Willard Van Orman Quine
En trente pages, il a ruiné la distinction sur laquelle reposait l'empirisme logique, et remplacé l'édifice du savoir par un réseau où tout se tient et où rien n'est à l'abri de la révision.
Biographie
Willard Van Orman Quine naît à Akron, dans l'Ohio, le 25 juin 1908. Il étudie les mathématiques à Oberlin College, où il découvre la logique moderne par les Principia Mathematica, puis entre à Harvard pour y faire une thèse sur ce même ouvrage de Bertrand Russell et d'Alfred North Whitehead. Il la soutient en 1932, sous la direction de Whitehead lui-même.
Une bourse lui permet alors de passer une année en Europe, et cette année décide de son travail. Il séjourne à Vienne, à Prague et à Varsovie, rencontre les membres du Cercle de Vienne, se lie à Rudolf Carnap dont il suit les cours, et travaille avec les logiciens polonais, Alfred Tarski en particulier. Il rapporte aux États-Unis une formation que personne n'y possédait.
Il entre à Harvard en 1936 et y restera jusqu'en 1978, avec une interruption : il sert dans la marine pendant la guerre, affecté au décryptage des messages des sous-marins allemands.
Les années d'après-guerre sont celles de son influence. L'article Deux dogmes de l'empirisme, publié en 1951, attaque les fondements du positivisme logique que ses amis viennois avaient apporté en Amérique, et il transforme le programme de la philosophie analytique. Le Mot et la Chose, paru en 1960, en est le développement systématique.
Quine a beaucoup voyagé, parlait plusieurs langues et tenait la liste des pays visités avec une précision de collectionneur. Son autobiographie porte un titre qui dit son caractère, Le Temps de ma vie. Il écrivait avec un soin extrême, sur une machine à écrire qu'il avait fait modifier pour y ajouter les symboles logiques dont il avait besoin.
Son enseignement à Harvard a formé plusieurs générations, et la liste de ses élèves et interlocuteurs tient lieu d'annuaire de la philosophie analytique américaine. Il entretenait avec Carnap une correspondance nourrie où les désaccords se discutaient sans se dissimuler, et leur échange est l'un des documents les plus instructifs sur la manière dont une tradition se transforme de l'intérieur.
Il meurt à Boston le 25 décembre 2000, à quatre-vingt-douze ans.
Pensée principale
Contre la distinction de l'analytique et du synthétique
L'empirisme logique reposait sur un partage. D'un côté les énoncés analytiques, vrais en vertu de la seule signification des mots, dont relèveraient la logique et les mathématiques. De l'autre les énoncés synthétiques, qui disent quelque chose du monde et que l'expérience confirme ou réfute.
Deux dogmes de l'empirisme démonte ce partage. Quine examine les définitions successives de l'analyticité, par la synonymie, par la définition, par les règles sémantiques, puis montre que chacune suppose déjà la notion qu'elle devait éclairer. Aucune notion claire de signification ne vient soutenir la distinction, qui reste donc un article de foi.
Le réseau de croyances
Ce qui vient à la place est une thèse de solidarité. Aucun énoncé ne se présente seul devant l'expérience : c'est toujours un corps de théorie qui est mis à l'épreuve, et quand une prédiction échoue, plusieurs ajustements sont possibles. Quine décrit nos croyances comme un réseau dont les bords touchent l'expérience et dont le centre en est éloigné.
Cette image explique ce que la distinction analytique voulait expliquer. Si la logique et l'arithmétique nous paraissent nécessaires et indépendantes de l'expérience, c'est qu'elles occupent le centre du réseau : les réviser obligerait à refaire presque tout le reste. Elles ne sont pas d'une autre nature, elles sont mieux protégées.
Une épistémologie naturalisée
Si aucun savoir ne jouit d'un privilège extérieur à la science, la théorie de la connaissance ne peut plus prétendre fonder celle-ci du dehors. Quine en tire une conséquence franche : l'épistémologie devient un chapitre de la science empirique, et plus exactement de la psychologie. La question qu'elle traite est celle du passage de la stimulation sensorielle à la théorie scientifique, et les énoncés d'observation en sont le point d'entrée.
C'est ce qu'on appelle depuis le naturalisme, et une bonne part de la philosophie analytique contemporaine en procède.
L'indétermination de la traduction
L'expérience de pensée la plus connue de Quine se trouve dans Le Mot et la Chose. Un linguiste aborde une langue entièrement inconnue. Un lapin passe, l'indigène dit « gavagai », et le linguiste note l'équivalence. Mais rien dans les données d'assentiment et de dissentiment ne permet de décider si le mot désigne le lapin, une partie non détachée de lapin, une phase temporelle de lapin ou la lapinité instanciée ici.
Deux manuels de traduction incompatibles peuvent ainsi rendre compte de la totalité du comportement verbal, sans qu'aucun fait permette de trancher. L'indétermination n'est pas une limite de notre information : il n'y a rien de plus à savoir.
L'inscrutabilité de la référence et l'ontologie
La même difficulté vaut pour notre propre langue. Quine montre par ce qu'il appelle des fonctions de substitution qu'on peut réinterpréter systématiquement tous les termes d'une théorie, en remplaçant chaque objet par son complément spatio-temporel par exemple, sans rien changer à ce que la théorie dit dans son ensemble. La référence est donc indéterminée, et parler des objets d'une théorie n'a de sens que relativement à un cadre.
Quine n'en conclut pas qu'il n'y a pas d'ontologie, mais qu'elle se lit dans la forme logique. Les entités auxquelles une théorie s'engage sont celles sur lesquelles portent ses variables une fois la théorie mise en forme canonique, ce qu'il résume en disant qu'être, c'est être la valeur d'une variable. Son propre inventaire est austère : des objets physiques et des ensembles. Il refuse les propriétés, les propositions, les significations et les possibles, au nom d'une règle qu'il affichait volontiers, pas d'entité sans identité.
Les modalités, écartées
De la même défiance procède son refus des contextes modaux. Dire d'une chose qu'elle est nécessairement telle, et non seulement qu'un énoncé la concernant est nécessaire, suppose selon lui un essentialisme aristotélicien qu'il juge inacceptable. Cette position l'a mis en porte-à-faux avec le développement de la logique modale qui a suivi, et elle reste l'un des points où ses successeurs l'ont le plus franchement quitté.
Œuvres majeures
Deux dogmes de l'empirisme (1951)
Un article d'une trentaine de pages, et l'un des textes les plus cités de la philosophie du vingtième siècle. Quine y attaque deux présupposés de l'empirisme logique : la distinction de l'analytique et du synthétique, et le réductionnisme qui voudrait que chaque énoncé se traduise en termes d'expérience immédiate. Il leur substitue l'image du réseau de croyances, où la révision peut porter sur n'importe quel point à condition d'en ajuster d'autres. Le texte a redéfini l'agenda de la philosophie analytique.
Le Mot et la Chose (1960)
Son grand livre. Quine y développe systématiquement ce que l'article annonçait : une théorie du langage partant du comportement observable, la thèse de l'indétermination de la traduction avec l'expérience du linguiste et du mot « gavagai », la mise en forme canonique des théories et la lecture de leurs engagements ontologiques, la critique des entités intensionnelles. C'est le texte où son style de pensée se voit le mieux, économe et impitoyable.
Les Voies du paradoxe et autres essais (1966)
Un recueil qui rassemble des textes plus accessibles, sur les paradoxes logiques, sur la nature de la nécessité, sur le temps et sur les fondements des mathématiques. C'est par là que beaucoup de lecteurs l'ont abordé, et plusieurs de ces essais sont devenus des classiques indépendamment du système.
Relativité de l'ontologie et autres essais (1969)
Le volume qui contient deux textes décisifs. Celui sur la relativité de l'ontologie établit l'inscrutabilité de la référence au moyen des fonctions de substitution. Celui qui s'intitule L'Épistémologie devenue naturelle propose de faire de la théorie de la connaissance un chapitre de la psychologie, ce qui a ouvert le programme naturaliste contemporain.
Philosophie de la logique (1970)
Un livre court et limpide sur ce qu'est la logique, sur les porteurs de vérité, sur la frontière entre logique et théorie des ensembles et sur les raisons de préférer la logique du premier ordre. C'est l'ouvrage à conseiller à qui veut comprendre pourquoi Quine refuse les modalités sans entrer dans la polémique.
Le Temps de ma vie (1985)
Son autobiographie, factuelle et pleine d'anecdotes de voyage, utile pour situer les rencontres qui ont compté, de Vienne à Varsovie, et pour mesurer ce que sa formation logique devait à l'Europe des années trente.
Postérité et influence
La fin du positivisme logique
L'effet immédiat de Deux dogmes a été de ruiner le programme que le positivisme logique avait apporté d'Europe. Si la distinction de l'analytique et du synthétique ne tient pas, la philosophie ne peut plus se définir comme l'analyse conceptuelle des significations, distincte de l'enquête empirique. Carnap a défendu sa position jusqu'au bout, et leur controverse est restée le modèle d'un désaccord fondamental mené avec exactitude.
Le naturalisme contemporain
C'est son legs le plus large. L'idée que la philosophie travaille en continuité avec les sciences, sans tribunal extérieur d'où les juger, est devenue la position par défaut d'une grande partie de la philosophie anglophone. La philosophie de l'esprit, l'épistémologie des sciences et la métaphysique analytique s'y réfèrent, souvent sans discuter le détail de ses arguments.
Les élèves, et les dissidents
Donald Davidson part de l'indétermination de la traduction pour construire sa théorie de l'interprétation, en refusant le dualisme du schème conceptuel et du contenu. Hilary Putnam reprend l'argument des fonctions de substitution et en tire contre le réalisme métaphysique des conclusions que Quine n'approuvait pas. David Lewis, son élève, a développé la métaphysique modale que son maître écartait, ce qui mesure la liberté que celui-ci laissait.
Les objections ont été nombreuses et elles ont fait progresser le débat. Paul Grice et Peter Strawson ont soutenu que le scepticisme quinien sur la signification conduit à des conséquences inacceptables. Jerry Fodor et Ernest Lepore ont attaqué le holisme. John Searle a contesté l'indétermination. Jaegwon Kim a demandé comment une épistémologie naturalisée pourrait rester normative, objection restée l'une des plus sérieuses.
La logique et les mathématiques
Quine a contribué à faire de la logique du premier ordre la norme de la mise en forme philosophique, et son critère d'engagement ontologique est devenu l'outil courant pour discuter de ce qu'une théorie suppose. Les débats contemporains sur l'existence des nombres, des propriétés ou des mondes possibles se mènent encore avec son vocabulaire, y compris par ceux qui concluent contre lui.
Une influence paradoxale
Quine refusait les significations, les propositions, les propriétés et les modalités. La philosophie analytique qui le suit a massivement réintroduit tout cela. Son influence ne tient donc pas à ses thèses mais à sa manière : exiger qu'une théorie dise à quoi elle s'engage, et ne rien accepter qui ne passe par une mise en forme explicite. Sur ce point, ses adversaires sont ses héritiers.
Controverses et débats
La critique de l'analyticité est-elle concluante ?
Paul Grice et Peter Strawson ont répondu dès 1956. Leur argument est simple : les locuteurs distinguent couramment les énoncés qu'ils tiennent pour vrais par définition de ceux qu'ils vérifient, et une analyse qui rend cette distinction inintelligible se condamne elle-même. Quine n'a pas nié l'usage, il a nié qu'on puisse en tirer une notion théoriquement utilisable. Le débat n'est pas clos, et les travaux récents sur les concepts et sur la connaissance du sens le reprennent sur d'autres bases.
Jusqu'où va le holisme ?
Si aucun énoncé ne se confronte seul à l'expérience, comment une théorie peut-elle jamais être réfutée, et comment deux savants peuvent-ils s'entendre sur un désaccord ? Jerry Fodor et Ernest Lepore ont soutenu qu'un holisme intégral rend la signification instable et la communication inexplicable. Elliott Sober a reproché à Quine de laisser le mécanisme du holisme dans le vague, sans dire comment les ajustements se répartissent. Les versions modérées, où certaines parties du réseau sont plus solidaires que d'autres, sont aujourd'hui plus répandues que la version forte.
L'indétermination est-elle démontrée ?
L'argument du linguiste et du mot « gavagai » établit que les données comportementales ne fixent pas la référence. Reste à savoir ce qu'on en conclut. Pour Quine, il n'y a rien de plus à savoir : la question de ce que le mot désigne vraiment n'a pas de réponse. John Searle et d'autres objectent que les locuteurs savent de quoi ils parlent, et que l'indétermination tient au choix de ne retenir que le comportement observable. L'objection porte sur le behaviorisme de la méthode plus que sur la validité de l'argument.
Une épistémologie naturalisée peut-elle être normative ?
C'est l'objection de Jaegwon Kim, et la plus difficile. L'épistémologie demande ce qu'il est rationnel de croire, question normative. Si elle devient un chapitre de la psychologie, elle décrit comment nous formons nos croyances, ce qui est une autre question. Quine a répondu que les normes de l'enquête sont elles-mêmes des règles techniques apprises, évaluables à leur efficacité. Ses critiques tiennent cette réponse pour un abandon de la normativité plutôt que pour son explication.
Le refus des modalités était-il justifié ?
Quine écartait la nécessité des choses comme un essentialisme aristotélicien déguisé. Le développement de la sémantique des mondes possibles par Saul Kripke et David Lewis a donné à la logique modale une respectabilité technique qu'il lui refusait, et son élève Lewis a bâti une métaphysique sur ce qu'il avait rejeté. Reste que les questions qu'il posait, sur l'identité à travers les mondes et sur le sens de la nécessité de re, continuent de structurer le domaine.
Pour aller plus loin
Par où commencer
Lisez Deux dogmes de l'empirisme en premier : trente pages, et tout y est annoncé. Prenez ensuite Philosophie de la logique, court et limpide, qui donne les positions sans la polémique. Le deuxième chapitre du Mot et la Chose, celui du linguiste et de « gavagai », se lit indépendamment du reste et contient l'argument le plus discuté. Le livre entier vient après.
Les textes
En français, Le Mot et la Chose a paru chez Flammarion dans la traduction de Joseph Dopp et Paul Gochet. Deux dogmes de l'empirisme est disponible dans le recueil De Vienne à Cambridge chez Gallimard et dans plusieurs anthologies. Relativité de l'ontologie et quelques autres essais est publié chez Aubier, Philosophie de la logique chez Aubier également, et La Poursuite de la vérité au Seuil.
Pour aller plus loin
Peter Hylton et Gary Kemp, « Willard Van Orman Quine », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'exposé d'ensemble et le relevé des objections.
Peter Hylton, Quine, Routledge, la monographie de référence en anglais.
Sandra Laugier, L'Anthropologie logique de Quine, Vrin, pour une lecture francophone qui prend au sérieux la dimension anthropologique de la traduction radicale.
Paul Gochet, Quine en perspective, Flammarion, présentation par l'un de ses traducteurs français.
Roger Gibson (dir.), The Cambridge Companion to Quine, Cambridge University Press, pour une entrée par problèmes.
Si vous préparez un examen
Trois points font les sujets. La critique de la distinction analytique et synthétique, avec l'image du réseau de croyances qui la remplace. L'indétermination de la traduction, qu'il faut présenter comme une thèse sur ce qu'il n'y a pas à savoir et non comme un constat d'ignorance. Et le critère d'engagement ontologique, être c'est être la valeur d'une variable. Attention à ne pas faire de Quine un sceptique sur la science : son naturalisme consiste au contraire à lui accorder toute l'autorité disponible.