Anti-agression

Aussi appelé : Fei gong, Condamnation de la guerre offensive, Refus de l'attaque

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Doctrine mohiste du refus de la guerre offensive, exposée dans le livre Mozi. Elle condamne l'agression en appliquant aux États les règles valables pour les personnes et en montrant que la conquête détruit plus qu'elle ne rapporte, tout en organisant la défense des attaqués.

Le contexte des Royaumes combattants

La Chine du Ve siècle avant notre ère n'est plus unifiée. Des États rivaux se disputent l'hégémonie, lèvent des armées de masse, perfectionnent les machines de siège et ruinent les campagnes qu'ils traversent. Dans ce monde, les penseurs ne discutent pas de la guerre comme d'une hypothèse : ils cherchent comment la limiter ou comment la gagner.

Mozi, dont la tradition situe la vie entre 470 et 391 av. J.-C. environ, se présente comme le porte-parole des artisans et des gens de peu, par opposition à l'aristocratie ritualiste que servaient les disciples de Confucius. Son école s'organise en communauté disciplinée, dirigée par un maître dont l'autorité est forte, et dispose de compétences techniques en fortification qui lui donnent un rôle particulier dans les conflits de son temps.

L'argument de Mozi

Les chapitres consacrés à la condamnation de l'attaque procèdent par trois mouvements que vous pouvez suivre séparément.

L'argument de cohérence

Le premier est un argument de cohérence morale, et c'est le plus frappant. Celui qui vole un concombre est puni ; celui qui vole un bœuf l'est davantage ; celui qui tue un homme est condamné à mort. Mais celui qui envahit un pays, tue des milliers d'hommes et s'approprie leurs terres reçoit des éloges et on inscrit son nom dans les annales. Mozi en conclut que les hommes jugent le crime à son ampleur de façon inversée : ils condamnent le petit et célèbrent le grand. L'agression n'est pas une catégorie à part, c'est le meurtre et le vol portés à une échelle qui les rend respectables.

L'argument ne suppose aucune prémisse métaphysique. Il demande simplement d'appliquer aux États la règle que l'on applique aux personnes, et il garde de ce fait une force intacte : la condamnation internationale de l'agression repose aujourd'hui sur une intuition de même structure.

Le calcul des avantages

Le second mouvement est un calcul. Mozi examine ce que la guerre coûte réellement à l'agresseur lui-même : les armes perdues, les chevaux morts, les soldats qui ne reviennent pas, les récoltes manquées, les villages désertés dont le vainqueur hérite. Il conclut que la conquête, même réussie, détruit plus de ressources qu'elle n'en procure, et qu'un territoire gagné sans population à le cultiver est un gain illusoire.

Ce raisonnement rattache l'anti-agression à ce que la tradition mohiste appelle le bénéfice, critère auquel elle soumet toute institution. On a souvent rapproché cette méthode de l'utilitarisme moderne, et le rapprochement est éclairant à condition de rester prudent : le bénéfice mohiste est celui du monde entier et non la somme des plaisirs individuels, et il s'articule à la volonté du Ciel, instance normative dont l'eudémonisme européen n'a pas d'équivalent.

Le refus de l'excuse par les précédents

Le troisième mouvement répond à une objection. Les partisans de la guerre invoquaient les grands souverains du passé, qui avaient conquis et dont la mémoire était glorieuse. Mozi répond que ces souverains avaient châtié des tyrans et non attaqué des innocents, et que l'on ne peut se réclamer de leur exemple en inversant la situation. La distinction entre la campagne punitive contre un pouvoir criminel et l'attaque de convoitise est ainsi maintenue, et l'anti-agression n'interdit pas toute intervention armée.

Cette distinction est le point faible de la doctrine et ses adversaires n'ont pas manqué de le relever : tout agresseur se présente volontiers comme un justicier. Le problème se pose exactement dans les mêmes termes aux théories contemporaines de la guerre juste.

Une doctrine qui défend les villes

L'anti-agression mohiste n'est pas une abstention. Les disciples de Mozi se rendaient auprès des États menacés pour organiser leur défense, et le livre Mozi comporte des chapitres techniques sur la fortification, les contre-mines et la résistance aux machines de siège. Le refus de l'attaque s'accompagne donc d'une compétence militaire défensive, ce qui donne à l'école un profil inédit dans l'histoire de la philosophie : une communauté qui raisonne sur la morale et qui sait tenir un rempart.

Un récit du livre, sans doute embelli, raconte que Mozi parcourut à pied une longue distance pour dissuader le souverain de Chu d'attaquer l'État de Song, et qu'il y parvint en démontrant devant lui, par une simulation, que chacune des techniques d'assaut de l'ingénieur Gongshu Ban trouverait une parade. L'anecdote dit bien le ressort de la doctrine : on arrête une agression en la rendant coûteuse, pas en la déclarant immorale.

L'articulation avec la bienveillance impartiale

L'anti-agression n'est pas une thèse isolée. Elle dérive de la doctrine mohiste la plus connue, celle de la bienveillance impartiale, qui demande de se soucier de tous les hommes sans accorder de privilège aux siens. Si l'on ne doit pas préférer sa famille à une autre famille, on ne doit pas davantage préférer son État à un autre État, et l'agression devient inconcevable.

C'est précisément sur cette impartialité que porteront les attaques. Mengzi, héritier de Confucius, soutient qu'une affection qui ne commence pas par les proches n'est pas une affection mais une abstraction, et que le mohisme nie les relations graduées qui font la texture de la vie morale. Le débat traverse toute la philosophie chinoise ancienne et il ressemble, sans se confondre avec lui, à la discussion européenne entre les morales impartiales et les éthiques du lien particulier.

Les objections réalistes

L'école légiste porte une critique d'une autre nature. Han Fei et ses proches tiennent les exhortations morales pour inefficaces et jugent que seul l'intérêt bien compris, encadré par la loi et la récompense, dirige les conduites. Dans leur perspective, un État qui renonce à l'offensive se condamne à être absorbé par un voisin qui n'y renonce pas. L'histoire leur a donné une apparence de raison : c'est le royaume de Qin, organisé selon des principes légistes, qui unifie la Chine à la fin du IIIe siècle av. J.-C., et le mohisme disparaît comme école sous la dynastie Han.

Les textes attribués à Laozi développent pour leur part une réserve à l'égard des armes qui ne repose pas sur un calcul mais sur une méfiance envers l'action entreprenante en général. La convergence pratique masque un désaccord complet sur les raisons.

Usages concurrents de l'expression

Trois emplois modernes circulent sous des formulations voisines et il importe de ne pas les confondre avec la thèse mohiste.

Le premier est juridique. L'interdiction du recours à la force dans les relations internationales, inscrite dans la Charte des Nations unies, et la qualification du crime d'agression en droit pénal international donnent à la condamnation de l'attaque un statut de norme positive. La parenté d'intuition avec Mozi est réelle, le fondement est tout autre.

Le deuxième est libertarien. Le principe de non-agression, formulé au XXe siècle dans la tradition qui va des économistes autrichiens à certains philosophes politiques américains, interdit l'usage de la force contre la personne ou la propriété d'autrui, sauf en légitime défense. Robert Nozick élabore une position voisine en faisant des droits individuels des contraintes que nul ne peut franchir pour obtenir un meilleur résultat d'ensemble. Ce principe porte sur les individus et sur les prérogatives de l'État ; il n'est pas une doctrine de la guerre, et son fondement est un droit inviolable, à l'opposé du calcul mohiste des bénéfices.

Le troisième est la non-violence au sens de ahimsa, principe des traditions jaïnes, bouddhiques et hindoues, repris et politisé par Gandhi. Elle interdit de nuire, y compris en se défendant, et s'adresse d'abord à la conduite de celui qui agit. Les Mohistes, qui fortifiaient des villes, n'auraient pas souscrit à cette extension.

Ce que la notion garde d'actuel

L'intérêt philosophique de l'anti-agression mohiste tient à sa structure. Elle refuse de traiter la guerre comme un domaine séparé où les règles ordinaires cesseraient de valoir, elle tient le bénéfice commun pour un critère public et discutable, et elle assume le coût de sa position en organisant la défense de ceux qu'elle veut protéger. Elle laisse ouverte, comme toutes les doctrines du même genre, la question de savoir qui qualifie une attaque d'agression. Ce n'est pas un détail : c'est là que se décide, aujourd'hui comme alors, l'usage que l'on fait du principe.

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