissent tout autrement les continuités et les discontinuités entre les humains et les non-humains. Sa démarche vise ainsi à provincialiser notre propre vision du monde, en la replaçant parmi d'autres possibles.
Deux axes, quatre manières d'être au monde
Pour comparer ces visions, Philippe Descola propose une grille d'une grande élégance. Tout être, dit-il, peut être appréhendé selon deux dimensions. La première est son intériorité, ce que nous nommons l'esprit, l'âme ou la subjectivité. La seconde est sa physicalité, c'est-à-dire son corps, sa forme et sa matière. Face à un non-humain, chaque culture juge s'il nous ressemble ou non selon ces deux dimensions. De ces combinaisons se dégagent quatre grandes manières d'ordonner le monde, que Descola nomme des ontologies.
Dans le naturalisme, propre à l'Occident moderne, les humains partagent avec les autres êtres une même physicalité, celle d'un monde matériel commun, mais s'en distinguent par une intériorité qu'eux seuls posséderaient, faite de conscience et de culture.
Dans l'animisme, fréquent en Amazonie, la relation s'inverse : les non-humains sont crédités d'une intériorité semblable à celle des humains, de véritables personnes, mais ils s'en distinguent par leur corps, qui leur ouvre d'autres mondes.
Dans le totémisme, illustré par les aborigènes d'Australie, certains humains et certains non-humains partagent à la fois une même intériorité et une même physicalité, hérités d'un être commun.
Dans l'analogisme, enfin, que l'on retrouve dans l'Europe de la Renaissance ou dans la Chine ancienne, tous les êtres diffèrent les uns des autres par leur intériorité comme par leur physicalité, formant une multitude de singularités que relient d'infinies correspondances.
Une écologie des relations
En dégageant ces quatre grandes configurations, Philippe Descola ne cherche pas seulement à classer les cultures. Il invite à penser une écologie des relations, attentive à la manière dont les collectifs, humains et non-humains, se lient les uns aux autres. Son travail s'inscrit dans ce que l'on a appelé un tournant ontologique des sciences humaines, qui prend au sérieux la pluralité des mondes plutôt que de la réduire à de simples représentations d'une seule et même nature. À l'heure de la crise écologique, cette leçon prend un relief singulier : elle suggère que notre rapport destructeur au vivant tient en partie à la façon dont nous avons séparé la nature de nous-mêmes et que d'autres manières d'habiter la Terre sont pensables.
Œuvres majeures
La Nature domestique. Symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar (1986)
Issu de sa thèse, ce premier grand livre est une étude rigoureuse des rapports que les Achuar d'Amazonie entretiennent avec leur environnement. Mêlant analyse qualitative et données quantitatives, Philippe Descola y montre comment ces populations intègrent plantes et animaux dans un tissu de relations sociales. L'ouvrage jette les bases de sa réflexion ultérieure, en révélant l'absence, dans ce monde, d'une frontière nette entre la nature et la société.
Les Lances du crépuscule. Relations jivaro, Haute-Amazonie (1993)
Publié dans la célèbre collection Terre Humaine, ce livre est le versant littéraire de l'œuvre de Descola. Récit à la première personne de son séjour chez les Achuar, il rappelle la manière de "Tristes Tropiques" de Lévi-Strauss. On y découvre, à travers l'expérience vécue de l'ethnologue, la richesse des relations entre les groupes humains, ainsi qu'entre les humains et les non-humains, dans un monde où les animaux sont traités comme des partenaires sociaux.
Par-delà nature et culture (2005)
C'est l'ouvrage majeur de Philippe Descola, traduit en une quinzaine de langues et devenu un classique. Il y expose sa théorie des quatre ontologies, ces grandes manières d'ordonner les rapports entre humains et non-humains selon leur intériorité et leur physicalité. Fondé sur une immense érudition comparative, le livre propose une véritable cartographie des visions du monde, qui a profondément renouvelé l'anthropologie et nourri la réflexion philosophique sur l'écologie.
La Composition des mondes (2014)
Ce livre d'entretiens offre une entrée accessible dans la pensée de Philippe Descola. Revenant sur son parcours, de l'Amazonie au Collège de France, il y explicite sa démarche, ses concepts et leurs enjeux. C'est une bonne porte d'entrée pour qui souhaite découvrir son œuvre sans aborder d'emblée la densité de "Par-delà nature et culture", tout en mesurant la portée générale de son projet.
Postérité et influence
L'influence de Philippe Descola est considérable, dans les sciences humaines comme dans la philosophie contemporaine. En proposant de dépasser le partage entre nature et culture, il a offert un cadre nouveau à toutes les réflexions qui cherchent à repenser la place de l'humain dans le monde vivant.
Un renouveau de l'anthropologie
Dans sa discipline d'origine, Philippe Descola est l'une des figures d'un mouvement souvent qualifié de tournant ontologique, aux côtés du sociologue des sciences Bruno Latour et de l'anthropologue Eduardo Viveiros de Castro. Ce courant invite à prendre au sérieux la diversité des manières d'être au monde, plutôt que de les ramener à de simples visions culturelles d'une nature unique. Cette approche a suscité de nombreux travaux, des colloques et des débats internationaux, faisant de l'anthropologie de la nature un domaine de recherche florissant.
Une inspiration pour la pensée écologique
Au-delà de l'anthropologie, l'œuvre de Descola nourrit directement la philosophie du vivant et l'écologie contemporaine. En montrant que notre séparation d'avec la nature est une construction, il fournit des armes intellectuelles à ceux qui cherchent à réinventer nos relations aux autres êtres. Des penseurs comme Baptiste Morizot se réclament ouvertement de son héritage et prolongent, à leur manière, son enquête sur les liens entre humains et non-humains. Sa pensée a aussi rencontré le monde de l'art, inspirant expositions et créations autour des différentes manières de figurer le vivant.
Une reconnaissance internationale
La portée de son travail est reconnue bien au-delà des frontières françaises. Traduit dans de nombreuses langues, distingué par la médaille d'or du Centre national de la recherche scientifique, Philippe Descola est aujourd'hui considéré comme l'un des anthropologues les plus influents de son temps. Son œuvre a durablement modifié la manière dont les sciences humaines abordent la nature, en faisant de cette notion, longtemps tenue pour évidente, un objet de questionnement et de comparaison.
Controverses et débats
L'ampleur de l'œuvre de Philippe Descola a suscité d'importants débats, qui témoignent de sa place centrale dans les discussions contemporaines.
Les limites d'une typologie
Une première discussion porte sur sa grille des quatre ontologies. En ramenant l'immense diversité des cultures à quatre grandes configurations, ne risque-t-on pas de forcer la réalité et de gommer les cas intermédiaires ou mélangés ? Certains anthropologues jugent cette classification trop rigide ou s'interrogent sur la possibilité de trancher toujours nettement entre les quatre types. Descola répond que ces ontologies ne sont pas des cases étanches, mais des tendances dominantes, qui coexistent souvent au sein d'une même société.
Les débats du tournant ontologique
Une controverse plus large concerne le tournant ontologique auquel son nom est associé. Ses partisans y voient une manière de prendre enfin au sérieux les mondes des autres, sans les réduire à de simples croyances. Ses critiques, en revanche, redoutent une valorisation excessive de certaines visions, comme l'animisme, opposées à une modernité qui aurait désenchanté le monde. Le philosophe Mohamed Amer Meziane, par exemple, met en cause l'usage même du terme d'ontologie et la façon dont Descola en fait usage.
Nature et relativisme
Un dernier débat, plus philosophique, porte sur les conséquences de sa pensée. Si la nature n'est qu'une manière parmi d'autres d'ordonner le monde, cela n'affaiblit-il pas la possibilité d'un savoir objectif sur elle, tel que le produisent les sciences ? Faut-il en conclure à un relativisme qui mettrait toutes les visions sur le même plan ? Descola s'en défend, en distinguant la description des ontologies et l'adhésion à l'une d'entre elles. Ces discussions, loin de diminuer la portée de son œuvre, en soulignent l'importance et la fécondité.
Pour aller plus loin
Lire Philippe Descola
Pour entrer dans son œuvre, le livre d'entretiens "La Composition des mondes" (2014) offre la voie la plus accessible : Descola y expose lui-même son parcours et ses concepts. On peut ensuite aborder son grand ouvrage, "Par-delà nature et culture" (2005), plus exigeant mais fondamental. Pour goûter la dimension littéraire de son travail, "Les Lances du crépuscule" (1993) plonge le lecteur dans son expérience de terrain en Amazonie.
Autour de son œuvre
La pensée de Descola se comprend mieux à la lumière de la tradition dont il est issu. On pourra se reporter à l'anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss, son maître, dont il prolonge la démarche. Ses travaux dialoguent aussi avec ceux de Bruno Latour sur la nature et la modernité, ainsi qu'avec ceux d'Eduardo Viveiros de Castro sur les perspectives amérindiennes. Du côté de la philosophie du vivant, l'œuvre de Baptiste Morizot prolonge et popularise nombre de ses intuitions.
Écouter et voir
Philippe Descola intervient régulièrement dans les médias culturels et lors de conférences, dont beaucoup sont accessibles en ligne, notamment sur le site du Collège de France. Ces enregistrements permettent d'entendre sa manière claire et posée d'exposer une pensée pourtant exigeante.