Aristippe de Cyrène
Venu d'Afrique du Nord pour écouter Socrate, Aristippe est à l'origine de l'école cyrénaïque, qui fait du plaisir présent la fin de la vie. La part qui lui revient personnellement dans cette doctrine reste discutée.
Biographie
Aristippe naît à Cyrène, cité grecque de la côte africaine, dans l'actuelle Libye, vers 435 avant notre ère. Il meurt vers 356. Comme pour la plupart des socratiques, ces dates sont des estimations que l'on tire de sa présence auprès de Socrate et de ses séjours à Syracuse.
Une cité prospère
Cyrène est alors une ville riche, fondée par des colons de Théra, célèbre pour le commerce d'une plante médicinale aujourd'hui disparue, le silphium. Aristippe appartient à une famille aisée, ce qui explique qu'il ait pu voyager et vivre sans métier. Cette origine importe : elle le place d'emblée à distance des querelles de la citoyenneté athénienne.
Le voyage vers Socrate
Diogène Laërce raconte qu'Aristippe, ayant entendu parler de Socrate pendant les jeux olympiques, décida de se rendre à Athènes pour le connaître. L'anecdote est peut-être arrangée, mais le fait de la fréquentation est bien attesté : Xénophon le met en scène dans les Mémorables, en discussion avec Socrate sur la maîtrise de soi et le goût du confort.
Il sera, selon les sources, le premier des compagnons de Socrate à faire payer son enseignement. Le détail est rapporté pour le blâmer. Il signale surtout qu'Aristippe ne se reconnaissait pas dans le refus socratique de vendre la parole.
Les cours de Sicile
Une grande partie de sa vie se passe hors d'Athènes, et notamment à Syracuse, auprès du tyran Denys. Les sources ne s'accordent pas toujours sur lequel des deux Denys, le père ou le fils, ce qui rend la chronologie incertaine.
Les anecdotes de cour abondent, et elles se ressemblent : Aristippe accepte l'or, les vêtements de prix, les humiliations même, et s'en explique par une formule tranquille. Interrogé sur la différence entre lui et les autres, il aurait répondu qu'il savait vivre également dans l'abondance et dans le dénuement. La tradition lui prête aussi ce mot sur une courtisane célèbre : je la possède, je ne suis pas possédé par elle. Ces récits viennent de Diogène Laërce et de recueils d'anecdotes ; ils composent un personnage plus qu'ils ne rapportent des faits.
La famille
Aristippe eut une fille, Arété, dont la tradition rapporte qu'elle enseigna la philosophie et transmit la doctrine à son propre fils, un second Aristippe surnommé pour cette raison celui qui fut instruit par sa mère. Cette généalogie a une conséquence importante : elle rend difficile de savoir laquelle des thèses cyrénaïques revient au grand-père et laquelle au petit-fils.
La fin
Aristippe serait mort à Lipari, île au nord de la Sicile, au cours d'un voyage de retour vers Cyrène. La précision vient d'une source tardive et isolée. Ce que l'on peut dire avec plus d'assurance, c'est qu'il ne fonda pas d'école au sens institutionnel à Athènes : l'école cyrénaïque prend forme après lui, dans sa cité natale et autour de ses héritiers.
Pensée principale
Une précaution s'impose avant tout exposé. Ce que l'on appelle la doctrine cyrénaïque nous est connu par des résumés tardifs, principalement Diogène Laërce et Sextus Empiricus, qui décrivent un système déjà constitué. Les historiens s'accordent mal sur la part qui revient à Aristippe lui-même et celle qui revient à ses successeurs, à commencer par son petit-fils. Lisez donc ce qui suit comme l'exposé d'une position dont Aristippe est l'origine reconnue, non comme la transcription de ses propres mots.
Nous ne connaissons que nos affections
Le point de départ est une thèse de connaissance, et elle est plus radicale qu'on ne l'attend d'une école réputée pour son goût du plaisir.
Ce que nous saisissons, disent les cyrénaïques, ce sont nos affections, c'est-à-dire nos états : je suis blanchi, je suis adouci, je suis blessé. Ces états sont évidents et indiscutables. Ce qui les produit, en revanche, nous échappe. Je sais avec certitude que je vois du blanc ; je ne sais pas que la chose est blanche.
La conséquence est double. Elle ruine d'abord toute prétention à connaître la nature des choses, et par là toute physique et toute métaphysique : les cyrénaïques les abandonnent. Elle rend ensuite impossible de comparer les expériences de deux personnes, puisque chacun n'a accès qu'à la sienne. Vous reconnaîtrez là un problème que la philosophie moderne a retrouvé sous d'autres noms.
Le plaisir comme fin
Si l'affection est le seul terrain sûr, alors la conduite doit se régler sur elle. Les cyrénaïques distinguent trois états : le plaisir, la douleur et l'état intermédiaire. Ils les décrivent par une image empruntée au mouvement. Le plaisir est un mouvement doux, la douleur un mouvement rude, l'intermédiaire une absence de mouvement.
Cette image porte une thèse forte : le plaisir est quelque chose de positif, il ne consiste pas dans le simple retrait de la douleur. C'est sur ce point que la divergence avec Épicure sera la plus nette. Pour Épicure, l'absence de trouble est déjà le plaisir le plus haut ; pour les cyrénaïques, elle n'est rien, c'est l'état de celui qui dort.
Le présent seul
La thèse la plus caractéristique est celle du privilège du présent. Seul compte le plaisir particulier, éprouvé maintenant. Le souvenir d'un plaisir passé n'est pas un plaisir, l'attente d'un plaisir futur non plus. Les cyrénaïques refusent donc de faire du bonheur, entendu comme somme des plaisirs d'une vie, la fin de l'action : cette somme n'est jamais donnée, elle n'est qu'une abstraction, et courir après elle revient à sacrifier le seul temps où l'on puisse jouir.
Cette position les sépare de presque toute la philosophie grecque, qui pense la vie bonne comme un tout. Elle a une cohérence : si nous ne saisissons que nos affections, et si une affection est toujours actuelle, il n'y a rien d'autre à viser.
Le plaisir du corps
Les cyrénaïques tiennent les plaisirs du corps pour plus intenses que ceux de l'esprit, et l'intensité est pour eux le seul critère. Ils ne classent pas les plaisirs par noblesse : un plaisir n'est pas meilleur parce que son objet est élevé. Cette égalité de principe est ce que leurs adversaires ont trouvé le plus choquant.
Il faut pourtant noter une nuance, souvent oubliée. Le sage cyrénaïque n'est pas l'homme qui cède à tout. Il est celui qui demeure maître, qui use des plaisirs sans en dépendre. La formule prêtée à Aristippe sur la courtisane dit exactement cela : la possession n'est pas la dépendance. La doctrine exige donc une forme de discipline, ce qui la rend moins commode à pratiquer qu'à résumer.
L'adaptation comme art
De cet ensemble découle un art de vivre. Puisque les circonstances ne dépendent pas de nous et que seul compte ce que nous en éprouvons, la qualité maîtresse est la faculté de s'ajuster. Aristippe passe pour avoir su être également à l'aise à la cour d'un tyran et sur une route poussiéreuse. Ses adversaires y voient de la complaisance, ses héritiers une souveraineté.
Prudence et société
Les cyrénaïques n'ignorent pas la vie commune, mais ils la traitent en termes d'utilité. La loi et la coutume ne valent pas par elles-mêmes ; on s'y conforme parce qu'il est avantageux de le faire. Cette position, cohérente avec le reste, fournit une morale minimale : elle explique qu'on ne vole pas, elle n'explique pas qu'on se dévoue.
Œuvres majeures
Rien d'Aristippe ne nous est parvenu. Pire, les anciens eux-mêmes n'étaient pas d'accord sur le fait qu'il ait écrit. Diogène Laërce donne une liste de titres, puis rapporte l'opinion de ceux qui soutenaient qu'il n'avait rien laissé. Philotopie ne lui consacre donc aucune fiche d'œuvre : il n'y a pas de livre à ouvrir.
Ce que la liste annonce
Les titres transmis par Diogène Laërce dessinent une production variée : une histoire de la Libye adressée au tyran Denys, des dialogues, des traités de morale, et plusieurs écrits dont le sujet ne se devine pas. Rien ne subsiste de cet ensemble, pas même une citation continue.
Un ouvrage douteux
La tradition lui a longtemps attribué un texte intitulé Sur le luxe des anciens, cité par plusieurs auteurs. Les spécialistes considèrent aujourd'hui qu'il s'agit d'un écrit plus tardif placé sous son nom, ce qui était une pratique courante. Les anecdotes croustillantes sur les philosophes que ce texte contient expliquent son succès et invitent à s'en méfier.
Les témoignages
Ce qui tient lieu d'œuvre, ce sont les témoignages. Trois ensembles comptent.
Xénophon, dans les Mémorables, met en scène un échange entre Socrate et Aristippe sur la maîtrise de soi et sur le choix d'une vie sans charges publiques. C'est le document le plus ancien et le plus proche.
Diogène Laërce, au livre II de ses Vies, consacre à Aristippe et aux cyrénaïques un développement qui reste la source principale, anecdotes comprises.
Sextus Empiricus, dans ses ouvrages sceptiques, expose la théorie cyrénaïque de la connaissance avec un soin dont nous lui sommes redevables. Il écrit cependant longtemps après, et il l'expose pour la comparer à sa propre position.
Les éditions modernes
Les fragments et témoignages ont été rassemblés au XXe siècle, notamment dans le recueil de Gabriele Giannantoni consacré aux socratiques. Des éditions commentées de l'école cyrénaïque existent également en anglais et en italien. C'est le seul moyen sérieux d'aborder Aristippe, parce qu'elles indiquent pour chaque énoncé qui le rapporte et à quelle distance.
Postérité et influence
L'école cyrénaïque
La première postérité d'Aristippe est une école, qui porte le nom de sa ville. Elle se développe au IVe et au IIIe siècle avant notre ère, autour de sa fille Arété, de son petit-fils, puis de maîtres qui en tirent des conclusions divergentes. Trois noms sont retenus par les sources.
Hégésias, surnommé celui qui persuade de mourir, soutient que le bonheur est hors d'atteinte et que la vie contient plus de douleur que de plaisir. Anniceris insiste au contraire sur l'amitié, la reconnaissance et l'attachement aux proches, qui sont des plaisirs à part entière. Théodore, dit l'athée, conteste l'existence des dieux et place la fin non dans le plaisir particulier mais dans un état durable de joie.
Cette dispersion est instructive : elle montre qu'une doctrine du plaisir présent ne détermine pas à elle seule une manière de vivre, et qu'elle peut conduire au désespoir comme à la douceur.
Épicure, héritier et adversaire
L'école d'Épicure se construit en partie contre les cyrénaïques. Le désaccord porte sur la nature du plaisir : mouvement doux pour les uns, absence de trouble pour l'autre. Il porte aussi sur le temps, puisque Épicure fait entrer dans le bonheur le souvenir et l'attente, ce que les cyrénaïques refusent.
Le débat est loin d'être scolaire. Il revient à demander si une vie heureuse est une suite d'instants réussis ou un état d'ensemble. La question n'est pas close.
Une présence discrète dans la tradition
L'école cyrénaïque s'éteint tôt, absorbée par l'épicurisme. Aristippe survit surtout comme figure : celui qui savait tirer parti de tout. Horace lui consacre des vers, Montaigne le cite, les moralistes classiques l'évoquent comme un modèle d'aisance. Dans les histoires de la philosophie, il occupe longtemps la place d'un contre-exemple commode.
Le regain contemporain
Deux raisons ont ramené l'attention sur les cyrénaïques.
La première tient à leur théorie de la connaissance. L'idée que nous n'avons d'accès certain qu'à nos propres états, et qu'il est impossible d'être sûr que votre expérience du rouge ressemble à la mienne, recoupe des problèmes discutés en philosophie de l'esprit sous le nom de qualia. Plusieurs travaux récents ont pris les cyrénaïques au sérieux sur ce terrain, en soulignant qu'ils formulent l'une des premières positions subjectivistes de l'histoire.
La seconde tient à l'éthique. Les recherches sur le bien-être, en philosophie comme en économie, ont remis en circulation la question de savoir si le bonheur se mesure en instants ou en récit de vie. Les cyrénaïques défendent la première branche avec une netteté rare.
Ce qui reste discutable
Il faut résister à la tentation de faire d'Aristippe un précurseur. Les concepts contemporains ne sortent pas de ses formules, et les rapprochements servent à éclairer, non à établir une filiation. Ce que l'on peut dire est plus modeste et plus sûr : les cyrénaïques ont posé tôt des questions que l'on croyait modernes.
Controverses et débats
L'aïeul ou le petit-fils ?
C'est la difficulté principale, et elle commande toutes les autres. Les exposés systématiques de la doctrine cyrénaïque que nous possédons décrivent une position élaborée, articulant une théorie de la connaissance et une morale. Une partie des historiens, à la suite d'Erich Mannebach et d'autres éditeurs, attribue cette élaboration au second Aristippe, le petit-fils, voire aux maîtres suivants. D'autres estiment que l'essentiel remonte au compagnon de Socrate.
La question n'est pas de pure érudition. Si la doctrine est tardive, alors Aristippe l'Ancien est surtout un homme dont le mode de vie a servi de point de départ, et la fiche que vous lisez porte moins sur un philosophe que sur une tradition. Aucun document ne permet de trancher.
Le poids des anecdotes
Aristippe est l'un des philosophes antiques les plus richement pourvus en anecdotes, et c'est un problème. Le genre de la vie de philosophe obéit à ses propres règles : il faut une formule frappante, une scène de cour, un mot d'auteur. Ces récits circulent, se transforment et s'attribuent d'un philosophe à l'autre.
Il en résulte un portrait cohérent et séduisant, celui de l'homme qui s'adapte à tout. Ce portrait est peut-être exact. Il est en tout cas construit, et par des auteurs qui écrivaient des siècles plus tard.
Hédonisme ou maîtrise de soi ?
Deux lectures d'Aristippe s'affrontent depuis l'Antiquité. La première, celle de ses adversaires, en fait le philosophe de la jouissance sans frein, l'homme des banquets et des courtisanes. La seconde souligne que la doctrine exige de ne pas se laisser posséder par ce dont on jouit, ce qui suppose une discipline constante.
Les deux lectures trouvent appui dans les mêmes textes, parce que les textes eux-mêmes hésitent. Xénophon le montre refusant les charges publiques pour vivre à son aise, ce qui peut se lire comme de la mollesse ou comme un choix réfléchi de liberté.
Un socratique ?
On s'est demandé si Aristippe méritait le nom de socratique. Il fait payer ses leçons, ce que Socrate refusait ; il fuit la vie politique, où Socrate tenait son rang ; il fait du plaisir la fin, là où Socrate cherchait le bien.
La réponse la plus courante consiste à observer qu'il retient de Socrate autre chose : l'exigence de maîtrise, l'indifférence aux opinions reçues et l'idée que la philosophie se juge à la vie qu'elle permet. Les socratiques ont hérité d'un maître qui ne laissait pas de doctrine, et chacun a pris ce qui lui convenait. La divergence entre Aristippe et Antisthène en est la meilleure illustration.
Une morale peut-elle se passer d'avenir ?
La thèse du privilège du présent soulève une objection classique, déjà formulée dans l'Antiquité : une vie tout entière tournée vers le plaisir actuel semble incapable de projet, d'engagement ou de fidélité. Les cyrénaïques répondent par l'argument de la prudence, qui recommande de tenir ses engagements parce qu'il est avantageux de passer pour fiable.
Cette réponse satisfait certains commentateurs et pas d'autres. Elle rend compte de la régularité extérieure des conduites ; on lui reproche de ne pas rendre compte de ce que l'on fait quand personne ne regarde.
Pour aller plus loin
Les sources anciennes
Xénophon, Mémorables, livre II, chapitre 1. C'est le témoignage le plus ancien : Socrate y interroge Aristippe sur la maîtrise de soi et sur le refus des charges publiques. Quelques pages, à lire en premier.
Diogène Laërce, Vies et doctrines des philosophes illustres, livre II. La source principale, avec la liste des écrits, les anecdotes et un exposé de la doctrine cyrénaïque. L'édition française dirigée par Marie-Odile Goulet-Cazé, au Livre de Poche, signale en note ce qui est douteux.
Sextus Empiricus, Contre les mathématiciens, pour l'exposé de la théorie cyrénaïque de la connaissance. C'est là que se trouve l'argument sur les affections.
Platon, Philèbe et Gorgias, pour le débat grec sur la valeur du plaisir. Aristippe n'y est pas nommé, mais les positions discutées sont proches des siennes.
Éditions de fragments
Giannantoni, Gabriele, Socratis et Socraticorum reliquiae, Bibliopolis. L'édition de référence pour l'ensemble des socratiques, Aristippe compris.
Mannebach, Erich, Aristippi et Cyrenaicorum fragmenta. Recueil ancien mais toujours cité, à l'origine de la distinction entre les apports de l'aïeul et ceux de ses successeurs.
Études
Les travaux contemporains sur les cyrénaïques sont surtout anglophones et italiens. Pour une porte d'entrée en français, les chapitres consacrés aux socratiques dans les histoires de la philosophie antique, notamment celles publiées aux Presses universitaires de France, présentent l'état de la question sans supposer de connaissances préalables.
Sur la théorie de la connaissance, les études récentes rapprochent la position cyrénaïque des discussions contemporaines sur le caractère privé de l'expérience. Ce rapprochement est éclairant à condition de le tenir pour une comparaison et non pour une filiation.
En ligne
La Stanford Encyclopedia of Philosophy propose une notice détaillée sur les cyrénaïques. L'Internet Encyclopedia of Philosophy en donne une plus courte, utile pour une première approche. Les textes grecs de Diogène Laërce, Xénophon et Sextus Empiricus sont consultables sur Perseus.