Contre-Lumières
Aussi appelé : Anti-Lumières, Gegenaufklärung
Catégorie forgée par les historiens, et popularisée par Isaiah Berlin, pour désigner les pensées qui ont contesté les présupposés des Lumières : l'unité de la raison, l'universalité des critères du vrai et l'harmonie finale des valeurs. Son périmètre et sa pertinence restent très discutés.
Une catégorie forgée après coup
Le mot allemand qui lui correspond circule depuis le XIXe siècle, mais c'est Isaiah Berlin qui lui donne en 1973, dans un essai bref et très lu, le contenu qu'on lui connaît aujourd'hui. Berlin y rassemble sous une même rubrique des auteurs qui ne se connaissaient pas tous et ne poursuivaient pas le même but : Giambattista Vico, Johann Georg Hamann, Johann Gottfried Herder, Friedrich Heinrich Jacobi, Justus Möser et, pour la version politique et religieuse, Joseph de Maistre.
Son geste est d'abord analytique. Berlin soutient que les Lumières reposaient sur trois convictions solidaires : toute question véritable a une réponse et une seule ; cette réponse est connaissable par une méthode ; et les réponses vraies ne peuvent pas se contredire entre elles, de sorte qu'une harmonie finale est en droit possible. C'est cet ensemble, et non la raison en général, que les Contre-Lumières attaquent.
Les arguments
Les objections avancées par ces auteurs sont plus intéressantes que l'étiquette qui les rassemble.
L'histoire n'est pas la nature. Vico soutient que nous ne connaissons vraiment que ce que nous avons fait, et que l'histoire humaine est donc plus accessible que le monde physique, mais par une autre voie. Chaque âge a sa langue, sa poésie, son droit, et il faut le comprendre de l'intérieur plutôt que le juger à l'aune du présent.
La raison ne précède pas la langue. Hamann, qui écrit contre Kant une métacritique restée célèbre pour son obscurité, soutient qu'il n'existe pas de raison pure parce que toute pensée est déjà prise dans une langue particulière, héritée, chargée d'histoire. L'argument sera repris, par de tout autres chemins, par l'herméneutique du XXe siècle.
Les cultures ne se classent pas. Herder refuse l'idée d'une civilisation étalon à laquelle mesurer les autres. Chaque peuple exprime une manière d'être humain qui a sa valeur propre, et l'uniformisation est une perte. La thèse est ambivalente : elle ouvre la voie à l'anthropologie et au respect de la diversité, elle alimente aussi les nationalismes du siècle suivant.
La société n'est pas un contrat. Du côté politique, Edmund Burke puis Joseph de Maistre opposent à l'idée d'une refondation rationnelle l'épaisseur des coutumes, des liens hérités et de ce que Burke appelle les préjugés, entendus comme un savoir accumulé que personne ne pourrait reconstituer par raisonnement.
Ce que Berlin en tire
Berlin ne se range pas du côté des Contre-Lumières, dont il juge plusieurs conséquences politiques désastreuses. Il leur emprunte en revanche une idée qui structure toute son œuvre : le pluralisme des valeurs. S'il existe des biens authentiques qui sont incompatibles entre eux, la liberté et l'égalité, la justice et la pitié, alors l'idéal d'une solution unique où tout s'accorde est non seulement inatteignable mais incohérent, et sa poursuite a coûté très cher au XXe siècle.
Il insiste pourtant sur une distinction que ses lecteurs négligent souvent : le pluralisme n'est pas le relativisme. Dire que plusieurs fins sont valables et inconciliables n'est pas dire que toutes se valent, ni qu'on ne peut rien comprendre d'une culture qui n'est pas la sienne.
Un terrain historiographique disputé
La catégorie a été critiquée de plusieurs côtés, et ces critiques importent autant que la notion.
On lui reproche d'abord son hétérogénéité. Un catholique savoyard hostile à la Révolution, un piétiste de Königsberg et un pasteur luthérien passionné de poésie populaire partagent-ils assez pour former un courant ? Les rapprochements supposent souvent de forcer les textes.
On lui reproche ensuite sa chronologie. Darrin McMahon a montré qu'il existait en France, dès les années 1770, une opposition religieuse et politique aux philosophes, organisée, publiant, et qui correspond bien mieux au mot de contre-Lumières que les auteurs allemands retenus par Berlin. D'autres, comme Graeme Garrard, font remonter la rupture à Rousseau, ce qui place la contestation à l'intérieur même des Lumières.
On lui reproche enfin ses usages téléologiques. Zeev Sternhell a soutenu l'existence d'une tradition anti-Lumières continue allant de Vico et Herder jusqu'aux pensées autoritaires du XXe siècle. La thèse a été vivement contestée, pour sa reconstruction rétrospective et pour le traitement qu'elle réserve à des auteurs que rien ne destinait à cette postérité. Le débat reste ouvert et il est, par nature, politique autant qu'historique.
Une confusion à éviter
Il ne faut pas ranger sous cette étiquette les critiques internes des Lumières. Lorsque Horkheimer et Adorno écrivent que la raison des Lumières, en voulant se rendre maîtresse de la nature, s'est retournée en domination, ils ne plaident ni pour la tradition ni pour la révélation : ils demandent à la raison de rendre compte d'elle-même. C'est une dialectique, non un refus. Confondre les deux gestes revient à faire des Contre-Lumières un fourre-tout où tombe toute réserve à l'égard du progrès.
Une autre précaution s'impose. Les historiens contestent de plus en plus l'existence d'un bloc unique à combattre. Les Lumières françaises, écossaises, allemandes et napolitaines diffèrent profondément, et certains auteurs distinguent des Lumières radicales et des Lumières modérées qui s'opposaient entre elles. Si les Lumières sont plurielles, être contre elles l'est aussi.
Usages contemporains
L'expression circule aujourd'hui dans le débat public, le plus souvent comme un reproche adressé à l'adversaire. Elle sert à désigner le relativisme, le traditionalisme, la défiance envers la science ou les nationalismes, selon qui l'emploie. Cet usage polémique recouvre mal la question sérieuse que la catégorie permet de poser, et qui n'a rien perdu de son actualité : jusqu'où une raison se tient-elle hors des traditions, des langues et des histoires dans lesquelles elle s'exerce, et que fait-on des biens qu'elle ne parvient pas à concilier ?