Émotions cognitives

Aussi appelé : Théorie cognitive des émotions, Cognitivisme émotionnel, Émotions comme jugements évaluatifs

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Thèse selon laquelle les émotions comportent un contenu de pensée : elles portent sur un objet et reposent sur une évaluation, ce qui les rend susceptibles d'être justes ou injustes, et donc éducables et critiquables.

Ce que l'expression veut dire

Trois affirmations, d'exigence croissante, se rangent sous le terme.

La plus faible soutient que les émotions ont une dimension intentionnelle : elles sont dirigées vers un objet. On a peur de quelque chose, on est en colère contre quelqu'un, on se réjouit de ceci. Cette thèse est aujourd'hui presque unanimement acceptée.

La deuxième soutient que les émotions comportent nécessairement des évaluations. Avoir peur n'est pas seulement trembler en présence d'un chien, c'est appréhender ce chien comme dangereux. Cette évaluation peut être tacite, elle n'en est pas moins constitutive.

La troisième, et la plus discutée, soutient que l'émotion est un jugement, ou consiste en un jugement. Dans cette version forte, la peur n'accompagne pas un jugement de danger : elle est ce jugement, pris dans son rapport à ce qui nous importe. C'est la position que défend, parmi les contemporains, Martha Nussbaum.

L'origine antique

Aristote

Le premier à traiter systématiquement les émotions comme analysables est Aristote. Au livre II de la Rhétorique, il examine une série de passions, la colère, la crainte, la pitié, l'envie, et il procède chaque fois de la même façon : il indique l'état d'esprit de celui qui éprouve la passion, les personnes à l'égard desquelles on l'éprouve et les motifs qui la provoquent. La colère, par exemple, suppose la représentation d'un mépris immérité à l'égard de soi ou des siens.

Cette analyse a une conséquence importante : les passions peuvent être modifiées par le discours, puisqu'elles reposent sur des représentations. C'est l'intérêt rhétorique de l'affaire. Elle a aussi une portée morale, développée dans l'Éthique à Nicomaque : l'homme vertueux n'est pas celui qui n'éprouve rien, mais celui qui éprouve ce qu'il faut, à l'égard de qui il faut et dans la mesure qu'il faut. Les émotions sont donc éducables, et leur justesse fait partie de la vertu.

Les stoïciens

Les stoïciens vont plus loin, jusqu'à une thèse d'une radicalité qui a longtemps rebuté. Pour Chrysippe, la passion est un assentiment, c'est-à-dire l'approbation donnée à une représentation. Elle est un jugement, et un jugement faux, puisqu'elle attribue de la valeur à ce qui n'en a pas : la santé, la réputation, la vie d'un proche sont des choses indifférentes, qui ne dépendent pas de nous.

Sénèque développe cette analyse dans son traité sur la colère, où il décrit les étapes du processus : une première impression involontaire, puis l'assentiment qui en fait une passion, puis l'emportement qui échappe au contrôle. Épictète en tire la conséquence pratique qui a fait la fortune du stoïcisme : ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les opinions que nous portons sur elles.

La force de cette position est d'expliquer pourquoi un travail sur les croyances peut transformer la vie affective. Sa faiblesse, régulièrement relevée, est de traiter comme une erreur de raisonnement l'attachement à ce qui nous est cher, et de proposer comme idéal une impassibilité dont beaucoup ont jugé qu'elle avait le prix d'une mutilation.

L'éclipse et le retour

La parenthèse physiologique

À l'âge classique, l'attention se déplace vers le corps. Descartes, dans son traité des passions, les décrit comme des perceptions de l'âme causées par le mouvement des esprits animaux, sans renoncer tout à fait à leur dimension représentative. Le tournant décisif vient de la fin du XIXe siècle, avec la thèse défendue par William James : l'émotion serait la perception de modifications corporelles. Nous ne tremblons pas parce que nous avons peur, nous avons peur parce que nous tremblons. L'émotion devient un sentiment, un « feeling », et son contenu de pensée passe au second plan.

Cette conception a dominé la psychologie pendant plus d'un demi-siècle. Elle se heurte toutefois à une objection simple : les mêmes modifications corporelles accompagnent des émotions que nous distinguons sans peine, la peur et la colère par exemple. Si l'émotion n'était qu'un ressenti corporel, rien ne permettrait de les différencier.

Les années 1960 et le retour du jugement

C'est cette objection qui relance la voie cognitive. Dans le monde anglophone, des philosophes comme Anthony Kenny et Errol Bedford soutiennent, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, qu'on ne peut identifier une émotion sans identifier son objet, et que les critères d'attribution d'un état émotionnel sont inséparables de croyances. Du côté de la psychologie, les travaux de Magda Arnold sur l'évaluation, « appraisal » en anglais, introduisent la même idée dans la recherche empirique.

Sartre avait proposé, dès 1939, une voie différente mais également non physiologique : l'émotion est une conduite, une manière de transformer magiquement un monde devenu trop difficile, et elle a donc une signification que le sujet n'avoue pas. Cette analyse, souvent oubliée dans les généalogies anglophones du cognitivisme, en partage le refus de réduire l'émotion à un ressenti.

Le néostoïcisme contemporain

Martha Nussbaum a donné à la version forte de la thèse son exposé le plus complet. Les émotions sont pour elle des jugements évaluatifs portant sur des objets extérieurs à nous, importants pour notre propre épanouissement : elles sont « eudémonistes », au sens où elles enregistrent la place que les choses occupent dans notre conception d'une vie réussie. Le chagrin est le jugement qu'une personne irremplaçable pour mon existence m'a été retirée.

Nussbaum tire de là des conséquences politiques qu'elle a longuement développées. Si les émotions comportent des jugements, elles sont susceptibles de critique, d'éducation et de transformation collective. Elles ne sont pas des forces aveugles devant lesquelles la délibération publique devrait s'incliner, et la littérature, en nous faisant éprouver la situation d'autrui, participe à leur formation. Elle s'écarte en revanche des stoïciens sur un point décisif : la vulnérabilité que les émotions révèlent ne doit pas être extirpée, parce qu'elle est le prix de ce qui vaut.

Les débats actuels

Les émotions récalcitrantes

L'objection la plus efficace contre l'identification de l'émotion à un jugement est celle des émotions qui résistent. Vous savez que l'avion est le moyen de transport le plus sûr, vous le jugez sincèrement, et vous avez peur quand il décolle. Si la peur était le jugement que la situation est dangereuse, vous jugeriez en même temps deux choses contradictoires. Les théories du jugement répondent en distinguant des niveaux d'assentiment, ou en invoquant des jugements implicites qui résistent à la correction. Leurs adversaires y voient un expédient.

Les théories perceptives

Une position intermédiaire s'est développée depuis les années 1990, notamment chez Christine Tappolet et Sabine Döring. L'émotion y est comprise comme une perception de valeur : elle nous présente la situation comme dangereuse ou offensante, à la manière dont la vision nous présente un objet comme rouge, sans que nous jugions pour autant qu'il l'est. Cette approche conserve l'intentionnalité et le contenu évaluatif, tout en expliquant les émotions récalcitrantes par analogie avec les illusions d'optique, qui persistent alors que nous les savons illusoires.

Le corps, les animaux, les nourrissons

Un dernier front d'objections porte sur l'extension de la thèse. Les nourrissons et les animaux éprouvent des émotions sans disposer des concepts que supposent des jugements articulés. Les travaux d'Antonio Damasio sur le rôle des états corporels dans la décision ont par ailleurs rendu intenable un cognitivisme qui négligerait la physiologie. Des auteurs comme Jesse Prinz proposent donc des « évaluations incarnées », où le corps fait lui-même le travail d'évaluation. Paul Griffiths a de son côté soutenu que le mot « émotion » recouvre des phénomènes trop hétérogènes pour relever d'une théorie unique, thèse qui, si elle était admise, dissoudrait le débat plutôt qu'elle ne le trancherait.

Pourquoi cela compte

L'enjeu n'est pas seulement descriptif. Si les émotions comportent des jugements, alors elles entrent dans le champ de la responsabilité : on peut avoir tort d'être en colère, et il est légitime de demander à quelqu'un de réviser son indignation comme on lui demanderait de réviser une opinion. Les psychothérapies cognitives reposent sur ce pari. Les débats sur la place des émotions dans le droit, dans la délibération démocratique ou dans l'éthique professionnelle en dépendent également : traiter la peur publique comme une donnée brute ou comme un jugement discutable ne conduit pas aux mêmes politiques.

Inversement, si l'on accorde trop au jugement, on risque de rendre la vie affective entièrement justiciable, et de reprocher aux gens leurs émotions comme des fautes de raisonnement. La plupart des auteurs contemporains cherchent une position qui préserve à la fois la possibilité de la critique et le fait que nous ne choisissons pas ce que nous éprouvons.

Sources

Sources principales. L'article « Emotion » de la Stanford Encyclopedia of Philosophy : utilisé pour la cartographie des positions contemporaines, la distinction entre théories du jugement et théories perceptives et le problème des émotions récalcitrantes. Martha Nussbaum, « Upheavals of Thought. The Intelligence of Emotions », Cambridge University Press, 2001 : utilisé pour l'exposé du néostoïcisme eudémoniste. L'article « Ancient Theories of Soul » et les entrées consacrées au stoïcisme de la même encyclopédie : utilisés pour la doctrine de l'assentiment chez Chrysippe. L'article « Émotion » de Wikipédia FR, consulté en octobre 2026 : utilisé pour le recoupement des références psychologiques.

Bibliographie et lectures recommandées. Aristote, Rhétorique, livre II. Sénèque, De la colère. Jean-Paul Sartre, « Esquisse d'une théorie des émotions », 1939. Ronald de Sousa, « The Rationality of Emotion », 1987. Christine Tappolet, « Émotions et valeurs », PUF, 2000. Antonio Damasio, « L'Erreur de Descartes », 1995.

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