Les écoles de pensée de la Chine ancienne
Ensemble des courants intellectuels apparus en Chine entre le sixième et le troisième siècle avant notre ère, autour d'une question commune : comment rétablir l'ordre dans un monde politiquement fragmenté. Le classement en écoles est une reconstruction postérieure.
Une classification tardive
Les catégories que nous employons - confucianisme, mohisme, taoïsme, légisme, école des noms - ne viennent pas des intéressés. Elles ont été fixées sous la dynastie des Han, à partir du deuxième siècle avant notre ère, par des historiens et des bibliothécaires qui classaient des textes pour les archives impériales. Les auteurs classés ne se réclamaient pas de ces étiquettes et ne se percevaient pas comme membres de mouvements constitués.
Cette précaution n'est pas un détail d'érudition. Elle commande la lecture. Les textes de cette période sont presque tous composites, réunis sur plusieurs générations, et leur datation reste discutée. Parler d'écoles suggère des institutions, des doctrines fixées et des frontières nettes, là où nous avons des lignées de transmission mouvantes et des textes qui empruntent les uns aux autres.
Ce qui existe réellement, en revanche, c'est un ensemble de questions communes, et c'est par là qu'il vaut mieux entrer.
Les questions partagées
Quatre problèmes reviennent d'un texte à l'autre.
Le premier est celui de l'ordre. Quelle est la source de l'autorité légitime, et par quel moyen obtient-on que les hommes se conduisent bien : par l'exemple, par l'éducation, par le rite, par la récompense et la punition ?
Le deuxième est celui de la nature humaine. Les hommes sont-ils spontanément portés vers le bien, de sorte qu'il suffirait de cultiver ce qui est déjà là, ou sont-ils portés vers leur intérêt, de sorte qu'il faudrait les façonner contre leur inclination ?
Le troisième est celui du langage. Les désordres politiques viennent-ils de ce que les mots ne correspondent plus aux choses, les titres aux fonctions, les noms aux réalités ? Plusieurs textes en font un problème central.
Le quatrième est celui de la Voie. Presque tous les auteurs emploient ce terme, mais ils n'en font pas le même usage : voie du gouvernement juste chez certains, cours spontané des choses chez d'autres.
Les lignées principales
La lignée des lettrés
Confucius, au tournant du sixième et du cinquième siècle avant notre ère, se présente comme un transmetteur plutôt qu'un novateur : il entend restaurer les rites et la culture d'une époque révolue. Son enseignement porte sur la formation de la personne, sur l'exemplarité du gouvernant et sur la piété familiale comme matrice des vertus publiques.
Mencius, deux siècles plus tard, soutient que la nature humaine comporte des germes de bonté que l'éducation développe, et il tire de cette thèse une exigence forte envers les princes : un souverain qui ne nourrit pas son peuple perd son mandat. Xunzi, dans la même lignée, défend la position inverse sur la nature humaine, qu'il tient pour brute et qu'il faut discipliner par le rite et l'étude. Le désaccord entre ces deux auteurs, tous deux se réclamant de Confucius, montre à lui seul la plasticité de la tradition.
Le mohisme
Mozi et ses successeurs constituent le mouvement le plus organisé de la période, avec une discipline interne et une doctrine argumentée. Ils opposent au ritualisme des lettrés un critère d'utilité collective et défendent un souci égal pour tous, sans privilégier les proches. Ils critiquent les dépenses funéraires et la musique cérémonielle comme un gaspillage, prônent la promotion des capables indépendamment de la naissance, et ont développé des techniques de défense des cités assiégées. On leur doit aussi les premiers essais chinois d'argumentation réglée et de logique.
Le courant de la Voie
Les textes rattachés à Laozi et à Zhuangzi forment le versant le plus critique de l'ensemble. Ils contestent l'idée que l'ordre s'obtienne par l'effort, la norme et la réforme, et valorisent la non-intervention, la souplesse et l'ajustement au cours des choses. Chez Zhuangzi, la critique devient épistémologique : toute distinction est prise depuis un point de vue, et vouloir imposer le sien procède d'une méconnaissance.
L'appellation taoïsme est particulièrement problématique, car elle réunit sous un même nom ces textes anciens et des traditions religieuses ultérieures qui n'en dépendent qu'indirectement.
Le légisme
Han Fei, au troisième siècle avant notre ère, synthétise un courant de conseillers et d'administrateurs. Sa position est qu'un État ne peut reposer sur la vertu des gouvernants, car les hommes vertueux sont rares et le pouvoir doit fonctionner avec ceux qu'il a. Il faut donc des lois publiques et invariables, un système de récompenses et de peines, et des méthodes de contrôle des fonctionnaires. La doctrine a fourni son armature à l'unification impériale de 221 avant notre ère.
L'école des noms et les naturalistes
Deux ensembles plus minces mais notables. Le premier rassemble des auteurs dont les textes sont largement perdus, qui travaillaient sur les paradoxes, la référence des termes et la relation entre le nom et la chose. Le second regroupe des spéculations sur les puissances complémentaires et sur les phases qui rythment les transformations naturelles, dont l'influence sur la médecine et la cosmologie chinoises sera durable.
Des controverses réelles
Ces courants ne coexistaient pas paisiblement. Les mohistes attaquent nommément le ritualisme des lettrés, les lettrés reprochent aux mohistes de nier les liens familiaux, les légistes se moquent de la confiance placée dans la vertu, et les textes de la Voie renvoient tout le monde à sa présomption. Ce sont ces polémiques croisées qui donnent à la période sa qualité philosophique : les positions y sont construites contre des objections identifiées.
Postérité
L'unification impériale referme cette période et lui donne son épilogue. Le premier empire s'appuie sur les méthodes légistes ; la dynastie suivante, celle des Han, élève les textes de la lignée des lettrés au rang de canon scolaire et administratif, tout en conservant en pratique une part de l'outillage légiste. Le mohisme, lui, disparaît comme mouvement et n'est redécouvert qu'à l'époque moderne.
La tradition ultérieure a beaucoup travaillé cet héritage. La pensée néoconfucéenne des dixième et onzième siècles de notre ère relit les textes anciens avec des questions nouvelles sur la constitution du réel et sur la connaissance de soi.
En Europe, ces textes arrivent tardivement, par les traductions des missionnaires jésuites à partir du dix-septième siècle. Leibniz s'y intéresse de près, Voltaire s'en sert dans ses polémiques, et une longue série de malentendus s'installe, dont le moindre n'est pas la question de savoir s'il s'agit de philosophie ou de sagesse. La recherche contemporaine, sinologique et philosophique, a établi qu'il s'agit bien d'argumentation et non seulement d'aphorismes, tout en montrant que les catégories forgées pour la pensée grecque ne s'y appliquent pas sans reste.
Comment aborder ce corpus
Trois conseils de prudence. D'abord, méfiez-vous des étiquettes : lisez les textes avant les classifications. Ensuite, n'attendez pas de systèmes : ces écrits procèdent souvent par entretiens, anecdotes et sentences, ce qui n'empêche pas la rigueur mais demande une lecture patiente. Enfin, tenez compte de l'état des sources : les traductions françaises disponibles sont de qualité très inégale, et une édition annotée vous épargnera bien des contresens.