Conjonction intellectuelle

Aussi appelé : Ittisâl, Conjonction avec l'intellect agent, Copulatio, Jonction

Metaphysique 7 min de lecture

Difficulté : 4/5

Union que l'intellect humain peut établir avec l'intellect agent séparé. La philosophie de langue arabe en a fait la fin dernière de l'homme, ce qui revient à placer le salut dans la connaissance.

De quoi il s'agit

Le terme arabe est ittisâl, qui signifie contact, jonction, mise en continuité. Les scolastiques latins le traduiront par continuatio ou copulatio. Il désigne l'union que l'intellect humain peut établir avec l'intellect agent, ce principe séparé qui, selon la cosmologie héritée d'Aristote et de ses commentateurs, rend actuellement pensables les formes que notre esprit ne saisit d'abord qu'en puissance.

Le problème n'a de sens que si l'on tient cet intellect pour extérieur à l'individu. Si ce qui pense en moi est une faculté qui m'appartient, il n'y a rien à rejoindre. Mais si c'est une réalité distincte, alors la vie intellectuelle prend la forme d'un rapprochement, avec des degrés, des conditions et un terme. La conjonction cesse d'être une question d'épistémologie pour devenir une question de destinée.

Al-Fârâbî : le bonheur comme jonction

Al-Fârâbî donne au concept sa première formulation systématique. Il décrit une progression : l'intellect humain, d'abord pure disposition, s'actualise en recevant des intelligibles, puis atteint un état qu'il nomme l'intellect acquis, où il est devenu capable de recevoir directement de l'intellect agent. C'est là que réside, selon lui, la félicité véritable, et le mot n'est pas affaibli : il s'agit bien de la fin dernière de l'homme.

Cette thèse commande sa philosophie politique. La cité excellente est celle qui permet à ses membres d'avancer vers cet état, et son chef est celui qui l'a atteint ; la prophétie s'explique par une jonction d'une intensité exceptionnelle, qui touche aussi l'imagination et peut donc être communiquée en images à ceux qui ne suivraient pas une démonstration. Vous voyez l'économie du dispositif : une seule doctrine rend compte de la connaissance, du bonheur, du gouvernement et de la révélation.

Les témoignages anciens rapportent toutefois qu'Al-Fârâbî aurait, dans un commentaire aujourd'hui perdu de l'Éthique à Nicomaque, nié la possibilité de cette jonction et traité l'immortalité intellectuelle de « conte de vieille femme ». Ibn Tufayl et d'autres s'en font l'écho. L'information est de seconde main, le texte manque, et les spécialistes se partagent entre ceux qui y voient un revirement tardif et ceux qui doutent du rapport. La prudence consiste à signaler la difficulté.

Avicenne : recevoir plutôt que monter

Avicenne déplace l'accent. Chez lui, l'intellect humain n'abstrait pas véritablement : il se dispose, par l'exercice et l'expérience, à recevoir ce que l'intellect agent lui donne. La conjonction devient alors moins une ascension qu'une réceptivité, et ses degrés mesurent la préparation du récipiendaire plutôt que la distance parcourue.

Cette version a deux avantages. Elle explique les éclairs de compréhension soudaine, où la solution se présente sans qu'on l'ait construite, et elle rend compte de la prophétie sans en faire une exception absolue. Elle a un coût : l'initiative de la pensée échappe largement au sujet qui pense.

Ibn Bâjja et Ibn Tufayl : les conditions d'une vie

Avec les philosophes d'al-Andalus, la question devient pratique. Ibn Bâjja consacre un écrit entier à la conjonction de l'intellect avec l'homme, et son Régime du solitaire en tire les conséquences pour l'existence. Les cités imparfaites, soutient-il, ne permettent pas cette fin ; celui qui la poursuit doit s'en séparer intérieurement, vivre à l'écart des usages, se conduire comme une plante solitaire poussée hors du jardin. On a souvent lu ce texte comme un éloge de la retraite. Il est plus exactement un constat politique : quand la cité ne vise pas la perfection de ses membres, la perfection devient une affaire privée.

Ibn Tufayl met la thèse en récit. Son Hayy ibn Yaqzân décrit un homme élevé seul sur une île déserte, qui parvient par ses seules forces à la connaissance du monde, de lui-même et du principe, jusqu'à une expérience d'union que le texte refuse de décrire autrement que par des approches. Le choix de la fiction n'est pas un ornement : il permet d'isoler expérimentalement ce que la nature humaine peut atteindre sans tradition ni enseignement, et il permet aussi de ne pas dire en langage démonstratif ce que l'auteur tient pour indicible.

Averroès : la conjonction comme ordinaire

Averroès renverse la perspective. Puisqu'il tient l'intellect matériel lui-même pour séparé et unique, la jonction n'est plus le sommet exceptionnel d'une carrière intellectuelle : elle est la structure de tout acte de pensée. Chaque fois que quelqu'un comprend quelque chose, l'intellect unique s'unit à ses images sensibles. Ce qui était un idéal devient une description.

Le gain théorique est net, le prix aussi. Ce qui subsiste dans la conjonction n'est pas l'individu : c'est l'intellect, qui ne meurt pas parce qu'il n'est pas né avec moi. La promesse d'immortalité, dans cette version, ne concerne pas celui à qui elle est faite.

La reprise juive et la réaction latine

Maïmonide fait de la perfection intellectuelle la condition de la providence et conclut le Guide des égarés sur une parabole du palais, où les hommes se répartissent selon leur proximité du roi. Ceux qui sont entrés, ce sont ceux qui savent démontrer. La doctrine est transposée dans un cadre religieux sans être édulcorée, ce qui vaudra à Maïmonide des controverses durables au sein du judaïsme.

Dans le monde latin, la conjonction est reçue avec les mêmes textes et refusée pour les mêmes raisons que l'unité de l'intellect. Thomas d'Aquin soutient que la béatitude parfaite n'est pas atteignable dans cette vie et qu'elle ne consiste pas en une jonction avec une intelligence séparée. Les condamnations parisiennes de 1270 et 1277 visent, parmi beaucoup d'autres propositions, l'idée qu'il n'y aurait pas d'état plus excellent que de s'adonner à la philosophie, et celles qui attribuent à l'homme une félicité pleine par la seule connaissance. L'enjeu n'est pas seulement doctrinal : une fin accessible aux seuls démonstrateurs exclut la quasi-totalité des fidèles, et c'est cette conséquence que l'Église refuse.

Prolongements et discussions

Mullâ Sadrâ reprend le motif en le transformant : chez lui, connaître est s'unir à ce qu'on connaît, de sorte que la conjonction n'est plus un événement rare mais le mode même de tout savoir, et elle modifie le degré d'être de celui qui connaît. L'âme n'ayant pas d'essence fixe, ce qu'elle a compris la constitue.

Deux débats restent ouverts. Le premier porte sur la nature de l'expérience visée : est-elle de l'ordre de la connaissance, de sorte que la conjonction serait un état cognitif supérieur, ou de l'ordre de l'union mystique, auquel cas le vocabulaire démonstratif serait un habillage ? Les textes autorisent les deux lectures, et les auteurs eux-mêmes semblent avoir hésité.

Le second porte sur ce qu'il advient de l'individu. Si la conjonction est réelle et si l'intellect rejoint est unique, elle s'achève dans une dissolution de ce qui me distingue. Les philosophes arabes ont cherché diverses manières d'échapper à cette conséquence sans renoncer au principe. Qu'aucune n'ait fait l'unanimité indique assez que la difficulté est réelle, et non le produit d'une hostilité théologique.

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