Alfred North Whitehead

15 février 1861 - 30 décembre 1947 🇬🇧 britannique 14 min de lecture

Co-auteur des Principia Mathematica devenu métaphysicien à soixante-trois ans, il a remplacé les substances par des événements et proposé la dernière grande cosmologie spéculative de la philosophie occidentale.

Biographie

Alfred North Whitehead naît le 15 février 1861 à Ramsgate, dans le Kent, dans une famille de pasteurs et d'enseignants anglicans. Il entre à Trinity College, à Cambridge, pour y étudier les mathématiques, et il y enseignera de 1884 à 1910.

C'est là qu'il rencontre Bertrand Russell, d'abord comme étudiant puis comme collaborateur. De 1900 à 1913, les deux hommes travaillent aux Principia Mathematica, trois volumes qui entreprennent de déduire les mathématiques de la logique. L'ouvrage fait date et il épuise ses auteurs : Whitehead abandonnera le quatrième volume, consacré à la géométrie, qu'il devait rédiger seul.

En 1910 il quitte Cambridge pour Londres, où il enseigne à l'Imperial College et s'occupe d'administration universitaire. Sa production change d'objet : il travaille sur l'espace, le temps et la relativité, propose une théorie de la gravitation différente de celle d'Einstein et écrit sur l'éducation. Son fils Eric est tué dans l'aviation en 1918, à dix-neuf ans, et plusieurs lecteurs ont lié cette perte au tour que prendra sa métaphysique.

En 1924, à soixante-trois ans, il accepte une chaire de philosophie à Harvard. Il n'avait jamais enseigné la philosophie. Les treize années qui suivent sont les plus productives : La Science et le Monde moderne en 1925, Procès et Réalité en 1929, Aventures d'idées en 1933. Il prend sa retraite en 1937 et meurt à Cambridge, dans le Massachusetts, le 30 décembre 1947.

Son enseignement à Harvard a laissé un souvenir durable. Felix Frankfurter, futur juge à la Cour suprême, parlait de son influence sur la vie universitaire américaine comme d'une présence diffuse, et ses séminaires du soir, chez lui, réunissaient étudiants et collègues autour de discussions que plusieurs ont racontées.

Il avait demandé que ses papiers soient détruits après sa mort, et sa veuve a exécuté cette volonté. Il n'existe donc ni manuscrits ni correspondance de travail : l'œuvre se lit sans archives, ce qui est rare pour un auteur du vingtième siècle et complique l'étude de sa formation.

Pensée principale

Contre la bifurcation de la nature

Le point d'attaque est une habitude héritée du dix-septième siècle. On partage la nature en deux : d'un côté les qualités premières, mesurables, qui appartiendraient aux choses, de l'autre les qualités secondes, couleurs, sons et odeurs, qu'on renvoie à l'esprit du spectateur. La nature réelle serait mathématique, et le reste une addition subjective.

Whitehead refuse ce partage, qu'il appelle la bifurcation de la nature. Le rouge du coucher de soleil appartient à la nature au même titre que la longueur d'onde, et une théorie qui doit en faire une illusion se condamne. Ce qui est en cause est le matérialisme scientifique, qui tient la réalité pour un assemblage de morceaux de matière occupant des points de l'espace.

L'erreur de concrétude mal placée

De là le diagnostic qui a fait sa fortune. Les sciences travaillent par abstraction, ce qui est légitime et fécond. L'erreur commence quand on prend l'abstraction pour la chose la plus concrète : la masse ponctuelle, l'instant, l'objet simplement localisé sont des outils commodes, et traiter ces outils comme le fond du réel engendre des problèmes insolubles. Whitehead appelle cela l'erreur de concrétude mal placée, et il en fait la source de la plupart des impasses de la philosophie moderne.

La localisation simple est le cas exemplaire. Rien, dans la nature, n'est en un point à un instant sans rapport avec le reste : tout ce qui est s'étend et se rapporte.

Des événements plutôt que des substances

Ce qui est réel au dernier degré n'est donc pas une chose qui dure en gardant ses propriétés, mais un événement. Whitehead parle d'entités actuelles, ou d'occasions actuelles, et les décrit comme des gouttes d'expérience : des unités atomiques, brèves, interdépendantes, dont le monde est fait.

Le mot d'expérience ne doit pas tromper. Il ne s'agit pas d'attribuer une conscience aux électrons, mais de tenir que toute entité, à son niveau, intègre ce qui la précède au lieu de le subir passivement. Whitehead nomme cette intégration la concrescence : une multiplicité de données se rassemble pour former une unité nouvelle, et la manière dont chaque occasion reçoit son passé comporte une part de décision propre.

Les objets éternels, et Dieu

Pour que quelque chose de nouveau soit possible, il faut des formes que les occasions puissent réaliser. Whitehead les appelle objets éternels : de pures potentialités, dont les unes sont mathématiques et les autres des qualités sensibles ou des valeurs. Elles n'existent pas à part, elles ingressent dans les occasions.

Sa conception de Dieu suit de ce dispositif, et elle est sans précédent exact. Dieu y est bipolaire. Par sa nature primordiale, il ordonne les objets éternels et propose à chaque occasion une visée initiale, un appel vers plus de valeur, sans la contraindre. Par sa nature conséquente, il reçoit ce que le monde a réalisé et le conserve. Un tel Dieu n'est pas tout-puissant : Whitehead le décrit comme celui qui souffre avec, le compagnon de souffrance qui comprend.

Une cosmologie, et un style

Procès et Réalité propose un système complet, avec son vocabulaire propre, où la physique, la biologie, la psychologie et la théologie doivent trouver place dans un même schéma. Whitehead revendique ce caractère spéculatif : une métaphysique est pour lui un essai de description cohérente de tout ce qui est, à tenir pour révisable comme une théorie scientifique.

Le prix en est une difficulté de lecture reconnue de tous. Les termes techniques sont nombreux, ils se définissent les uns par les autres et le livre suppose que l'on accepte son vocabulaire avant d'en voir l'usage.

Œuvres majeures

Principia Mathematica (1910-1913)

Trois volumes écrits avec Bertrand Russell, qui entreprennent de déduire l'arithmétique de la logique. L'ouvrage est l'un des monuments du logicisme et il a façonné la logique du vingtième siècle, en même temps qu'il a montré par ses difficultés les limites du programme. La part de Whitehead y est surtout technique, et il concevait la logique comme un auxiliaire de l'intuition mathématique plutôt que comme son remplacement, ce qui le distinguait de son collaborateur.

Le Concept de nature (1920)

Les conférences de Trinity College, et le meilleur accès à sa philosophie de la nature. Whitehead y expose la critique de la bifurcation : refuser de couper la nature en qualités réelles et qualités subjectives. Il y développe une méthode d'abstraction extensive pour reconstruire les points, les instants et les objets à partir d'événements étendus, c'est-à-dire pour faire du concret le point de départ et de l'abstrait le résultat.

La Science et le Monde moderne (1925)

Ses premières conférences américaines, et son livre le plus lisible. Whitehead y retrace l'histoire des idées scientifiques depuis le dix-septième siècle et y formule l'erreur de concrétude mal placée. Le livre contient aussi une critique du matérialisme scientifique et les premières esquisses de sa propre cosmologie. C'est l'ouvrage à lire avant tout autre.

Procès et Réalité (1929)

Sa somme, sous-titrée Essai de cosmologie. Whitehead y construit un système complet d'entités actuelles, d'objets éternels, de préhensions et de concrescences, avec une théorie de Dieu bipolaire. Le vocabulaire est inédit et dense, et le livre passe pour l'un des plus difficiles de la philosophie du vingtième siècle. Il est la référence de tout ce qu'on appelle depuis la philosophie du procès.

Aventures d'idées (1933)

Une histoire de la civilisation par ses idées directrices, où Whitehead traite de la liberté, de la beauté, de la vérité et de l'aventure comme ressorts de l'histoire. Le ton est plus large et le propos moins technique, et le livre sert de commentaire accessible aux thèses de Procès et Réalité.

Les Visées de l'éducation (1929)

Un recueil sur l'enseignement, où Whitehead soutient qu'un savoir inerte est pire qu'une ignorance et plaide pour le rythme de l'apprentissage, de l'émerveillement à la précision puis à la généralisation. Ce texte lui a valu une audience chez les pédagogues qui ne lisaient pas sa métaphysique.

Postérité et influence

La théologie du procès

C'est le domaine où son influence a été la plus organisée. Charles Hartshorne, qui fut son assistant à Harvard, a développé une théologie où Dieu n'est pas immuable et tout-puissant mais affecté par le monde et en relation avec lui. Ce courant, actif surtout aux États-Unis, a fourni des arguments à qui cherchait une réponse au problème du mal autre que la toute-puissance, et il a nourri des rapprochements avec les théologies de la libération et avec l'écothéologie.

Les philosophies du devenir

Whitehead est l'un des rares métaphysiciens du vingtième siècle à avoir construit un système complet, et cela lui a valu une postérité par affinités plutôt que par école. On l'a rapproché de Bergson, dont il reconnaissait la proximité sur la critique de la spatialisation du temps. Gilles Deleuze lui consacre un cours et le compte parmi les penseurs de l'événement. Les travaux français sur le procès, notamment ceux de Jean Wahl puis d'Isabelle Stengers, l'ont fait entrer dans la discussion continentale.

En philosophie des sciences

Sa théorie de la gravitation est restée longtemps considérée comme empiriquement indiscernable de celle d'Einstein, ce qui en faisait une curiosité ; des travaux plus récents ont soutenu qu'elle est en fait réfutée par l'observation. Son attention aux événements plutôt qu'aux substances a en revanche trouvé un écho inattendu dans certaines interprétations de la mécanique quantique, et l'interprétation relationnelle de Carlo Rovelli a été rapprochée de son schéma.

Les sciences humaines et l'écologie

La notion de procès, l'attention aux relations constitutives et le refus de séparer les faits des valeurs ont circulé en anthropologie, en études des sciences et en pensée environnementale. Isabelle Stengers et Bruno Latour l'ont mobilisé pour penser des collectifs où les non-humains comptent, et une partie des philosophies écologiques contemporaines y trouve une métaphysique disponible, non dualiste, où la nature n'est pas un décor inerte.

Une réception lente

Pendant un demi-siècle, Whitehead a été plus respecté que lu, y compris par les philosophes analytiques qui le connaissaient par les Principia Mathematica et ignoraient sa métaphysique. La difficulté de Procès et Réalité, l'absence d'archives et la singularité de son vocabulaire expliquent cette lenteur. Les trente dernières années ont changé la situation, en France comme ailleurs, et il est aujourd'hui lu par des lecteurs qui ne viennent ni de la théologie ni de la logique.

Controverses et débats

Un système est-il encore possible ?

Whitehead propose au vingtième siècle ce que le vingtième siècle avait déclaré impossible : une cosmologie spéculative qui prétend décrire tout ce qui est. L'objection est de principe. Pour les héritiers du positivisme, une telle entreprise ne se vérifie pas et n'a donc pas de sens. Whitehead répondait qu'un schéma métaphysique se juge comme une théorie scientifique, à sa cohérence, à son adéquation et à sa fécondité, et qu'il reste révisable. Savoir si ce critère suffit est une question ouverte, et elle décide de la légitimité de toute son entreprise.

Que signifie l'expérience attribuée aux occasions ?

Whitehead décrit les entités actuelles comme des gouttes d'expérience, ce qui a fait parler de panpsychisme. Ses interprètes se partagent. Certains assument le terme : toute entité a un intérieur, même minimal. D'autres soutiennent que le mot d'expérience y désigne techniquement l'intégration d'un passé et non une conscience, de sorte que le panpsychisme serait un contresens de vocabulaire. Le débat a repris de l'actualité avec le retour du panpsychisme en philosophie de l'esprit.

Le vocabulaire est-il nécessaire ?

Procès, concrescence, préhension, ingression, nexus, satisfaction : Procès et Réalité impose une langue entière. Les uns y voient la conséquence d'une pensée qui ne pouvait pas se dire avec les mots de la substance, et l'on ne reproche pas à Kant d'avoir forgé sa terminologie. Les autres estiment que cette langue protège le système de la critique autant qu'elle l'exprime, et qu'une bonne part des commentaires consiste à traduire Whitehead en termes ordinaires pour découvrir que la thèse était plus simple qu'annoncé.

Sa théorie de la gravitation

Longtemps présentée comme empiriquement équivalente à la relativité générale, elle servait d'argument pour montrer que les données ne déterminent pas la théorie. Des travaux ultérieurs ont soutenu qu'elle prédit des effets de marée incompatibles avec l'observation, ce qui la réfute. La discussion garde un intérêt méthodologique sur ce que vaut l'argument de la sous-détermination quand on l'appuie sur un exemple particulier.

Un Dieu philosophique ou théologique ?

La nature bipolaire de Dieu a séduit les théologiens et inquiété les philosophes. Les premiers y ont vu une réponse au problème du mal : un Dieu qui ne contraint pas n'est pas responsable de ce qu'il ne peut empêcher. Les seconds demandent si cette fonction est requise par le système ou ajoutée pour le compléter, et si un Dieu réduit à proposer des visées initiales mérite encore ce nom. La question se pose de l'intérieur du whiteheadisme autant que du dehors.

Pour aller plus loin

Par où commencer

La Science et le Monde moderne est l'entrée obligée : lisible et historique, et c'est là que l'erreur de concrétude mal placée se formule. Prenez ensuite Le Concept de nature pour la critique de la bifurcation. N'ouvrez Procès et Réalité qu'après, et de préférence avec un guide : le livre ne se laisse pas lire seul, et son vocabulaire doit être admis avant d'être compris.

Les textes

En français, Procès et Réalité a été traduit chez Gallimard par Daniel Charles et une équipe, Le Concept de nature chez Vrin, La Science et le Monde moderne aux Éditions du Rocher puis chez Payot, Aventures d'idées chez Cerf et La Fonction de la raison chez Payot. Les traductions sont de qualité inégale et les choix terminologiques diffèrent d'un volume à l'autre, ce qui complique la lecture suivie.

Pour aller plus loin

Ronald Desmet et Andrew David Irvine, « Alfred North Whitehead », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour la présentation d'ensemble et les débats en cours.

Isabelle Stengers, Penser avec Whitehead. Une libre et sauvage création de concepts, Seuil, la grande lecture francophone, exigeante et éclairante.

Didier Debaise, Un empirisme spéculatif. Lecture de Procès et Réalité, Vrin, le commentaire le plus utile pour entrer dans le livre.

Charles Hartshorne, pour la théologie du procès qui prolonge le système dans la direction théologique.

Si vous préparez un examen

Trois points suffisent à le situer. La critique de la bifurcation de la nature, qui refuse de renvoyer les qualités sensibles à l'esprit du spectateur. L'erreur de concrétude mal placée, qui consiste à prendre une abstraction utile pour le fond du réel. Et le remplacement de la substance par l'événement, les occasions actuelles étant ce qu'il y a de plus réel. Évitez de présenter sa philosophie comme un panpsychisme sans signaler que le point est discuté, et ne confondez pas sa théorie de Dieu avec celle d'une toute-puissance créatrice.

Voir la cartographie

Explorer les thèmes

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « Alfred North Whitehead », Philotopie, - CC BY-SA 4.0

Philosophes contemporains