Nominalisme

Aussi appelé : Occamisme, Vocalisme

Metaphysique 9 min de lecture

Nom donné à deux thèses distinctes : qu'il n'existe pas d'universaux, les choses étant toutes singulières, et qu'il n'existe pas d'entités abstraites comme les nombres ou les ensembles. Le mot a d'abord servi d'étiquette à des maîtres médiévaux qui ne l'employaient pas pour eux-mêmes.

Le mot et ses étiquettes

En français, « nominalisme » se forme sur le radical de « nominal » augmenté du suffixe -isme. Le Trésor de la langue française en relève un premier emploi philosophique daté d'avant 1739, d'après le supplément du dictionnaire de Trévoux ; c'est une attestation isolée, qu'aucune autre source ne corrobore. Le couple terminologique qui structure encore les manuels, « réalisme » contre « nominalisme » appliqué à la scolastique, n'apparaît en français qu'en 1829, chez Victor Cousin.

Le mot est donc postérieur de plusieurs siècles aux doctrines qu'il sert à classer, ce qui est le cas de la plupart des étiquettes philosophiques. Il existait cependant bien, au XIIe siècle, une école de philosophes que l'on appelait les Nominales, et Christopher J. Martin relève qu'ils furent apparemment les premiers à être nommés nominalistes. Iwakuma Yukio a montré que ces maîtres étaient d'abord appelés vocales, nom remplacé plus tard par celui de nominales, et il date l'apparition du vocalisme des environs de 1080.

Cette dernière datation a une conséquence qu'il faut signaler : la tradition, suivie par plusieurs ouvrages de référence, fait de Roscelin de Compiègne le fondateur du nominalisme médiéval, alors que les travaux d'Iwakuma situent le mouvement une génération avant lui. La contradiction n'est pas résolue.

Le problème des universaux

Ce que le nominalisme médiéval refuse, c'est une certaine réponse à une question héritée de la logique antique : quand nous appelons « homme » Socrate et Platon, à quoi le mot « homme » correspond-il ? Platon répond par une Forme subsistante ; Aristote par une nature présente dans les individus ; les commentateurs médiévaux déclinent ces réponses de mille manières.

Abélard est le premier à traiter explicitement la question sous cette forme. Dans la Logica Ingredientibus, il conclut que les mots universaux sont les universaux réellement existants : il n'y a pas d'humanité, il y a des hommes et un mot qui s'en prédique. C'est pourquoi la tradition le range parmi les nominalistes. Il faut cependant savoir qu'une autre tradition, suivie notamment par l'encyclopédie francophone de référence, le classe sous le conceptualisme, doctrine selon laquelle l'universel est un concept, forme réelle de la pensée et non simple nom, et qu'elle juge souvent confondue avec le nominalisme. Le désaccord sur Abélard n'est donc pas un détail d'érudition : il porte sur ce que le nominalisme est.

Ockham

Guillaume d'Ockham, mort vers le milieu du XIVe siècle, est aujourd'hui la figure que le mot évoque d'abord. Son enseignement se lit dans le Commentaire des Sentences, dans la Summa logicae et dans les Quodlibeta.

Sa position tient en quelques thèses. Il n'existe aucune entité universelle : il n'y a pas de félinité, seulement des chats singuliers. Les seuls universaux sont les concepts, et les termes qui se prédiquent de plusieurs. Son ontologie n'admet que deux catégories, la substance et la qualité, alors qu'il reconnaît par ailleurs dix catégories sémantiques : tout le reste du vocabulaire catégorial renvoie à des manières de parler, non à des genres d'être. Sa théorie du concept a elle-même évolué, de la doctrine du fictum, objet mental distinct, à celle de l'intellectio, l'acte mental singulier, adoptée dans la Summa logicae et les Quodlibeta.

Jean Buridan articule et systématise ensuite cette approche logico-sémantique de la façon la plus puissante. C'est par lui, plus que par Ockham, que la doctrine se diffuse dans les universités. On parle alors de via moderna, par opposition à la via antiqua des réalistes, et au XVe siècle la doctrine nominaliste compte de solides partisans dans toutes les grandes universités d'Europe. L'usage a fait de « occamisme » un synonyme approximatif de nominalisme, ce qui est commode et un peu trompeur, Duns Scot ayant occupé sur ces questions une position distincte et fort influente.

Le nominalisme contemporain en métaphysique

Le mot réapparaît au XXe siècle dans un contexte entièrement différent, et avec plusieurs sens.

La première thèse est l'héritière directe du débat médiéval : il n'y a pas d'universaux, toutes les entités sont particulières. Elle se discute aujourd'hui pour l'essentiel en réaction au réalisme des universaux défendu par David Armstrong dans A Theory of Universals, en 1978.

La deuxième thèse porte sur l'abstrait : il n'existe pas d'entités abstraites, ni nombres, ni classes, ni propriétés, ni propositions. C'est elle que formulent Nelson Goodman et Quine dans un article resté célèbre, « Steps Toward a Constructive Nominalism », paru au Journal of Symbolic Logic en 1947.

Une troisième version, propre à Goodman, est méréologique : toute entité est un atome indivisible ou se construit par composition de parties, thèse exposée dans « A World of Individuals » en 1956. Parmi les formulations plus récentes, le nominalisme de la ressemblance de Gonzalo Rodriguez-Pereyra, en 2002, cherche à rendre compte des propriétés par des relations de ressemblance entre particuliers.

Il faut noter que Quine a changé de position. Il a soutenu par la suite que la quantification sur les classes était indispensable aux sciences, ce qui l'a conduit à abandonner le nominalisme qu'il avait cosigné en 1947. L'histoire est instructive, parce que c'est à lui que l'on doit l'argument qui gêne le plus les nominalistes.

Le nominalisme en philosophie des mathématiques

La question devient ici : que faire des objets mathématiques ? Le nominaliste soutient qu'ils n'existent pas du tout, ou qu'ils n'existent pas comme objets abstraits, ni situés dans l'espace et le temps ni causalement efficaces, et il doit alors fournir un substitut concret à l'usage que les sciences font des mathématiques.

Les stratégies se sont multipliées depuis quarante ans. Hartry Field, avec Science Without Numbers en 1980, soutient que les énoncés mathématiques sont des fictions utiles et entreprend de reformuler la physique sans nombres. Geoffrey Hellman propose en 1989 un structuralisme modal, Charles Chihara en 1990 un constructibilisme, Joseph Melia une stratégie d'esquive, Stephen Yablo un figuralisme en 2001, Jody Azzouni un nominalisme déflationniste en 2004, Otávio Bueno un nominalisme agnostique, Mary Leng une théorie de la feinte.

Ce qui donne son ressort au débat est l'argument d'indispensabilité, issu de Quine et de Putnam et mis en forme par Mark Colyvan : les mathématiques sont indispensables à nos meilleures théories scientifiques, nous devons croire en ce que ces théories quantifient, donc nous devons admettre les objets mathématiques. Les réponses se partagent en deux voies. La voie difficile nie l'indispensabilité et entreprend de reformuler la science, comme Field ou Hellman. La voie facile accepte l'indispensabilité et nie qu'elle engage à quoi que ce soit sur l'existence, comme Azzouni. S'y ajoutent les objections de type Benacerraf, formulées en 1973 : si les objets mathématiques sont hors de l'espace, du temps et de la causalité, on ne voit pas comment nous pourrions les connaître.

Un point de doctrine mérite d'être souligné, parce qu'on le néglige souvent. Le nominalisme mathématique est une question indépendante du nominalisme sur les universaux. Un universel peut être instancié par différentes entités ; les objets abstraits, eux, ne sont pas instanciables. Ce ne sont pas les mêmes propriétés que l'on refuse.

Usages concurrents, et pourquoi ils se gênent

Il convient donc de distinguer, au minimum, trois familles d'emploi.

Le nominalisme comme refus des universaux et le nominalisme comme refus des entités abstraites sont deux thèses distinctes. Selon certaines conceptions, la seconde entraîne la première, si l'on compte les universaux parmi les abstraits ; mais l'inverse est faux, et les spécialistes de philosophie des mathématiques insistent sur l'indépendance des deux questions.

Le nominalisme et le conceptualisme sont donnés tantôt pour distincts, tantôt pour indiscernables. L'encyclopédie francophone tient le conceptualisme pour une doctrine propre : les concepts sont des formes réelles de la pensée, non de simples noms. Britannica juge au contraire les deux positions mal séparables. Comme la position d'Ockham fait des universaux des concepts, ce désaccord décide du classement d'Ockham lui-même.

Circulent enfin des emplois plus lointains, qu'il vaut mieux connaître pour ne pas les confondre avec les précédents : un « nominalisme scientifique » qui porte sur le statut conventionnel des lois, un « nominalisme maximaliste » voisin du solipsisme, la critique heideggérienne du nominalisme comme oubli de l'être, et un « nominalisme pictural » que Thierry de Duve, en 1984, attribue à Duchamp. La Stanford Encyclopedia of Philosophy signale en outre un désaccord de cadrage plus profond : le nominalisme porte-t-il sur ce qui existe, ou sur ce qui est fondamental ?

Ce qui reste discuté

La question de savoir si Ockham était nominaliste au sens strict est souvent posée et rarement traitée comme telle. Ce qui est établi est qu'on le tient aujourd'hui pour son nominalisme métaphysique, et que Claude Panaccio en donne la formule suivante : pour tout terme général, quantitatif ou relationnel, il n'y a pas de sorte d'entité spéciale correspondante. Ce qui ne l'est pas, c'est son rapport au nominalisme contemporain entendu comme refus des abstraits, question que les ouvrages de référence consultés ne traitent pas. La Stanford Encyclopedia of Philosophy souligne par ailleurs que le nominalisme et le réductionnisme catégorial sont indépendants : on peut nier les universaux tout en admettant beaucoup de catégories, ou réduire les catégories tout en admettant des universaux.

La même encyclopédie juge assez grossier le tri classique des médiévaux en réalistes, conceptualistes et nominalistes selon que les universaux seraient dans les choses, dans l'esprit ou dans les mots. Du côté technique, les ockhamistes discutent encore de savoir si le langage mental admet la synonymie et l'équivocité, et si la réduction sémantique qu'Ockham entreprend aboutit.

Du côté contemporain, les chantiers ouverts sont nombreux : où passe exactement la frontière de l'abstrait et du concret, et faut-il la conserver ; la paraphrase permet-elle vraiment d'éviter l'engagement ontologique ; le fictionnalisme et le figuralisme tiennent-ils ; et surtout, un nominalisme strict peut-il rendre compte de la ressemblance qualitative et de la prédication, qui sont les faits que les universaux avaient été introduits pour expliquer. C'est sur ce dernier point que le débat médiéval et le débat actuel se rejoignent le plus exactement.

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