Sécularisation
Aussi appelé : Laïcisation, Désenchantement du monde
D'abord terme de droit canonique désignant le transfert d'un bien d'Église à l'autorité civile, la sécularisation désigne aujourd'hui le retrait de la religion des sphères sociales. Sa portée et sa validité sont discutées.
Un terme de droit canonique
À l'origine, sécularisation n'a rien d'une thèse sur l'histoire. Le mot appartient au vocabulaire ecclésiastique et désigne deux opérations précises. La première est le passage d'un religieux de l'état régulier, celui des ordres, à l'état séculier, celui du clergé vivant dans le siècle. La seconde est le transfert d'un bien d'Église à une autorité civile.
C'est ce second sens qui donne au terme sa portée politique. Selon plusieurs sources, il apparaît dans le vocabulaire diplomatique au milieu du XVIIe siècle, lors des négociations qui aboutissent aux traités mettant fin à la guerre de Trente Ans : séculariser un territoire, c'est le faire passer sous l'autorité d'un prince. En 1803, le remaniement de l'Empire germanique transfère aux États princiers les principautés ecclésiastiques, opération que l'allemand nomme Säkularisation. En France, la nationalisation des biens du clergé en 1789 relève du même schéma sans porter ce nom.
Retenez ce point, car il éclaire toute la suite : le mot désigne d'abord un transfert de propriété et de juridiction, non une perte de croyance.
Le glissement vers la sociologie
Au tournant du XXe siècle, le terme change de statut. Il ne décrit plus une opération juridique mais un processus social de longue durée.
Max Weber est la référence obligée de ce déplacement, avec une nuance qu'il faut signaler : son mot n'est pas sécularisation mais désenchantement du monde. Il décrit un mouvement par lequel l'explication du monde cesse de recourir à des forces magiques ou à des intentions divines, et où les différentes sphères de l'activité humaine, économie, droit, science, art, se dotent de leurs propres règles. Le paradoxe célèbre de son analyse est que ce mouvement doit beaucoup à des motifs religieux, l'ascèse protestante ayant contribué à rationaliser la conduite de vie qui a ensuite rendu la religion moins nécessaire.
Durkheim aborde la question autrement. Il constate le reflux des institutions religieuses traditionnelles mais soutient que leurs fonctions, produire du lien et du sacré, ne disparaissent pas : elles se déplacent, et une société moderne sacralise ses propres valeurs. Auguste Comte avait quant à lui inscrit le déclin du théologique dans une loi d'évolution des états de l'esprit humain, prédiction dont la postérité a été considérable et la vérification médiocre.
La thèse de la sécularisation
Dans les années 1950 à 1970, la sociologie des religions formule une proposition forte, souvent appelée thèse de la sécularisation : la modernisation, c'est-à-dire l'industrialisation, l'urbanisation, la scolarisation et la différenciation des institutions, entraîne nécessairement le déclin de la religion.
La thèse était séduisante parce qu'elle articulait des observations réelles, effondrement de la pratique en Europe occidentale, perte d'autorité des Églises sur le droit et l'école, et un schéma explicatif simple. Elle a été remise en cause pour des raisons empiriques. Les États-Unis présentent une modernité avancée et une vitalité religieuse persistante. Les décennies suivantes ont vu des réveils religieux considérables en Amérique latine, en Afrique, dans le monde musulman et en Asie. Peter Berger, qui avait compté parmi les défenseurs les plus influents de la thèse, en a publiquement révisé les termes et a parlé de désécularisation du monde.
Trois sens qu'il faut séparer
L'apport le plus utile à la clarification vient de José Casanova, qui propose au début des années 1990 de distinguer trois processus généralement confondus.
La différenciation des sphères : le droit, la science, la politique et l'économie cessent d'être régis par une autorité religieuse et fonctionnent selon des normes propres. Ce processus est massivement attesté et peu contesté.
Le déclin des croyances et des pratiques : la proportion de croyants et de pratiquants diminue. Ce processus est vérifié dans une partie de l'Europe, non ailleurs.
La privatisation de la religion : la religion se retire de la sphère publique pour devenir une affaire de conscience individuelle. Ce processus est le plus discutable, puisque les religions reviennent constamment dans le débat public.
L'intérêt de la distinction est de montrer qu'on peut soutenir le premier sans le troisième, et que les désaccords apparents sur la sécularisation portent souvent sur des objets différents.
Sécularisation et laïcité
Pour un lecteur français, une confusion mérite d'être levée. La laïcité est un dispositif juridique et politique : elle organise la séparation des Églises et de l'État, la neutralité des institutions publiques et la liberté de conscience. La sécularisation est un processus social, qui peut se produire sans dispositif comparable, comme au Royaume-Uni où subsiste une Église établie, ou rester limité malgré un dispositif strict.
Une société peut donc être juridiquement laïque et socialement religieuse, ou l'inverse. Traiter les deux termes comme synonymes conduit à des débats inextricables, où l'on discute d'une politique en croyant discuter d'une tendance historique.
La sécularisation comme catégorie contestée
Un débat plus philosophique porte sur la validité même de la notion. Il s'est cristallisé au milieu du XXe siècle autour d'un désaccord entre deux auteurs allemands.
Karl Löwith soutient que la philosophie moderne de l'histoire, avec son progrès orienté vers un accomplissement, est une eschatologie chrétienne sécularisée : la modernité aurait conservé la structure de l'espérance religieuse en remplaçant son contenu. Hans Blumenberg lui répond que la notion de sécularisation, ainsi employée, est illégitime. Elle suppose en effet un propriétaire originel dépossédé, comme dans le sens juridique du mot, alors que les temps modernes ont selon lui posé leurs propres questions et non recyclé celles de la théologie.
Carl Schmitt avait fourni une formule voisine de celle de Löwith en affirmant que les concepts majeurs de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés, la souveraineté occupant la place de la toute-puissance divine et l'état d'exception celle du miracle. La thèse est féconde et son usage demande de la prudence : une analogie de structure ne prouve pas une filiation.
Les récits par soustraction
Charles Taylor a donné à cette critique sa forme la plus élaborée. Il reproche aux théories de la sécularisation de raconter ce qu'il appelle des histoires par soustraction : l'homme moderne serait l'homme ancien débarrassé de ses illusions, et il suffirait de retirer la religion pour obtenir la modernité.
Contre cette lecture, il soutient que la modernité a produit positivement une nouvelle manière d'habiter le monde, avec sa conception de l'individu, son rapport au temps, ses formes d'intériorité et ses propres exigences morales. La sécularisation ne serait donc pas un retrait mais une invention. Il distingue par ailleurs plusieurs sens de l'adjectif séculier : la neutralité des institutions, le déclin de la croyance et le fait que la croyance devienne une option parmi d'autres. Ce dernier point lui paraît le plus caractéristique de notre situation : non que personne ne croie, mais que nul ne puisse plus croire sans savoir qu'il aurait pu ne pas croire.
Le post-séculier
Depuis le début des années 2000, Habermas emploie le terme de société post-séculière. Il ne s'agit pas d'un retour du religieux mais d'un constat : les sociétés occidentales doivent composer durablement avec des citoyens croyants dont les arguments ont une portée publique. Il en tire une exigence symétrique, les croyants devant traduire leurs raisons en termes accessibles à tous, les non-croyants devant renoncer à considérer les convictions religieuses comme des résidus irrationnels.
Cette position est discutée de part et d'autre. Certains y voient une concession excessive au religieux, d'autres une contrainte de traduction imposée aux seuls croyants. Le débat reste ouvert et il touche directement à la conception que l'on se fait de la délibération démocratique.
Où en est la notion
Il serait faux de conclure que la sécularisation est un mythe et aussi faux de la traiter comme une loi. Ce que l'état actuel des travaux permet de dire tient en peu de mots.
La différenciation des sphères sociales est un fait établi dans les sociétés industrielles. Le déclin de la pratique religieuse est un fait régional, principalement européen, et non une tendance universelle. Le lien causal entre modernisation et déclin de la croyance n'est pas démontré. Et la notion garde une utilité descriptive à condition de préciser chaque fois de laquelle de ses trois dimensions on parle.
Reste une question proprement philosophique, que ni la sociologie ni l'histoire ne tranchent : nos catégories morales et politiques, droits de l'homme, dignité de la personne, sens de l'histoire, sont-elles des héritages théologiques transposés ou des constructions autonomes ? Le désaccord entre Löwith et Blumenberg n'a pas trouvé d'arbitre, et il continue de traverser les discussions sur les fondements de la modernité.