Empirisme radical
Aussi appelé : Radical empiricism, Empirisme de James
Position formulée par William James selon laquelle les relations entre les choses sont elles-mêmes données dans l'expérience. L'empirisme classique, en décomposant l'expérience en impressions séparées, s'était privé de ce qui les relie.
La formule de James
James donne à sa position une présentation en trois temps, qu'il formule notamment dans la préface d'un ouvrage de 1909.
Un postulat, d'abord : les seules choses dont les philosophes puissent débattre utilement sont des choses définissables en termes tirés de l'expérience. Ce qui est inexpérimentable peut exister, mais il n'y a rien à en dire.
Un constat de fait, ensuite : les relations conjonctives entre les choses sont des objets d'expérience directe, exactement au même titre que les relations disjonctives. Quand vous suivez le fil d'une phrase, le passage d'un mot à l'autre est vécu. Quand votre attention glisse d'un objet à un autre dans la même pièce, le « et » qui les relie n'est pas une construction ajoutée après coup : il fait partie de ce que vous avez éprouvé.
Une conclusion générale, enfin : les parties de l'expérience se tiennent par des relations qui sont elles-mêmes des parties de l'expérience. L'univers n'a donc pas besoin d'un principe extérieur pour être un, et il n'est pas non plus réduit à une poussière d'atomes mentaux. Il est, selon le mot de James, « concaténé ».
L'expérience pure
La thèse se prolonge en une proposition plus difficile, exposée dans deux essais de 1904 au titre provocant : la conscience existe-t-elle ?
James y soutient qu'il n'y a pas deux sortes d'étoffes dans le monde, la matière et l'esprit. Il n'y a qu'un matériau, qu'il appelle l'expérience pure, et les distinctions entre le physique et le mental sont des distinctions de fonction, non de substance. Un même morceau d'expérience, cette pièce que vous percevez, appartient à deux séries : prise dans la suite de vos états, elle est perception, donc mentale ; prise dans la suite des événements de la maison, elle est chose, donc physique.
Cette position, qu'on rapprochera plus tard du monisme neutre que défendra un temps Bertrand Russell, est la partie la plus métaphysique de l'empirisme radical. C'est aussi celle qui a le plus embarrassé les commentateurs : James, qui refusait les systèmes, en construit ici un.
Empirisme radical et pragmatisme
Il faut insister sur un point que James lui-même a souligné, parce qu'il est constamment confondu. L'empirisme radical n'est pas le pragmatisme, et les deux thèses sont logiquement indépendantes. James écrit explicitement qu'on peut rejeter l'un et accepter l'autre.
Le pragmatisme est une méthode pour déterminer le sens et la valeur des idées par leurs conséquences pratiques. L'empirisme radical est une thèse sur ce que contient l'expérience. Elles se rejoignent chez James parce que l'une et l'autre refusent de chercher derrière l'expérience un fondement qui ne s'y manifesterait pas, mais on peut tenir la méthode pragmatiste sans adopter la métaphysique de l'expérience pure. Peirce, qui avait inventé le mot « pragmatisme » et qui désapprouvait l'usage qu'en faisait James, en est la preuve vivante.
Les filiations
Ce dont James hérite
L'empirisme radical se présente comme un achèvement de la tradition empiriste britannique, de Locke à Hume, dont il retient le refus des entités non expérimentables. Il s'en sépare sur l'atomisme : là où Hume décomposait l'expérience en impressions distinctes, James y voit un flux continu, ce qu'il avait nommé dans ses Principes de psychologie le courant de conscience. Les relations, les tendances, les sentiments de transition, ce qu'il appelle les franges, sont des données au même titre que les contenus nettement découpés.
Les parentés contemporaines
Bergson et James se sont lus avec une estime réciproque et une méfiance mutuelle. La durée bergsonienne et le courant de conscience de James nomment des phénomènes voisins, et les deux auteurs refusent de reconstruire le continu à partir du discontinu. Mais Bergson tenait l'intelligence pour inapte à saisir la durée, là où James n'opposait pas intuition et analyse de cette manière.
La réception française passe surtout par Jean Wahl, qui publie en 1932 un livre consacré en partie à James et introduit l'expression dans le vocabulaire philosophique français. Cette réception a compté : c'est par elle que la notion parvient à Deleuze, qui se dira empiriste et développera, sous le nom d'empirisme transcendantal, une pensée des relations extérieures aux termes qu'elles relient. La formule de Deleuze n'est pas celle de James et il ne faut pas les superposer, mais la dette est reconnue.
Les objections
Métaphysique ou méthode ?
Première difficulté, interne. James annonce un postulat méthodologique, ne débattre que de ce qui est définissable en termes d'expérience, et il aboutit à une thèse sur l'étoffe du monde. Ses lecteurs se divisent : certains tiennent la doctrine de l'expérience pure pour le cœur de l'empirisme radical, d'autres pour un développement contingent qu'on peut abandonner sans perdre l'essentiel.
Qu'est-ce qu'une expérience sans sujet ?
Si l'expérience pure est antérieure à la distinction du physique et du mental, elle est aussi antérieure à celle du sujet et de l'objet. Mais que signifie alors une expérience que personne n'éprouve ? James répond que le sujet se constitue dans l'expérience, comme une de ses séries. Ses critiques jugent la réponse circulaire, ou tendant à un panpsychisme que James a d'ailleurs envisagé dans ses derniers écrits.
Le donné est-il donné ?
L'objection la plus forte est venue plus tard et vise tout l'empirisme. Peut-on parler d'un contenu d'expérience pur, antérieur à toute interprétation ? La critique de ce que Wilfrid Sellars a appelé le mythe du donné s'applique aussi à James : les relations qu'il dit éprouver directement sont peut-être déjà des relations conceptualisées. Les héritiers de James répondent généralement que sa notion d'expérience, continue et fonctionnelle, ne correspond précisément pas au donné atomique visé par cette critique.
Ce que la notion garde d'utile
Trois choses, au moins.
D'abord une méthode de description : prendre au sérieux ce qui se passe entre les états, les transitions, les tendances, les attentes, au lieu de ne retenir que les contenus stabilisés. La phénoménologie et la psychologie du XXe siècle y ont trouvé de quoi travailler.
Ensuite une position sur l'unité du monde : ni un tout qui précède ses parties, ni des parties sans liens. James appelait cela un univers pluraliste, où les choses sont connectées de proche en proche sans qu'un principe les totalise. Cette position a été reprise, bien au-delà de James, par des philosophies contemporaines attentives aux associations et aux réseaux.
Enfin une exigence : ne pas introduire dans la philosophie des entités dont rien dans l'expérience ne répond. L'exigence est ancienne, mais James la retourne contre les empiristes eux-mêmes, en leur reprochant d'avoir appauvri l'expérience avant de se plaindre qu'elle ne suffisait pas.
Sources
Sources principales. L'article « William James » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : utilisé pour la distinction entre pragmatisme et empirisme radical, pour l'exposé en trois temps de la doctrine et pour la thèse de l'expérience pure. William James, « Essays in Radical Empiricism », recueil posthume de 1912, et « A World of Pure Experience », 1904 : textes primaires de référence pour la position elle-même. Jean Wahl, « Vers le concret », 1932 : utilisé pour la réception française et pour la généalogie qui conduit de James aux empirismes du XXe siècle. L'article « Empirisme radical » de Wikipédia FR, consulté en octobre 2026 : utilisé pour le recoupement des datations.
Bibliographie et lectures recommandées. William James, « Précis de psychologie » et « Le Pragmatisme », disponibles en français. David Lapoujade, « William James. Empirisme et pragmatisme », 1997. Gilles Deleuze, « Empirisme et subjectivité », 1953, pour la lecture de Hume qui prépare son propre empirisme.