Intellect agent

Aussi appelé : Intellect actif, Nous poiêtikos, Al-'aql al-fa'âl, Intellectus agens

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Difficulté : 4/5

Principe qui rend effectivement pensables les formes que l'esprit ne saisit d'abord qu'en puissance. Issu de quinze lignes du Traité de l'âme d'Aristote, le concept a divisé les philosophes selon qu'ils le situaient dans l'individu ou hors de lui.

Le texte et son embarras

Au livre III du Traité de l'âme, Aristote distingue dans l'intellect deux aspects. L'un devient toutes choses : il est en puissance ce qu'il va penser, comme une tablette où rien n'est encore écrit. L'autre produit toutes choses, et Aristote le compare à la lumière, qui ne crée pas les couleurs mais les rend visibles. Ce second intellect, dit-il, est séparé, impassible, sans mélange ; et lorsqu'il est séparé, il est seulement ce qu'il est, immortel et éternel. Il ajoute pourtant que nous ne nous souvenons pas.

Puis il passe à autre chose. Aucun autre texte du corpus ne revient sur ce point, et les questions les plus pressantes restent sans réponse. Cet intellect producteur est-il une partie de mon âme ou une réalité extérieure à moi ? S'il est immortel, qu'est-ce qui l'est : moi, ou quelque chose en moi qui n'est pas moi ? Et pourquoi, si quelque chose en moi est éternel, n'en ai-je aucun souvenir ?

L'expression « intellect agent » n'est d'ailleurs pas d'Aristote. Elle vient de ses commentateurs, qui ont forgé un nom pour ce qu'il avait seulement décrit. Le concept naît donc d'une difficulté exégétique, et il gardera toute son histoire la trace de cette origine.

Les deux voies grecques

Les commentateurs antiques tracent les deux directions entre lesquelles tout le reste se jouera.

Alexandre d'Aphrodise, au tournant du IIIe siècle, situe l'intellect agent hors de l'individu et l'identifie au principe divin. L'homme ne possède qu'un intellect matériel, simple disposition de son organisme, et c'est un principe extérieur qui l'actualise. La conséquence est rude : rien d'individuel ne survit.

Thémistius, au IVe siècle, le rapproche au contraire de l'âme humaine et refuse d'en faire un étranger. L'intellect agent est en nous, il est ce par quoi nous sommes proprement nous-mêmes.

Ces deux lectures ne sont pas de simples divergences d'école. Elles engagent la réponse à une question que personne ne peut éluder : ce qui pense en moi est-il moi ?

L'élaboration arabe

C'est la philosophie de langue arabe qui donne au concept sa forme la plus développée, en l'articulant à une cosmologie.

Al-Kindî ouvre la voie avec un bref traité De l'intellect, qui distingue plusieurs intellects et pose l'intellect agent comme une réalité toujours en acte, distincte de l'âme humaine. Le texte est court et sa postérité, considérable : traduit en latin, il a diffusé en Occident une grille de lecture avant même qu'on y lise Aristote complet.

Al-Fârâbî construit le système. L'intellect agent y devient la dixième et dernière des intelligences séparées qui procèdent du Premier, celle qui préside à la sphère sublunaire. Deux fonctions lui reviennent, et leur réunion fait la force du dispositif : il donne aux matières leurs formes, et il rend actuellement intelligibles les formes que notre esprit ne saisissait qu'en puissance. La connaissance humaine devient ainsi un cas particulier d'un processus cosmique, et la théorie de l'esprit cesse d'être séparée de la théorie du monde.

Avicenne reprend ce schéma et le radicalise. Il nomme l'intellect agent le donateur des formes, et soutient que notre esprit n'abstrait pas à proprement parler : il se dispose, par l'exercice et par l'expérience sensible, à recevoir une illumination qui vient d'ailleurs. Cette position explique commodément la prophétie, qui devient une réception exceptionnellement puissante, et l'inspiration soudaine, qui devient une réception rapide. Elle a pour prix de retirer à l'individu l'initiative de sa propre pensée.

Averroès franchit un pas supplémentaire, et c'est celui qui fera scandale. Dans son grand commentaire du Traité de l'âme, il soutient que l'intellect matériel lui-même, et non le seul intellect agent, est séparé et unique pour tous les hommes. Chacun de nous n'a en propre que ses images sensibles ; la pensée proprement dite se produit lorsque cet intellect unique s'unit à elles. Vous mesurez l'audace de la thèse : ce n'est pas vous qui pensez, c'est la pensée qui pense en vous, et ce qu'il y a d'éternel dans la pensée n'est pas vous.

Ibn Bâjja puis Ibn Tufayl s'étaient déjà demandé si l'homme peut atteindre une union avec cet intellect de son vivant, et à quelles conditions. Cette question de la jonction est traitée à part dans la fiche conjonction intellectuelle.

La réaction latine

Les traductions du XIIe et du XIIIe siècle introduisent ce dossier dans les universités chrétiennes, où il entre en collision frontale avec une exigence doctrinale : l'immortalité de l'âme individuelle et la responsabilité personnelle supposent que ce qui pense en moi soit bien moi.

Albert le Grand puis Thomas d'Aquin élaborent la réponse qui fera autorité. L'intellect agent n'est ni une intelligence séparée ni un donateur extérieur : c'est une puissance de l'âme individuelle, propre à chaque homme. Thomas en parle comme d'une lumière, participation créée à la lumière divine, qui appartient en propre à celui qui en dispose. L'abstraction redevient alors une opération que le sujet effectue, et non une réception qu'il subit.

Le conflit prend une tournure institutionnelle. En décembre 1270, l'évêque de Paris Étienne Tempier condamne treize propositions, au premier rang desquelles l'unité de l'intellect pour tous les hommes. En mars 1277, une nouvelle condamnation en vise deux cent dix-neuf. Thomas d'Aquin avait entre-temps écrit un traité spécialement dirigé contre la thèse averroïste de l'unité de l'intellect, où il soutient que l'interprétation d'Averroès ne rend pas même compte du texte d'Aristote. Les maîtres ès arts visés, dont Siger de Brabant, ne sont pas nommés dans les documents.

Ce qui se jouait

Il serait facile de traiter cette controverse comme une curiosité d'un autre âge. Elle porte pourtant sur une question qui n'a pas vieilli : qu'est-ce qui, dans l'acte de penser, m'appartient en propre ?

Tous les participants admettent que la pensée atteint l'universel, et que l'universel n'est pas fabriqué par l'individu qui le pense. Deux hommes qui démontrent le même théorème pensent la même chose, non deux choses semblables. Il faut donc rendre compte à la fois du caractère impersonnel de ce qui est pensé et du caractère personnel de celui qui pense. Les solutions se distribuent selon ce qu'elles sacrifient : Averroès préserve l'universalité au prix de l'individualité, Thomas préserve l'individualité et doit expliquer autrement l'universalité, Avicenne tente de tenir les deux par une théorie de la réception.

Devenir du concept

Le concept d'intellect agent disparaît du vocabulaire philosophique à l'âge classique, avec la cosmologie des intelligences séparées qui le soutenait. Descartes n'en a plus besoin : chez lui, c'est l'esprit individuel qui pense, et la garantie de la vérité est cherchée ailleurs.

La question, elle, ressurgit sous d'autres noms. Chaque fois qu'une philosophie soutient que ce qui rend la pensée possible excède l'individu pensant - la langue, les structures sociales, les formes historiques de la rationalité - elle retrouve quelque chose du problème averroïste, sans son appareil cosmologique. Des lecteurs contemporains ont repris explicitement le dossier, parfois pour y trouver une ressource contre les philosophies du sujet, et la thèse de l'unité de l'intellect a connu à ce titre une seconde vie qu'on n'attendait pas.

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