Liberté négative

Aussi appelé : Liberté comme non-interférence, Liberté des modernes

Politique 7 min de lecture

La liberté négative est la liberté comprise comme absence d'obstacles : je suis libre dans la mesure où personne ne m'empêche d'agir. Le mot négatif est descriptif, il indique que cette liberté se mesure à ce qui est absent, les entraves, et non aux capacités effectives.

Une expression devenue courante en 1958

Le couple liberté négative et liberté positive doit sa diffusion à une conférence inaugurale prononcée par Isaiah Berlin à Oxford, publiée en 1958 sous le titre Two Concepts of Liberty et reprise en 1969 dans le recueil Four Essays on Liberty. Berlin ne prétendait pas inventer les notions. Il soutenait les retrouver dans l'histoire de la philosophie politique, et il voyait la distinction à l'œuvre au moins depuis Kant.

Sa conférence a durablement organisé le débat anglophone, et la traduction française a installé l'expression dans le vocabulaire des sciences politiques et de la philosophie du droit. Il faut garder en tête que cette mise en forme est récente, et qu'elle recompose rétrospectivement des positions qui ne se décrivaient pas ainsi.

Les sources classiques

Hobbes : l'absence d'empêchement

La formulation la plus nette et la plus ancienne vient de Hobbes. Pour lui, la liberté est l'absence d'obstacles extérieurs au mouvement, et un homme libre est celui qui n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. La définition est physique avant d'être politique : elle vaut pour l'eau qui coule comme pour le citoyen.

Deux conséquences en découlent, qui ont beaucoup compté. D'abord, la crainte ne supprime pas la liberté : un homme qui obéit par peur agit encore librement, puisque rien ne l'arrête matériellement. Ensuite, la liberté n'a rien à voir avec la forme du gouvernement : on peut être aussi libre sous un monarque que dans une république, pourvu que les lois laissent le même espace sans règle. Ces deux conséquences seront les cibles principales des critiques républicaines contemporaines.

Locke, les Lumières, le libéralisme

Locke déplace l'accent. La liberté n'est plus seulement absence d'empêchement mais absence de soumission à une volonté arbitraire, dans un cadre où la loi protège des espaces réservés : la personne, la conscience, les biens. L'idée de liberté négative s'articule dès lors à celle de droits qui tracent des frontières.

Au début du XIXe siècle, Benjamin Constant oppose la liberté des anciens, qui consistait à participer au pouvoir collectif, et la liberté des modernes, qui consiste à jouir paisiblement d'une indépendance privée. Cette opposition n'est pas identique à celle de Berlin, mais elle en prépare le terrain : elle sépare la liberté comme non-ingérence de la liberté comme exercice du pouvoir politique.

John Stuart Mill donne à cette tradition sa formule la plus discutée, en cherchant un critère qui dise jusqu'où la société peut légitimement intervenir : seul le tort causé à autrui autorise la contrainte. La liberté devient ainsi une zone définie par ce qui n'y entre pas.

Les débats internes

La définition paraît simple, mais chacun de ses termes se révèle disputé dès qu'on l'examine.

Quels obstacles comptent ? Faut-il ne retenir que les interférences humaines intentionnelles, ou aussi les contraintes qui résultent de l'organisation sociale sans que personne les ait voulues ? Pour les tenants d'une liberté négative stricte, la pauvreté réduit les options mais n'ôte pas la liberté : elle ôte le pouvoir de faire. Pour leurs adversaires, cette distinction protège les inégalités en les rendant invisibles au regard de la liberté. Le désaccord n'est pas verbal : il décide de ce qu'une politique de la liberté doit faire.

La menace entrave-t-elle ? Si un homme armé me dit de ne pas sortir, aucune barrière ne me retient, et pourtant je ne sortirai pas. Les théoriciens contemporains ont raffiné la notion d'obstacle pour inclure les menaces crédibles, ce que la définition hobbesienne, purement physique, ne faisait pas.

Peut-on mesurer la liberté ? Si la liberté est un espace, il devrait être possible de dire que l'un en a plus que l'autre. Plusieurs philosophes analytiques, dont Hillel Steiner, Matthew Kramer et Ian Carter, ont tenté de construire une mesure de la liberté globale d'un agent. L'entreprise se heurte à une difficulté : faut-il compter les options une à une, ou pondérer selon leur importance ? Pondérer réintroduit un jugement de valeur que la liberté négative voulait éviter.

Les trois grandes objections

MacCallum : il n'y a qu'un concept

En 1967, Gerald MacCallum propose une analyse qui met en cause le partage lui-même. Toute affirmation de liberté, soutient-il, a trois termes : un agent est libre de telles contraintes de faire ou de devenir telle chose. Les deux camps n'ont donc pas deux concepts, mais un seul, dont ils remplissent différemment les trois variables. Les partisans de la liberté négative mettent peu de choses dans l'agent et beaucoup dans les contraintes extérieures ; ceux de la liberté positive font l'inverse.

L'argument est redoutable parce qu'il déplace le débat : la question n'est plus de choisir entre deux libertés, mais de justifier une conception de l'agent et une liste des obstacles pertinents.

Taylor : la liberté comme exercice

Charles Taylor objecte que la liberté négative traite la liberté comme une simple opportunité, un ensemble de portes ouvertes, sans se demander si l'agent est en état de les franchir. Or nous disons couramment d'un homme dominé par une addiction, ou par une peur qu'il réprouve lui-même, qu'il n'est pas libre, alors que nul ne l'entrave. Reconnaître cela n'oblige pas, selon Taylor, à accepter les dérives que Berlin craignait : il suffit d'admettre que certaines de nos motivations nous sont plus propres que d'autres.

Les républicains : la domination sans interférence

Une troisième critique vient de la tradition dite néo-romaine ou républicaine, reformulée par Quentin Skinner et Philip Pettit. Elle part d'un cas : l'esclave d'un maître bienveillant, qui ne subit aucune interférence, est-il libre ? La réponse de la liberté négative stricte devrait être oui, et elle paraît absurde. Ce qui manque à cet esclave, c'est la garantie : il dépend d'une volonté qui pourrait intervenir à tout moment. La liberté, concluent les républicains, est non-domination plutôt que non-interférence.

Cette conception n'est pas la liberté positive, et c'est son intérêt : elle propose une troisième voie. Les discussions se poursuivent sur le point de savoir si elle constitue réellement un concept distinct, ou une liberté négative mieux comprise, prenant en compte les interférences possibles et non seulement les interférences effectives.

Berlin lui-même n'était pas libertarien

Un contresens mérite d'être écarté. Berlin défendait la liberté négative, mais il ne soutenait pas qu'elle fût la seule valeur ni la plus haute en toute circonstance. Il tenait au contraire que les valeurs humaines sont plurielles et parfois incompatibles, et que la liberté peut légitimement être restreinte au nom de l'égalité ou de la justice, à condition qu'on reconnaisse la perte. Son inquiétude portait sur un mécanisme précis : l'invocation d'un moi supérieur ou rationnel pour contraindre les gens au nom de ce qu'ils voudraient vraiment. Il y voyait la matrice des justifications totalitaires du XXe siècle.

La suite du débat a montré que ce soupçon, utile, ne suffit pas à régler la question. Un défenseur de la liberté positive peut refuser toute substitution autoritaire du vrai moi au moi effectif, et un défenseur de la liberté négative peut servir des positions tout aussi contestables, en particulier lorsqu'il déclare libre un homme que sa situation prive de toute option réelle.

Usages actuels

Vous rencontrerez l'expression dans trois contextes principaux, avec des accents différents. En philosophie politique analytique, elle désigne un concept technique soumis à l'analyse et parfois à la mesure. Dans le droit des libertés publiques, elle recoupe les droits de ne pas subir, les libertés dites de résistance, par opposition aux droits de créance qui exigent une prestation. Dans la discussion publique, elle sert souvent d'argument d'autorité pour écarter une régulation, usage qui n'engage pas la littérature philosophique et que Berlin aurait probablement contesté.

La distinction reste donc utile à condition de ne pas la durcir. Elle désigne moins deux libertés concurrentes que deux questions complémentaires : qu'est-ce qui m'empêche, et qu'est-ce qui me rend capable ?

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