Averroïsme
Ensemble de positions attribuées du XIIIe au XVIIe siècle aux lecteurs latins d'Averroès : unité de l'intellect, éternité du monde, autonomie de la philosophie. Le nom a été forgé par les adversaires, et l'existence du courant comme école reste débattue.
Un nom donné par les adversaires
L'averroïsme ne s'est pas appelé lui-même ainsi. Le terme apparaît au XIIIe siècle dans la bouche de ceux qui combattent certains maîtres de la faculté des arts de Paris : Thomas d'Aquin intitule l'un de ses traités De l'unité de l'intellect contre les averroïstes, et Gilles de Rome dresse une liste des erreurs des philosophes où Averroès figure en bonne place.
Cette origine polémique a des conséquences durables. Elle signifie que la liste des thèses averroïstes a été établie par leurs adversaires, qui avaient intérêt à la rendre homogène et choquante. Elle signifie aussi qu'on ne trouve pas de texte où un maître déclare : je suis averroïste. Vous travaillerez donc sur un portrait dressé par des procureurs, situation qui n'interdit pas l'enquête mais en commande la méthode.
Ce qui est en jeu : l'autonomie de la philosophie
Le fond du conflit n'est pas une thèse mais une pratique. Les maîtres ès arts de Paris enseignent la philosophie ; leur métier consiste à exposer Aristote et ses commentateurs, non à faire de la théologie. Ils en viennent à soutenir que, en tant que philosophes, ils doivent dire ce que la démonstration établit, quand bien même la foi enseigne autre chose.
Siger de Brabant, la figure la mieux documentée de ce milieu, emploie des formules de ce genre : voilà ce qu'il faut conclure selon la raison naturelle, et je ne l'affirme pas comme vrai. Boèce de Dacie soutient dans un court traité que le bien suprême accessible à l'homme consiste dans l'exercice de l'intelligence, et dans un autre que la philosophie naturelle, considérée dans ses propres principes, conclut à l'éternité du monde.
Leurs adversaires y voient une duplicité et forgent l'accusation qui résume tout : la doctrine des deux vérités, selon laquelle une proposition pourrait être vraie en philosophie et fausse en théologie. Il faut ici être précis, car le point est important. Aucun auteur identifié n'a professé cette doctrine sous cette forme. Ce que soutenaient les maîtres visés est plus subtil et plus défendable : une discipline tire des conclusions selon ses propres principes, et le philosophe n'est pas qualifié pour arbitrer entre sa conclusion et celle d'une autorité qui ne relève pas de sa compétence. Qu'on tienne cette position pour une honnêteté méthodologique ou pour une échappatoire est une autre question.
Les thèses
Trois positions reviennent dans les condamnations et dans les réfutations.
La première est l'unité de l'intellect. Averroès soutenait dans son grand commentaire du Traité de l'âme que l'intellect par lequel nous pensons est séparé et unique pour tous les hommes. La thèse est développée dans la fiche intellect agent. Sa conséquence inquiète : si ce qui pense en moi n'est pas à moi, rien de ma pensée ne me survit, et l'immortalité promise ne concerne pas l'individu auquel elle est promise.
La deuxième est l'éternité du monde. Aristote conclut à un monde sans commencement, et la démonstration paraît solide à ceux qui l'exposent. La foi affirme la création dans le temps. Les maîtres parisiens tiennent les deux, la seconde par adhésion, la première comme conclusion de la raison naturelle.
La troisième concerne la félicité. Si la fin de l'homme est intellectuelle et si elle peut être atteinte en cette vie, alors la philosophie n'est plus une préparation à autre chose : elle est le bien suprême. Cette conséquence est développée dans la fiche conjonction intellectuelle.
Les condamnations
En décembre 1270, l'évêque de Paris Étienne Tempier condamne treize propositions, dont celle qui affirme un seul et même intellect pour tous les hommes, l'éternité du monde, l'ignorance divine des singuliers et le refus de la providence sur les actes humains.
La seconde intervention est d'une autre ampleur. Une lettre pontificale du 18 janvier 1277 demande une enquête, et le 7 mars suivant Tempier publie une liste de deux cent dix-neuf propositions condamnées. Le document est hétérogène, mal ordonné, et il ratisse large : on y trouve des thèses de philosophie naturelle, des positions sur l'amour, des propositions qui semblent viser Thomas d'Aquin lui-même, mort trois ans plus tôt. Les noms de Siger de Brabant et de Boèce de Dacie n'y figurent pas et n'apparaissent que dans les rubriques de deux manuscrits.
Ces condamnations ont eu un effet paradoxal, souvent relevé. En interdisant d'affirmer que Dieu ne pourrait pas faire telle ou telle chose, elles ont contraint les maîtres à envisager des possibilités que la physique aristotélicienne excluait, et ont ainsi nourri une liberté d'hypothèse dont la philosophie naturelle du XIVe siècle a tiré parti.
Padoue
Le courant ne s'éteint pas avec le XIIIe siècle. Au XIVe, Jean de Jandun enseigne à Paris une lecture fidèle d'Averroès ; on l'a longtemps associé à la rédaction du Défenseur de la paix de Marsile de Padoue, hypothèse aujourd'hui très discutée et que la recherche récente tend à écarter.
C'est en Italie que la tradition se prolonge le plus longtemps. La faculté des arts de Padoue entretient du XVe au XVIIe siècle un enseignement aristotélicien où les commentaires d'Averroès sont lus de près, dans un climat universitaire qui revendique la liberté de philosopher dans ses propres limites. Augustin Nifo puis Cesare Cremonini en sont les noms les plus cités.
Une précision s'impose ici, car la confusion est fréquente. Pietro Pomponazzi, qui soutient dans son traité sur l'immortalité de l'âme que la philosophie naturelle ne peut la démontrer, est souvent rangé parmi les averroïstes. Il s'appuie en réalité contre Averroès sur Alexandre d'Aphrodise, et rejette l'unité de l'intellect. L'exemple montre à quel point l'étiquette a servi à regrouper des positions distinctes.
Un averroïsme juif
Les commentaires d'Averroès ont circulé en hébreu plus largement encore qu'en latin, et une tradition philosophique juive s'est constituée autour d'eux. Gersonide, Moïse de Narbonne et plus tard Élie Delmedigo en sont les figures principales. Les questions y sont les mêmes - immortalité, conjonction, rapport de la Loi et de la démonstration - mais le contexte institutionnel diffère profondément : il n'y a pas de condamnation épiscopale, et la controverse se déroule au sein des communautés, parfois avec autant d'âpreté.
Le tournant historiographique
L'image moderne de l'averroïsme a été fabriquée au XIXe siècle par Ernest Renan, dont l'Averroès et l'averroïsme (1852) en fait la forme médiévale de la libre pensée et le fil continu d'un rationalisme opposé à l'Église. Le livre a eu un succès immense et il a façonné pour un siècle la manière de poser la question.
Il est aujourd'hui tenu pour largement erroné. Étienne Gilson puis Fernand Van Steenberghen ont montré que les maîtres parisiens visés étaient des aristotéliciens soucieux de leur discipline et non des libres penseurs, et Van Steenberghen a proposé de parler d'aristotélisme radical pour éviter de prêter à Averroès une influence qu'il n'avait pas toujours. Alain de Libera et d'autres ont ensuite reconstitué le détail des positions, en montrant que ce qu'on appelait averroïsme recouvrait des options philosophiques différentes.
La question reste donc posée : y a-t-il eu un courant averroïste, ou une étiquette appliquée successivement à des penseurs qui n'avaient en commun qu'un adversaire ? Les spécialistes se divisent. Ce qui est sûr est qu'Averroès lui-même, juge malikite à Cordoue, défendait dans son Discours décisif l'accord de la religion et de la philosophie, chacune atteignant la vérité par la voie qui lui convient. Il n'aurait reconnu ni la doctrine des deux vérités, ni la plupart des usages faits de son nom.