Johann Georg Hamann
Ami et contradicteur de Kant, Johann Georg Hamann oppose aux Lumières une pensée de la foi, du langage et de la singularité. Son style oraculaire lui a valu le surnom de Mage du Nord.
Biographie
Johann Georg Hamann naît le 27 août 1730 à Königsberg, en Prusse orientale. Son père y exerce le métier de barbier-chirurgien et tient un établissement de bains : le milieu est modeste, pieux, étranger aux cercles savants. Hamann entre très jeune à l'université de sa ville natale, où il passe d'une discipline à l'autre sans jamais achever de cursus : théologie, droit, belles-lettres, langues anciennes. Cette formation décousue, qu'il regrettera toute sa vie, lui laisse une érudition hors du commun et le goût des rapprochements inattendus qui feront la difficulté de son écriture.
Faute de diplôme, il devient précepteur dans des familles de la noblesse balte, puis entre au service de la maison de commerce des frères Berens, à Riga. C'est à ce titre qu'il est envoyé à Londres en 1757, pour une mission dont la nature exacte reste discutée et qui tourne court. Ruiné, isolé, endetté, il traverse une crise profonde et se met à lire la Bible d'un bout à l'autre. Au début de 1758 il connaît une expérience de conversion qui décide du reste de sa vie : il revient au christianisme luthérien de son enfance, mais sous une forme très personnelle, nourrie de lecture biblique directe et de défiance envers la théologie savante.
Le retour est rude. Ses amis de Riga, Johann Christoph Berens en tête, s'inquiètent et sollicitent le jeune Kant pour le ramener à la raison. Hamann leur répond en 1759 par les Mémorables socratiques, petit livre déroutant qui retourne contre eux la figure même de Socrate : l'homme que les Lumières se donnaient pour patron y devient le témoin d'un savoir de l'ignorance, plus proche de la foi que du calcul. La tentative de récupération échoue, mais l'amitié avec Kant survit. Les deux hommes se fréquenteront près de trente ans dans la même ville, s'estimant et se contredisant sans relâche.
Hamann vit ensuite de places subalternes et précaires, avant d'obtenir un emploi dans l'administration prussienne des douanes, d'abord comme traducteur puis comme gestionnaire d'entrepôt. Il forme avec Anna Regina Schumacher une union libre, jamais régularisée, dont naissent plusieurs enfants et qu'il assume publiquement au risque du scandale. Il écrit beaucoup, mais par fragments, sous pseudonymes, dans des opuscules presque confidentiels tirés à peu d'exemplaires. Sa correspondance, immense, est sans doute son œuvre majeure.
Les dernières années lui apportent la reconnaissance d'un petit cercle : Herder, qu'il a formé, Friedrich Heinrich Jacobi, qu'il encourage dans sa querelle contre le rationalisme, Lavater et Matthias Claudius. En 1787 il quitte Königsberg pour la Westphalie, invité par la princesse Amalie von Gallitzin et le cercle catholique de Münster. Il y meurt le 21 juin 1788, loin d'une ville qu'il n'avait presque jamais quittée.
Pensée principale
Hamann n'a pas écrit de système et s'en est fait gloire. Sa pensée se tient dans des opuscules brefs, allusifs, saturés de citations bibliques et de clins d'œil privés. Vous ne la saisirez pas en cherchant des thèses enchaînées, mais en repérant quelques convictions qui reviennent sous mille formes.
Il n'y a pas de raison pure
C'est le cœur de son désaccord avec Kant. La raison, dit Hamann, n'existe nulle part à l'état séparé : elle ne se rencontre jamais qu'incarnée dans une langue, et toute langue est un héritage historique, sensible, arbitraire dans ses sons comme dans sa grammaire. Purifier la raison de la tradition, de l'expérience et du langage reviendrait à la purifier d'elle-même. Dans la Métacritique du purisme de la raison, rédigée en 1784, il reproche à Kant d'avoir séparé la sensibilité et l'entendement que le langage, précisément, tient ensemble. Le langage n'est pas l'instrument de la pensée, il en est l'élément.
Croire précède savoir
Hamann lit Hume très tôt et en tire une conséquence que Hume n'avait pas tirée. Si la croyance au monde extérieur, à la causalité, à la régularité des choses n'est justifiable par aucune démonstration, alors la croyance n'est pas une faiblesse de la connaissance : elle en est la condition ordinaire. Dès lors, reprocher à la foi religieuse de n'être pas démontrable, c'est lui reprocher ce que partagent toutes nos certitudes. L'argument sera repris et durci par Jacobi.
Dieu se dit dans le particulier
Hamann pense à partir d'une analogie théologique : de même que Dieu s'abaisse jusqu'à prendre chair, de même il se dit dans le détail le plus bas, le plus concret, le plus apparemment insignifiant. Il appelle condescendance ce mouvement, et y voit la clé de toute interprétation, qu'il s'agisse de l'Écriture, de la nature ou de l'histoire. D'où son refus de l'abstraction : l'universel ne s'atteint pas en s'éloignant du singulier, mais en s'y enfonçant. D'où aussi son style, volontairement obscur, qui exige du lecteur qu'il déchiffre plutôt qu'il ne consomme.
Poésie, sensibilité, origine
Dans Aesthetica in nuce, il avance que la poésie est la langue maternelle du genre humain et que l'image précède le concept. L'homme n'est pas d'abord un animal raisonnable qui apprendrait ensuite à sentir, c'est un être sensible et parlant chez qui la raison se forme. Cette inversion nourrira le Sturm und Drang puis le romantisme, et plus tard une bonne part des philosophies du langage.
Les contraires ensemble
Hamann pratique systématiquement la coïncidence des opposés : l'ignorance savante, l'humiliation glorieuse, la lettre et l'esprit, le rire et le sérieux. Ce n'est pas chez lui une coquetterie de style mais une thèse : le réel se donne dans des tensions que la pensée abstraite dissout à tort. Son ironie, dirigée d'abord contre lui-même, vise à empêcher le lecteur de se reposer dans une formule.
Ce refus de conclure explique la fortune étrange de cette œuvre : presque illisible de son vivant, elle n'a cessé depuis d'être reprise par ceux qui cherchaient une critique de la raison faite de l'intérieur de la modernité, et non derrière elle.
Œuvres majeures
Mémorables socratiques (1759)
Premier livre et premier manifeste. Hamann y répond à ses amis de Riga qui voulaient le ramener à la raison, en s'emparant de la figure que les Lumières revendiquaient comme la leur. Son Socrate n'est pas le héros de l'examen rationnel mais celui du savoir de l'ignorance, un homme guidé par un signe intérieur et capable de reconnaître les limites de ce qu'il sait. La dédicace, adressée au public puis à deux destinataires que le lecteur devine, donne le ton d'une œuvre entière : ironique, personnelle, écrite pour quelques-uns.
Aesthetica in nuce (dans les Croisades du philologue)
Recueilli au début des années 1760 dans le volume des Croisades du philologue, ce bref texte sous-titré une rhapsodie en prose cabalistique est le plus cité de Hamann. On y lit que la poésie est la langue maternelle du genre humain et que l'image a précédé le concept comme le jardin a précédé le champ. Contre une esthétique des règles, il défend une lecture du monde comme texte à déchiffrer, où la nature parle une langue que l'homme a désapprise.
Métacritique du purisme de la raison (rédigée en 1784)
Réponse directe à la Critique de la raison pure, ce texte de quelques pages circule d'abord sous forme manuscrite, transmis à Herder puis à Jacobi, et ne paraît qu'après la mort de son auteur. Hamann y conteste la tripartition kantienne des purifications de la raison et soutient que le langage, à la fois sensible et intelligible, ruine la séparation entre réceptivité et spontanéité sur laquelle repose tout l'édifice. C'est le texte qui a donné son nom à toute une lignée de métacritiques, jusqu'au XXe siècle.
Golgatha et Scheblimini (1784)
Réplique au Jérusalem de Moses Mendelssohn, qui plaidait pour une séparation stricte de l'État et de la religion et pour un judaïsme réduit à une législation révélée. Hamann conteste l'idée d'une religion sans histoire ni mystère, et défend contre Mendelssohn une conception du croire qui n'est pas la soumission à une loi mais une relation personnelle. Le ton est rude, le propos difficile, et le livre reste l'un des documents majeurs du débat allemand sur la tolérance.
La correspondance
Hamann lui-même tenait ses lettres pour sa vraie œuvre. Adressées à Herder, Jacobi, Lavater, Kant, Lindner et bien d'autres, elles comptent plusieurs milliers de pages et portent sur tout : théologie, philologie, politique, vie quotidienne, querelles du moment. C'est là que sa pensée se formule le plus clairement, et toute lecture sérieuse de Hamann y revient.
Postérité et influence
L'influence de Hamann a longtemps circulé par les personnes plus que par les livres. Herder, son élève à Königsberg, en tire une philosophie du langage et de l'histoire qui devient l'un des socles du Sturm und Drang : l'idée que chaque peuple pense dans sa langue et que les formes culturelles ne se hiérarchisent pas sur une échelle unique du progrès doit beaucoup aux intuitions du maître. Goethe, qui le lisait avec perplexité et admiration, comptait rééditer ses écrits et voyait en lui l'un des esprits les plus puissants de son temps.
Friedrich Heinrich Jacobi reprend l'argument hamannien du primat de la croyance et le place au centre de la querelle du panthéisme qui agite l'Allemagne à partir de 1785. C'est par ce canal que le thème d'un fondement non rationnel de la raison entre dans le débat philosophique allemand, où il traversera tout l'idéalisme.
Hegel consacre en 1828 une longue recension à l'édition des œuvres de Hamann : il y salue un génie sans mesure, mais lui reproche de s'être tenu dans la pure singularité sans accéder à la forme du concept. Le jugement a durablement installé Hamann dans la position du précurseur génial et inachevé.
Kierkegaard, lui, y trouve mieux qu'un précurseur. L'ironie socratique, le christianisme du paradoxe, la méfiance envers les systèmes, le recours à la pseudonymie : plusieurs traits décisifs de l'auteur danois ont un air de famille hamannien, et ses journaux le citent abondamment.
Au XXe siècle, deux lectures opposées ont relancé l'intérêt. Isaiah Berlin fait de Hamann le père des Contre-Lumières, le premier à avoir attaqué frontalement le rationalisme européen, et voit dans cette lignée une source lointaine des irrationalismes politiques. Du côté théologique et philologique, les travaux d'Oswald Bayer et l'édition critique de la correspondance par Josef Nadler puis Arthur Henkel ont au contraire montré un Hamann moins ennemi des Lumières que critique interne, luthérien conséquent plutôt que romantique avant l'heure.
Enfin, la philosophie du langage lui a rendu une actualité inattendue. L'idée que la raison est inséparable de la langue où elle s'exerce, que l'on ne pense pas avant de parler, s'est retrouvée, par des chemins indépendants, chez Wilhelm von Humboldt, dans l'herméneutique de Gadamer et dans la philosophie analytique attentive aux usages ordinaires. Hamann n'en est pas la cause, mais il en reste l'un des premiers témoins.
Controverses et débats
Irrationaliste ou critique interne des Lumières ?
C'est le débat central. La lecture rendue célèbre par Isaiah Berlin fait de Hamann le premier adversaire déclaré du rationalisme européen, l'inventeur d'un front des Contre-Lumières dont la descendance irait jusqu'aux nationalismes romantiques. Une autre tradition, représentée notamment par Oswald Bayer, conteste ce portrait : Hamann n'oppose pas la déraison à la raison, il conteste une certaine image de la raison, séparée du langage et de l'histoire, au nom d'une exigence critique qui est elle-même héritée des Lumières. Les deux lectures s'appuient sur les mêmes textes et la discussion reste ouverte.
Que vaut la Métacritique contre Kant ?
Les commentateurs ne s'accordent pas sur la portée de l'objection. Pour les uns, Hamann touche un point réel : la Critique de la raison pure présuppose un langage dont elle ne thématise jamais le statut, ni sensible ni purement intellectuel. Pour les autres, l'objection manque sa cible, puisque Kant s'interroge sur les conditions de possibilité de la connaissance et non sur sa genèse empirique, de sorte que l'enracinement linguistique de la pensée ne contredit rien de l'argument transcendantal. Le texte, très bref et très dense, se prête aux deux lectures.
Un philosophe ou un écrivain religieux ?
L'obscurité volontaire de Hamann, son usage constant de l'allusion biblique et de la citation détournée ont fait douter qu'il relève de l'histoire de la philosophie. Hegel déjà lui déniait la forme du concept. Certains historiens le rangent parmi les théologiens luthériens hétérodoxes, d'autres parmi les écrivains, d'autres enfin y voient une pratique philosophique délibérément non systématique, dont le style fait partie de l'argument. La question n'est pas seulement de classement : elle engage ce que l'on tient pour un texte philosophique.
Le statut de la correspondance
Hamann tenait ses lettres pour son œuvre véritable. Faut-il les lire comme telles, au même titre que les opuscules publiés ? L'édition d'Arthur Henkel a rendu la question pratique, et les lectures récentes tendent à répondre oui, au prix d'une difficulté réelle : une part de ces textes suppose connus des contextes privés qui nous échappent.
Pour aller plus loin
Entrer dans l'œuvre
Hamann n'est pas un auteur par lequel commencer seul. Le plus sûr est de lire d'abord une présentation, puis les Mémorables socratiques et l'Aesthetica in nuce, textes courts dont l'étrangeté est précisément l'enseignement. La Métacritique du purisme de la raison suppose une connaissance au moins générale de la Critique de la raison pure.
En français
- Les Méditations bibliques de Hamann, traduction et présentation par Pierre Klossowski, Éditions de Minuit. Longtemps la principale porte d'entrée française.
- Isaiah Berlin, Le Mage du Nord. J. G. Hamann et les origines de l'irrationalisme moderne. Vif, partial, stimulant : à lire en sachant qu'il y défend une thèse contestée.
- Plusieurs articles disponibles sur Cairn, Persée et OpenEdition Journals offrent des mises au point récentes sur la Métacritique et sur la réception française de Hamann.
En anglais et en allemand
- Kenneth Haynes (éd.), Hamann: Writings on Philosophy and Language, Cambridge University Press, 2007. Anthologie de référence, avec un appareil critique utile.
- Oswald Bayer, A Contemporary in Dissent: Johann Georg Hamann as Radical Enlightener, Eerdmans, 2012. La lecture qui conteste frontalement celle de Berlin.
- Johann Georg Hamann, Briefwechsel, édité par Walther Ziesemer et Arthur Henkel. L'édition de la correspondance, indispensable à qui veut aller au fond.
À lire à côté
Herder pour voir la pensée de Hamann devenir lisible, Kant pour mesurer l'adversaire, Hume pour comprendre d'où vient l'argument de la croyance et Kierkegaard pour voir ce que l'ironie hamannienne pouvait devenir.