Francisco Suárez

5 janvier 1548 - 25 septembre 1617 🇪🇸 espagnole 17 min de lecture

Jésuite espagnol surnommé le Docteur éminent, Francisco Suárez a réorganisé la métaphysique en discipline autonome et soutenu que le pouvoir politique appartient d'abord à la communauté, deux gestes dont la philosophie moderne est largement sortie.

Biographie

Francisco Suárez naît à Grenade le 5 janvier 1548, dans une famille de juristes aisés, une génération après la fin de la Reconquista. Il entre à l'université de Salamanque vers treize ans pour y étudier le droit, et demande son admission dans la Compagnie de Jésus en 1564. Les récits de sa vie rapportent qu'il fut d'abord jugé médiocre et admis de justesse, ce qui est devenu un lieu commun de ses biographies ; la suite a réglé la question.

Formation

Il étudie la philosophie puis la théologie à Salamanque, dans une université alors au sommet de son influence, où l'on repensait le droit des gens à la lumière de la conquête de l'Amérique. Ordonné prêtre en 1572, il commence aussitôt à enseigner.

Une carrière d'enseignant itinérant

Suárez enseigne successivement à Ségovie, Ávila, Valladolid, puis au Collège romain, où il séjourne de 1580 à 1585. Il passe ensuite par Alcalá et Salamanque, avant d'occuper à partir de 1597 la chaire de théologie de l'université de Coimbra, au Portugal, à la demande du roi. Il y restera près de vingt ans. C'est de cette période que datent ses œuvres les plus personnelles.

Sa réputation est européenne de son vivant. On l'appelle le Docteur éminent, et ses cours sont copiés et discutés bien au-delà du monde catholique. Les universités protestantes d'Allemagne enseigneront la métaphysique sur ses Disputationes pendant une bonne partie du XVIIe siècle, fait rare pour un jésuite espagnol.

Les affaires de son temps

Suárez n'est pas resté dans sa chaire. Il prend part à la controverse sur la grâce et le libre arbitre qui divise alors dominicains et jésuites, en défendant une position proche de celle de Molina. En 1613, il publie à la demande du pape une Defensio fidei dirigée contre le serment d'allégeance imposé par Jacques Ier d'Angleterre. Le livre y soutient que l'autorité politique ne descend pas directement de Dieu sur le roi, mais passe par la communauté. Il fut brûlé publiquement à Londres et condamné en France, où la thèse paraissait menacer le pouvoir royal.

Les dernières années

Suárez quitte l'enseignement vers 1615 et meurt à Lisbonne le 25 septembre 1617. Une partie considérable de son œuvre, notamment son traité De anima et ses traités sur les vertus théologales, paraît après sa mort. L'ensemble de ses écrits remplit plus de vingt volumes in-folio dans l'édition du XIXe siècle, ce qui explique en partie que sa lecture soit longtemps restée l'affaire de spécialistes.

Pensée principale

La métaphysique devient une discipline

Avant Suárez, faire de la métaphysique consistait à commenter la Métaphysique d'Aristote, livre après livre. Les Disputationes metaphysicae de 1597 rompent avec cet usage : Suárez réorganise l'ensemble des questions selon un ordre qui lui est propre, en cinquante-quatre disputes, de l'objet de la science jusqu'aux êtres de raison. Le résultat ressemble pour la première fois à un traité systématique de métaphysique, et c'est sous cette forme que la discipline passera dans les manuels européens, protestants compris, puis chez les auteurs que l'on appelle modernes.

L'objet de cette science est l'étant en tant qu'étant. Suárez distingue le concept formel, qui est l'acte par lequel nous concevons, et le concept objectif, c'est-à-dire la chose en tant qu'elle est conçue. Cette paire de notions, destinée à un long avenir, est l'une des sources du sens moderne du mot objectif. Sur la question de savoir si l'être se dit au même sens de Dieu et des créatures, il refuse l'univocité que soutenait Duns Scot et maintient une analogie, mais une analogie d'attribution intrinsèque : les créatures sont réellement de l'être, et non de l'être par simple renvoi à Dieu.

Essence, existence, individus

Deux thèses précises ont fait la réputation technique de Suárez.

La première concerne l'essence et l'existence. La tradition thomiste y voyait, dans les créatures, deux principes réellement distincts. Suárez soutient qu'il n'y a entre elles qu'une distinction de raison, fondée dans la chose : une essence qui n'existe pas n'est rien du tout, et l'on ne peut donc poser l'essence comme une réalité à laquelle l'existence viendrait s'ajouter. Ce que nous distinguons, c'est la chose considérée comme possible et la même chose considérée comme effective.

La seconde concerne l'individuation. Qu'est-ce qui fait que cet homme est celui-ci et non un autre ? Thomas invoquait la matière, Scot une différence formelle ultime. Suárez répond qu'aucun principe ajouté n'est nécessaire : chaque étant est individué par son entité propre, c'est-à-dire par le fait d'être cette chose-là. L'universel n'existe que dans l'esprit. Cette position, qui simplifie radicalement le problème, a souvent été lue comme un pas vers le nominalisme, ce que les suaréziens contestent.

Il faut y ajouter sa doctrine des modes, ces déterminations qui ne sont pas des choses mais ne sont pas non plus rien, et par lesquelles il explique l'union de l'âme et du corps ou l'inhérence d'un accident. Le vocabulaire des modes et des distinctions, chez Descartes, chez Leibniz et jusque chez Spinoza, vient en partie de cet atelier.

La loi et sa force obligatoire

De legibus ac Deo legislatore, en 1612, examine ce qu'est une loi et pourquoi elle oblige. La question divisait les théologiens : la loi naturelle oblige-t-elle parce que la raison le prescrit, ou parce que Dieu le veut ? Les intellectualistes soutenaient la première réponse, les volontaristes la seconde. Suárez prend une position intermédiaire : la raison discerne ce qui est bon ou mauvais pour une nature, mais c'est le commandement d'un législateur qui transforme ce discernement en obligation. La loi est donc un acte de raison et de volonté.

Il distingue avec soin la loi naturelle, qui vaut par la nature des choses, et le droit des gens, qu'il range du côté du droit humain positif : il n'est pas déduit de la nature, il résulte d'un consentement presque universel entre les peuples et peut changer. Cette distinction, que Hugo Grotius reprendra à sa manière, est l'un des points de départ du droit international moderne.

Le pouvoir vient de la communauté

La thèse politique de Suárez est la plus facile à énoncer et la plus lourde de conséquences. Les hommes ne naissent pas sujets d'un prince. Dieu donne le pouvoir politique à la communauté humaine constituée, non à un homme en particulier ; c'est la communauté qui, par une sorte de pacte, le transfère à ceux qui gouverneront, sous la forme qu'elle juge bonne. Il s'ensuit que la monarchie n'est pas de droit divin direct, que la forme du régime est une affaire humaine, et que le pouvoir reçu reste lié à sa fin, le bien commun.

C'est pour avoir soutenu cela contre Jacques Ier que sa Defensio fidei fut brûlée à Londres. Suárez admet, dans des conditions strictes et contre la tyrannie manifeste, un droit de résistance de la communauté. Il n'est pas pour autant un théoricien de la souveraineté populaire au sens moderne : la communauté transfère son pouvoir et ne le garde pas, et l'ordre politique demeure pour lui ordonné à une fin reçue.

La guerre

Son traité De bello, inséré dans l'étude de la charité, reprend et affine la doctrine de la guerre juste élaborée à Salamanque : seule l'autorité publique peut déclarer la guerre, il faut une cause juste, qui est la réparation d'une injustice grave, et la conduite des opérations doit rester proportionnée. Suárez insiste sur un point délicat : le prince qui engage ses sujets doit avoir examiné la justice de sa cause, et le doute n'autorise pas la guerre.

Œuvres majeures

Disputationes metaphysicae (1597)

Cinquante-quatre disputes qui parcourent tout le champ de la métaphysique selon un ordre indépendant du texte d'Aristote : l'objet de la science, les propriétés de l'étant, les causes, la substance et les accidents, l'étant fini et l'étant infini, et pour finir les êtres de raison. C'est l'ouvrage qui a fait de la métaphysique une discipline avec son plan et son vocabulaire, et il a servi de manuel bien au-delà du monde catholique. Schopenhauer y voyait un abrégé de toute la sagesse scolastique, jugement qui dit à la fois l'admiration et la distance.

De legibus ac Deo legislatore (1612)

Dix livres sur la loi, qui forment le plus grand traité juridique de la seconde scolastique. Suárez y définit la loi, examine sa force obligatoire, distingue loi éternelle, loi naturelle, droit des gens, loi civile, loi canonique et loi ancienne. Deux apports ont marqué la suite : le rattachement du droit des gens au droit humain positif, ce qui en fait un droit susceptible d'évoluer, et la thèse selon laquelle le pouvoir politique est confié à la communauté avant de l'être aux gouvernants.

Defensio fidei catholicae (1613)

Écrit à la demande du Saint-Siège contre le serment d'allégeance exigé par Jacques Ier d'Angleterre, ce traité polémique soutient que le roi ne tient pas son autorité directement de Dieu et que la communauté politique en est le premier dépositaire. Le livre fut brûlé publiquement à Londres et mal reçu en France. On y lit la version la plus nette des conséquences politiques de la doctrine suarézienne de la loi, ce qui en fait, malgré son caractère circonstanciel, un document majeur de l'histoire des théories du pouvoir.

Opus de triplici virtute theologica (1621)

Publié après la mort de son auteur, cet ensemble traite de la foi, de l'espérance et de la charité. Il contient le traité De bello, l'un des exposés les plus rigoureux de la doctrine de la guerre juste : autorité compétente, cause juste limitée à la réparation d'une injustice grave, proportion dans la conduite, obligation d'examiner sa cause avant d'engager ses sujets. Ce texte prolonge le travail commencé à Salamanque sur la légitimité de la conquête et sur les droits des peuples.

De anima (1621)

Autre ouvrage posthume, ce traité sur l'âme s'écarte sur plusieurs points de la tradition thomiste, en particulier sur l'union de l'âme et du corps, que Suárez explique par sa doctrine des modes. Il y développe aussi une analyse des facultés et de la connaissance qui a nourri la psychologie des écoles au XVIIe siècle. Moins lu que la métaphysique et le droit, il est aujourd'hui redécouvert par les historiens de la philosophie de l'esprit.

Postérité et influence

Le manuel de l'Europe savante

La première postérité de Suárez est scolaire et massive. Les Disputationes metaphysicae deviennent, dans la première moitié du XVIIe siècle, l'ouvrage de référence pour enseigner la métaphysique, y compris dans les universités luthériennes d'Allemagne, où l'on reprend son plan tout en discutant ses thèses. Les auteurs que nous appelons modernes n'ont donc pas rencontré la scolastique dans les sommes médiévales, mais pour une bonne part dans cette mise en forme.

Chez les philosophes modernes

Descartes, formé chez les jésuites, cite Suárez et travaille avec des notions - la distinction, le mode, l'idée considérée objectivement - dont les Disputationes avaient fixé l'usage. Leibniz raconte l'avoir lu très jeune et sans peine, et il y revient dans ses discussions sur la substance et l'individualité. Chez Spinoza, le vocabulaire de la substance, des attributs et des modes a été rapproché de cet héritage, sans que la filiation soit directe. Christian Wolff, qui n'est pas encore documenté sur Philotopie, est enfin celui par qui que ce plan de la métaphysique arrive jusqu'à Kant, dont la table des disciplines métaphysiques en garde la trace.

En droit et en politique

L'influence est ici plus facile à suivre. La thèse selon laquelle le pouvoir appartient d'abord à la communauté, et la distinction du droit des gens comme droit humain positif, passent dans les traités de Hugo Grotius et de Samuel Pufendorf, qui fondent le droit naturel moderne en le détachant progressivement de la théologie. Les historiens du droit international font de la seconde scolastique espagnole, de Francisco de Vitoria à Suárez, l'une des sources de leur discipline. Les lecteurs du XXe siècle ont aussi relevé la proximité entre la doctrine suarézienne du transfert du pouvoir et les théories du contrat, chez Locke notamment, en discutant la part de l'héritage et celle de la rencontre.

La lecture heideggérienne

Au XXe siècle, Heidegger a donné à Suárez une place inattendue : celle de la charnière par laquelle la question de l'être, telle que la posait la scolastique, est transmise à l'ontologie moderne, et par là même recouverte. Ce diagnostic a beaucoup fait pour tirer Suárez de l'érudition spécialisée, en même temps qu'il a imposé une grille de lecture que les spécialistes jugent souvent trop rapide.

Aujourd'hui

Les travaux sur la seconde scolastique se sont multipliés depuis une trentaine d'années, en Europe comme en Amérique latine, et Suárez n'est plus seulement un passeur. On l'étudie pour lui-même, sur l'individuation, sur le statut des êtres de raison, sur la théorie de la loi. Les éditions critiques et les traductions progressent, ce qui rend cette œuvre immense un peu moins inaccessible.

Controverses et débats

Dernier scolastique ou premier moderne ?

C'est le débat historiographique central. Étienne Gilson a fait de Suárez le responsable d'un glissement de la métaphysique vers l'essence, au détriment de l'acte d'exister, et donc l'auteur d'une déviation dont la philosophie moderne porterait la marque. Des travaux plus récents jugent ce verdict trop dépendant d'un parti thomiste et montrent un auteur qui discute pied à pied, sans intention de rompre. Vous rencontrerez les deux lectures, et le choix entre elles détermine toute l'évaluation de son œuvre.

Nominaliste malgré lui ?

En soutenant que chaque chose est individuée par sa propre entité et que l'universel n'a d'existence que dans l'esprit, Suárez s'est exposé au reproche de nominalisme. Ses défenseurs répondent qu'il maintient une communauté réelle des natures et qu'il refuse explicitement la position d'Ockham. La question reste discutée, parce qu'elle dépend de ce que l'on accorde à la notion de nature considérée en elle-même.

La loi oblige-t-elle par la raison ou par la volonté ?

Sa position médiane - la raison discerne, le commandement oblige - a été critiquée des deux côtés. Les intellectualistes y voient une concession au volontarisme qui rend l'obligation extérieure à la nature. Les volontaristes la jugent trop timide. Le débat n'est pas clos, d'autant qu'il se rejoue aujourd'hui dans les discussions sur le fondement de la normativité.

Un précurseur de la souveraineté populaire ?

Sa thèse sur l'origine communautaire du pouvoir a été lue, surtout aux XIXe et XXe siècles, comme une anticipation de la démocratie moderne, parfois dans une intention apologétique. L'objection est solide : chez Suárez, la communauté transfère son pouvoir et ne le conserve pas, le régime reste ordonné à une fin reçue et il n'est question ni d'égalité politique ni de représentation. La thèse est anti-absolutiste, elle n'est pas démocratique.

La controverse sur la grâce

Suárez a pris part au conflit qui opposa jésuites et dominicains sur l'accord de la grâce et du libre arbitre, en soutenant une position proche de celle de Molina. Rome n'a jamais tranché et a imposé le silence aux deux camps. Les commentateurs discutent encore de la cohérence de sa solution avec sa métaphysique de la causalité.

La grille heideggérienne

La place que Heidegger lui assigne a tiré Suárez de l'oubli, mais au prix d'une simplification : elle le réduit à une fonction dans un récit d'ensemble sur l'oubli de l'être. Les spécialistes de la seconde scolastique objectent que ce récit ne tient pas compte du détail des textes, et qu'il juge une œuvre d'après ce qu'elle a rendu possible plutôt que d'après ce qu'elle dit.

Pour aller plus loin

Ne commencez pas par le début

Les Disputationes metaphysicae comptent plus de mille pages serrées. N'essayez pas de les lire dans l'ordre. Les disputes sur l'objet de la métaphysique, sur la distinction de l'essence et de l'existence et sur l'individuation sont celles que la philosophie a retenues, et elles se lisent séparément. Un avertissement utile : Suárez expose toujours d'abord les opinions adverses, longuement, avant de donner la sienne. Perdre de vue cette architecture conduit à lui attribuer des thèses qu'il réfute.

Le versant juridique et politique

De legibus est plus accessible, parce que les questions y sont immédiatement intelligibles : qu'est-ce qu'une loi, qui peut en faire, pourquoi obéir. Les livres sur la loi naturelle et sur le droit des gens suffisent pour saisir l'essentiel. La Defensio fidei, plus polémique, montre la doctrine en situation.

Traductions

L'œuvre est en latin et les traductions françaises sont partielles. Plusieurs disputes métaphysiques et des extraits substantiels de De legibus existent en français, de même que des traductions anglaises et espagnoles désormais nombreuses. Vérifiez toujours quelle dispute ou quel livre contient le volume que vous ouvrez : les titres des recueils sont trompeurs.

Pour situer l'œuvre

Lisez en amont Thomas d'Aquin et Duns Scot, dont Suárez discute constamment les positions. En aval, les Méditations métaphysiques de Descartes permettent de mesurer ce qui a été conservé du vocabulaire scolastique et ce qui a été abandonné. Du côté politique, la comparaison avec Machiavel est instructive par contraste : la même époque pose la question du pouvoir sans jamais la poser dans les mêmes termes.

Les travaux actuels

Les études sur la seconde scolastique sont en plein essor. Les revues accessibles sur Cairn.info et OpenEdition Journals publient régulièrement sur Suárez, et les bases PhilPapers et l'Internet Encyclopedia of Philosophy permettent de repérer rapidement l'état des discussions sur l'individuation et sur la théorie de la loi.

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