Paul Henri Thiry, baron d'Holbach

1723 - 21 janvier 1789 🇫🇷 française 14 min de lecture

Rentier allemand devenu français, hôte du salon le plus hardi de Paris, d'Holbach a publié clandestinement une œuvre considérable où le matérialisme devient un programme politique et moral.

Biographie

Un Palatin devenu parisien

Paul Heinrich Dietrich naît en 1723 à Edesheim, dans la principauté épiscopale de Spire, au cœur du Palatinat rhénan. Le jour exact de sa naissance n'est pas établi. Adopté par son oncle François-Adam d'Holbach, enrichi à Paris, il prend le nom francisé de Paul Henri Thiry, baron d'Holbach.

Leyde

De 1744 à la fin de la décennie, il étudie à l'université de Leyde. Inscrit en droit, il y suit surtout la physique, la médecine, la chimie et la métallurgie, aux frais de son oncle. Ces années expliquent une particularité de son œuvre : d'Holbach est l'un des rares philosophes du siècle à avoir une véritable formation scientifique, et son matérialisme s'appuiera sur la chimie plus que sur la mécanique. Il y nouera aussi une amitié durable avec l'Anglais John Wilkes.

Le rentier

Naturalisé français en 1749, il épouse la même année sa cousine Basile-Geneviève d'Aine, puis, après la mort de celle-ci, sa sœur cadette Charlotte Suzanne. Héritier dans les années 1750 de la fortune de son oncle, il ne pratiquera jamais le métier d'avocat au parlement pour lequel il était qualifié. Vous devez garder cette donnée en tête pour comprendre son œuvre : d'Holbach n'a jamais eu besoin de vivre de sa plume, ce qui lui a permis de publier ce que personne n'aurait osé signer.

La coterie holbachique

De 1750 aux années 1780, il reçoit les jeudis et les dimanches, rue Royale Saint-Roch, aujourd'hui rue des Moulins, et l'été au château du Grandval. Sa bibliothèque dépasse les trois mille volumes, l'assistance est exclusivement masculine et la conversation plus libre que partout ailleurs à Paris. Le noyau réunit Diderot, Grimm, Naigeon, Morellet et Raynal ; y passent Helvétius, Condillac, d'Alembert, Rousseau pour un temps, Hume, Adam Smith, Franklin, Beccaria, Buffon, Gibbon et Garrick. C'est Rousseau qui, après sa rupture, a laissé à ce cercle le nom moqueur de « coterie holbachique ».

Le travailleur de l'ombre

Son activité éditoriale est immense et presque entièrement anonyme. Il rédige plusieurs centaines d'articles pour l'Encyclopédie, surtout scientifiques, souvent tirés de l'allemand, traduit de nombreux ouvrages scientifiques allemands, anglais et néerlandais, et collabore à l'Histoire des deux Indes de Raynal. Les livres qui portent aujourd'hui son nom ont tous paru sous pseudonyme ou sans nom d'auteur, avec de fausses adresses d'éditeur, et sa paternité n'a été largement connue qu'au début du XIXe siècle.

Une fin paisible

Il meurt à Paris le 21 janvier 1789, quelques mois avant la Révolution dont plusieurs historiens font de lui un inspirateur. Il est inhumé à Saint-Roch, où l'emplacement exact de sa tombe n'est pas connu. Naigeon, son exécuteur testamentaire littéraire, rédige sa notice nécrologique dans le Journal de Paris du 9 février 1789, et c'est au mois de mars de la même année que Meister révèle enfin, dans la Correspondance littéraire, qui avait écrit le Système de la nature.

Pensée principale

Le Système de la nature porte en sous-titre « Des loix du monde physique et du monde moral ». Tout d'Holbach est dans cette conjonction : une même nécessité gouverne les corps et les conduites, et il n'y a pas deux ordres de réalité.

Il n'y a que la matière en mouvement

La thèse de départ est un matérialisme sans réserve. L'univers est un enchaînement de causes et d'effets, et toute explication surnaturelle y est superflue. Mais d'Holbach se distingue de l'atomisme ancien sur un point que les commentateurs tiennent pour décisif : sa matière est hétérogène. Elle n'est pas faite de particules identiques diversement arrangées, elle forme un genre dont les espèces ont des propriétés propres. Ce choix lui vient de sa formation chimique, et il traite comme des propriétés fondamentales de certains corps ce que Locke rangeait parmi les qualités secondes.

Le déterminisme et l'homme machine

Si rien n'échappe à l'enchaînement des causes, le libre arbitre est une illusion. D'Holbach écrit que l'homme est une machine, et il en tire les conséquences morales sans les adoucir. Il admet pourtant que l'homme possède des propriétés distinctives, dont la pensée, qui appellent une explication propre : son naturalisme n'est pas, selon la Stanford Encyclopedia of Philosophy, un réductionnisme qui ramènerait les faits mentaux aux lois du reste de la nature. C'est l'un des points où son matérialisme est plus subtil que sa réputation.

L'athéisme comme programme

D'Holbach est l'un des très rares athées déclarés du siècle, et il l'est contre le déisme autant que contre les Églises. Il explique la croyance en un être supérieur par la peur, l'ignorance des causes naturelles et l'anthropomorphisme : l'homme fait le dieu à son image, puis le craint. Mais sa critique n'est pas d'abord métaphysique, elle est politique. Les institutions religieuses sont pour lui le principal obstacle à l'amélioration sociale, parce qu'elles détournent les hommes du bonheur terrestre et fournissent aux pouvoirs leur meilleure justification. C'est la thèse de la « contagion sacrée ».

Une morale naturelle

Il ne tire pourtant pas de son athéisme la ruine de la morale, et c'est tout l'objet de La Morale universelle. La recherche du bonheur est le ressort universel de l'action ; bien conduite, c'est-à-dire éclairée, elle rencontre nécessairement l'intérêt des autres, parce que l'homme est un être qui a besoin des hommes. Le devoir se ramène ainsi à un intérêt personnel bien compris, formulation qui annonce l'utilitarisme. L'éducation devient dès lors le combat politique central, et d'Holbach y défend l'instruction des femmes, critique les mariages forcés et conteste l'indissolubilité du mariage.

L'éthocratie

Sa philosophie politique repose sur deux contrats successifs. Le premier forme la société, le second lie le gouvernement à ses gouvernés, et le contrat social n'engage que tant que le pouvoir garantit le bien-être général. Trois droits fondamentaux en découlent, la liberté, la propriété et la sûreté, que menacent les privilèges de la noblesse, ceux du clergé et la tyrannie. D'Holbach défend la propriété privée, se méfie du luxe et de la concentration des richesses, et subit l'influence des physiocrates. Il nie la liberté intérieure de l'individu tout en défendant âprement les libertés de parole et d'écrire, ce qui n'est contradictoire qu'en apparence : une opinion déterminée par des causes reste une opinion qu'il faut laisser s'exprimer pour que les meilleures causes agissent.

Œuvres majeures

Le Christianisme dévoilé (vers 1761-1766)

Premier grand livre antireligieux de d'Holbach, publié sous le nom de « feu M. Boulanger », avec la date fictive de 1756 sur la page de titre. La date réelle est discutée : certaines sources la placent en 1761 à Nancy, d'autres en 1766. L'ouvrage examine les principes et les effets de la religion chrétienne, et conclut qu'elle est nuisible à la morale comme à la politique. Sa paternité a été attribuée successivement à Boulanger, à Damilaville et même à Voltaire, qui dut démentir.

Théologie portative (Londres, 1768)

Un dictionnaire satirique de la religion chrétienne, publié sous le nom de « M. l'abbé Bernier, licencié en théologie ». Chaque article retourne le vocabulaire dévot contre lui-même, avec une drôlerie que l'on ne trouve guère ailleurs dans son œuvre. L'adresse londonienne est fictive, comme la plupart de celles que portent ses livres. Naigeon en a peut-être été le coauteur, mais le point n'est pas établi.

Système de la nature (« Londres », 1770)

Deux volumes publiés sous le nom de Jean-Baptiste de Mirabaud, secrétaire perpétuel de l'Académie française alors décédé. C'est la somme du matérialisme du siècle : une physique, une psychologie, une morale et une politique déduites du seul principe de la matière en mouvement. Condamné au feu par le parlement de Paris, avec une intervention du pape auprès du roi, l'ouvrage fut malgré tout un succès de librairie et déclencha une vague de réfutations. On l'a surnommé la « Bible des athées ».

Système social (« Londres », 1773) et La Morale universelle (Amsterdam, 1776)

Ces deux ensembles, en trois volumes chacun, développent le versant constructif de l'entreprise : fonder sur la seule nature humaine une morale et une politique qui n'empruntent rien à la religion. La Morale universelle porte en sous-titre « Les devoirs de l'homme fondés sur sa nature » et expose la doctrine de l'intérêt bien entendu. L'Éthocratie, parue également en 1776, y ajoute la théorie du gouvernement fondé sur la morale et le droit de rompre le second contrat.

Le Bon Sens (1772)

Abrégé anonyme du Système de la nature, bien plus court et destiné à circuler largement. C'est par ce livre que les thèses de d'Holbach ont atteint un public dépassant celui des gens de lettres, et c'est lui que l'on retrouve le plus souvent dans les bibliothèques de la fin du siècle.

Postérité et influence

Une vague de réfutations

Le Système de la nature a été réfuté plus souvent qu'aucun autre livre du siècle. L'abbé Bergier, Castillon, Duvoisin s'y attelèrent, mais les contradicteurs les plus notables vinrent du camp des Lumières : Voltaire écrivit que l'ouvrage menait « à une philosophie athée que je déteste », formule ambiguë puisqu'il en reconnaissait par ailleurs la force, et Frédéric II, protecteur des philosophes, prit la plume contre lui. Rousseau en rejeta l'essentiel. Cette hostilité générale mesure la solitude de la position athée dans un siècle qui était surtout déiste.

Les héritiers revendiqués et supposés

Émile Faguet a pu le qualifier de père de toute la polémique antireligieuse de la période. On lui attribue, avec des degrés de certitude très variables, une influence sur Marat, Danton, Desmoulins, sur Priestley, sur Godwin et sur Shelley. Josiane Boulad-Ayoub et Jonathan Israel le relient directement à la Déclaration des droits de l'homme de 1789, en faisant du radicalisme matérialiste l'une des sources de la Révolution. D'autres commentateurs jugent cette filiation trop rapide, en rappelant la méfiance personnelle de d'Holbach envers la démocratie et les foules.

La morale sans Dieu

Sa postérité la plus durable est peut-être la moins spectaculaire. L'idée qu'une morale puisse être entièrement fondée sur la nature humaine et sur l'intérêt bien entendu, sans appui religieux, est devenue un lieu commun de la philosophie morale moderne. La formulation qu'en donne La Morale universelle précède de peu celle des utilitaristes anglais, auxquels elle ressemble jusque dans sa manière de dériver le devoir du bonheur.

Un auteur redécouvert

Longtemps lu comme un simple vulgarisateur de Diderot, d'Holbach fait depuis quelques décennies l'objet de travaux qui lui rendent une métaphysique propre, notamment autour de sa conception hétérogène de la matière. La Bibliographie descriptive de Jeroom Vercruysse, qui lui attribue plus de cinquante livres et plus de quatre cents articles, et les travaux du projet Digital d'Holbach de la Voltaire Foundation ont rendu possible cette relecture en établissant enfin les contours de son œuvre.

Controverses et débats

Qui a écrit quoi ?

La première difficulté est bibliographique. D'Holbach a publié anonymement ou sous pseudonyme, avec de fausses adresses d'éditeur, et les limites de son corpus restent indistinctes. La Bibliographie descriptive de Jeroom Vercruysse fait aujourd'hui autorité pour arbitrer les cas douteux. L'attribution de l'Essai sur les préjugés, paru en 1770, est expressément discutée, et l'Antiquité dévoilée par ses usages, que certaines listes lui prêtent, est en réalité l'œuvre posthume de Boulanger, dont il a seulement assuré l'édition.

La part de Diderot

C'est la controverse principale. Jacob Meister affirmait que des pages entières du Système de la nature étaient de Diderot. D'autres estiment qu'il n'en a corrigé que le style ; les Durant jugent l'écriture étrangère à Diderot tout en lui concédant peut-être l'adresse finale à la Nature ; Virgil W. Topazio a consacré en 1954 un article à minimiser cette contribution. L'état actuel des connaissances ne permet pas de prouver une copaternité. Il est en revanche établi que Diderot a publiquement loué l'ouvrage, disant aimer une philosophie « claire, nette et franche ». La part de Naigeon dans les écrits antireligieux pose une question du même ordre.

L'athéisme a-t-il éclipsé la métaphysique ?

La Stanford Encyclopedia of Philosophy formule un reproche adressé à la tradition interprétative : la notoriété de l'athéisme de d'Holbach a masqué sa métaphysique positive, en particulier sa doctrine de la matière hétérogène. Cette doctrine est elle-même diversement jugée : faiblesse, parce qu'elle rend l'explication plus difficile et le concept de matière plus vague, ou force, parce qu'elle autorise une théorie plus riche de la nature humaine.

Le droit de révolution : permission ou avertissement ?

L'Éthocratie admet que le second contrat peut être rompu si le gouvernement ne garantit pas le bien-être général. Faut-il y lire une approbation du soulèvement ou une mise en garde adressée aux princes ? La Stanford Encyclopedia of Philosophy penche pour l'avertissement et rappelle la méfiance de d'Holbach envers la démocratie et les mouvements populaires, ce qui entre en tension directe avec les lectures de Jonathan Israel et de Josiane Boulad-Ayoub, qui font de lui un inspirateur de la Révolution. La question reste ouverte, et elle se double d'une autre : d'Holbach était-il un radical ou une figure du courant central des Lumières, au vu de la composition très respectable de son salon et de sa prudence éditoriale ?

Pour aller plus loin

Par où entrer

Le Système de la nature est long et répétitif, et l'on conseille rarement de l'aborder d'un bout à l'autre. Commencez plutôt par Le Bon Sens, qui en est l'abrégé de la main de l'auteur : vous y trouverez les mêmes thèses en deux cents pages, dans une langue plus vive. La Théologie portative, courte et drôle, donne accès au d'Holbach polémiste. Pour le versant constructif, lisez l'Éthocratie plutôt que les trois volumes de La Morale universelle.

Les éditions et les textes en ligne

Le Système de la nature est numérisé par plusieurs bibliothèques, et sa traduction anglaise intégrale est en accès libre sur Project Gutenberg. Les notices de la Bibliothèque nationale de France permettent d'identifier les pseudonymes et de distinguer les éditions successives. Le projet Digital d'Holbach de la Voltaire Foundation, à l'université d'Oxford, rassemble l'état des recherches sur son corpus.

Pour situer

Lisez en regard L'Homme machine de La Mettrie, qui formule vingt ans plus tôt la même thèse de façon plus brutale, et le Rêve de d'Alembert de Diderot, écrit dans les mêmes années et le même salon, pour voir ce que le matérialisme devient quand il passe par un écrivain. Du côté des adversaires, les réfutations de l'abbé Bergier montrent ce que l'apologétique du temps pouvait opposer de plus sérieux.

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