Déisme
Aussi appelé : Religion naturelle, Théisme rationnel
Le déisme désigne la croyance en un Dieu accessible à la seule raison, sans révélation, sans miracle et sans Église. Né au XVIe siècle comme une accusation, le mot est devenu au XVIIIe siècle une position revendiquée, avant de sortir de l'usage.
Le mot
Déisme vient du latin deus, théisme du grec theos. Les deux mots signifient donc littéralement la même chose, et c'est la première difficulté : leur distinction est tardive, variable, et elle n'a jamais été stabilisée en français.
L'apparition du mot est française et polémique. C'est un pasteur réformé, Pierre Viret, qui le premier emploie le terme « déiste », au milieu du XVIe siècle, dans un traité de théologie - les sources consultées divergent sur la date, certaines indiquant 1534, d'autres 1563. L'usage est hostile : Viret désigne par là des gens qui se disent croyants tout en vidant la foi de son contenu, et qu'il tient pour des athées qui s'ignorent. Le mot naît donc comme une dénonciation.
En anglais, deist apparaît au début du XVIIe siècle, et la première attestation du sens moderne est généralement rapportée à l'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, en 1621.
Ce que la position affirme
Dans son usage le plus courant, le déisme désigne la croyance en un Dieu accessible à la seule raison, à l'exclusion de toute révélation particulière. Il n'y a donc pas de livre saint ayant autorité, pas de miracle attesté, pas d'Église dépositaire d'un dépôt de vérité, pas de dogme à recevoir. Ce que la raison établit - un auteur du monde, une providence générale sous la forme des lois de la nature, souvent une immortalité de l'âme et une sanction morale - suffit.
Vous reconnaissez le célèbre argument de l'horloger : un mécanisme réglé suppose un horloger. C'est l'une des images les plus associées au déisme, et il faut la manier avec précaution. Elle suggère un Dieu qui, l'ouvrage achevé, s'en désintéresse. Or tous les déistes ne soutiennent pas cette thèse : certains maintiennent une providence, un jugement, voire une prière. L'image décrit bien une tendance et mal un ensemble.
Le déisme anglais
C'est en Angleterre, au XVIIe et au XVIIIe siècle, que la position prend une forme argumentée et devient un objet de controverse publique.
Herbert de Cherbury, dans son De veritate de 1624, cherche à dégager les notions communes à toutes les religions, qu'il ramène à cinq : qu'il existe un Dieu suprême, qu'il faut l'honorer, que cet honneur consiste essentiellement dans la vertu et la piété, qu'il faut se repentir de ses fautes, et qu'une rétribution attend les actes dans cette vie et dans l'autre. On le considère souvent comme le point de départ du déisme anglais, et son projet est révélateur : non pas récuser la religion, mais en extraire un noyau rationnel universel.
John Locke n'est pas déiste, mais son Christianisme raisonnable réduit considérablement le contenu de foi exigible et fournit aux déistes une bonne part de leurs arguments. C'est l'une des raisons pour lesquelles ses successeurs immédiats ont si souvent été classés dans cette catégorie.
John Toland publie en 1696 Le christianisme sans mystères, qui déclenche une polémique considérable et marque, pour l'historien Peter Gay, le début du déisme post-lockien. Anthony Collins prolonge la discussion, avec des positions nettement plus radicales, puisqu'il est déterministe et met en doute l'immortalité de l'âme. Matthew Tindal, en 1730, donne avec Le christianisme aussi ancien que la création le livre que l'on surnomma la Bible des déistes, et dont la thèse est simple : si la vérité religieuse est accessible à la raison, elle a toujours été accessible, et la révélation chrétienne n'apporte rien.
Face à eux, une apologétique abondante. Samuel Clarke, au début du siècle, s'emploie à distinguer plusieurs espèces de déistes, du plus modéré au plus voisin de l'athéisme, et cette taxinomie témoigne de ce que le mot recouvrait déjà d'opinions hétérogènes. Pour les apologistes, le déiste est coupable d'orgueil : il prétend atteindre Dieu par ses propres moyens, sans le secours de la grâce.
Les usages français
En France, le terme est pris dans une autre configuration, et son rapport au mot théisme reste flottant.
Voltaire est la figure qu'on y associe le plus. Il se dit tantôt déiste, tantôt théiste, sans que la distinction soit toujours tranchée, et sa position est connue : un Dieu auteur du monde, nécessaire comme fondement de l'ordre moral et social, mais aucune confiance dans les révélations particulières, dont il moque abondamment les contradictions. La Prière à Dieu qui clôt le Traité sur la tolérance de 1763 en donne l'expression la plus célèbre, et elle montre bien l'enjeu : si Dieu est celui que la raison atteint, alors les divisions confessionnelles perdent leur fondement et la tolérance devient une conséquence, non une concession.
Rousseau, dans la Profession de foi du vicaire savoyard insérée dans l'Émile en 1762, propose une variante différente : la conviction ne vient pas d'un raisonnement sur l'ordre du monde mais d'un sentiment intérieur, et le Dieu dont il parle est volontaire et intelligent, l'âme immatérielle et libre. Cette religion du cœur se distingue du déisme rationaliste et elle lui a été opposée.
Diderot illustre un troisième cas : déiste dans ses Pensées philosophiques de 1746, il évolue vers un matérialisme athée, de sorte que son parcours montre la porosité de la frontière. L'Encyclopédie elle-même consacre au mot un article prudent, dû à l'abbé Mallet, qui distingue plusieurs sortes de déistes - prudence qui s'explique par la censure.
Et les matérialistes attaquent le déisme par l'autre bord : pour d'Holbach et Helvétius, invoquer un Dieu horloger est une inconséquence, une concession inutile, le dernier reste d'une superstition dont il faudrait se défaire tout à fait.
Kant : une distinction enfin explicite
C'est à Kant que l'on doit la distinction la plus nette entre déisme et théisme, dans la Critique de la raison pure. Le déiste, écrit-il en substance, n'admet qu'un être originaire, un principe premier connu par les seuls concepts transcendantaux, dont il ne peut rien dire de déterminé. Le théiste admet un Dieu vivant, auteur du monde par intelligence et par liberté. La différence ne porte donc pas sur l'existence mais sur la détermination : le déiste a un concept, le théiste une personne.
Kant ajoute, et c'est décisif, que ni l'un ni l'autre ne peut être établi par la raison théorique, dont il démonte les preuves. Le Dieu dont il maintient l'affirmation est un postulat de la raison pratique, ce qui sort du cadre déiste.
Les critiques
Du côté de la théologie, l'objection est celle qu'on a vue : un Dieu atteint par la seule raison est un Dieu construit à notre mesure, et le déiste manque ce qui fait la religion, à savoir la rencontre d'une parole qui vient d'ailleurs.
Du côté philosophique, la critique la plus redoutable vient de Hume. Les Dialogues sur la religion naturelle, publiés après sa mort en 1779, soumettent l'argument de l'ordre du monde à un examen qui en ruine la force démonstrative : si l'univers ressemble à une machine, l'analogie est faible, elle ne permet de conclure ni à l'unité, ni à la bonté, ni à l'infinité de son auteur, et elle s'accommoderait aussi bien d'un dieu médiocre ou de plusieurs. Le déisme perd ainsi son appui principal. C'est l'une des raisons, avec la critique kantienne, pour lesquelles la position recule à la fin du XVIIIe siècle.
Du côté matérialiste, enfin, l'objection est que le déisme ne change rien : un Dieu qui n'intervient pas est indiscernable, dans l'expérience, d'un Dieu qui n'existe pas. Richard Dawkins a repris cette remarque en soutenant que le déisme n'est qu'un athéisme poli, formulation que les déistes contestent en faisant valoir que l'existence d'un fondement n'est pas rien, même sans intervention.
Postérité
Le déisme connaît une seconde vie dans le monde américain, avec Thomas Paine, dont L'Âge de raison, publié à partir de 1794, en donne une version populaire et violemment anticléricale ; plusieurs figures fondatrices des États-Unis, Jefferson et Franklin notamment, ont été rangées dans cette mouvance. En France, la Révolution produit des cultes d'inspiration déiste, dont le culte de l'Être suprême est le plus connu.
Puis le mot sort progressivement de l'usage. On lui préfère, au XIXe siècle, religion naturelle, théisme, ou simplement libre pensée, et la polarisation s'établit désormais entre les religions révélées et l'athéisme, la position intermédiaire devenant peu occupée. Il reste employé par les historiens pour qualifier un moment, et il est régulièrement invoqué dans les discussions sur la sécularisation comme un maillon entre la théologie chrétienne et sa sortie.
Deux confusions à éviter
Le déisme n'est pas le panthéisme. Le déiste distingue Dieu du monde ; le panthéiste les identifie. Spinoza, souvent rangé parmi les déistes par ses adversaires du XVIIe siècle, relève de la seconde position, et le classement dépend ici entièrement de l'époque et du camp de celui qui classe.
Le déisme n'est pas l'agnosticisme. Le déiste affirme que Dieu existe et tient que la raison l'établit. L'agnostique soutient que nous ne pouvons pas le savoir. Le glissement est fréquent dans l'usage courant, et il brouille une position qui a précisément fait sa force de sa prétention démonstrative.