Positivisme
Famille de doctrines qui limitent la connaissance aux phénomènes observables et à leurs lois, en écartant la recherche des causes dernières. Le mot recouvre le système d'Auguste Comte, le positivisme logique du Cercle de Vienne et, par homonymie, une position distincte en théorie du droit.
Comte et la philosophie positive
Le terme est employé par Henri de Saint-Simon, mais c'est Auguste Comte qui en fait un système, dans le Cours de philosophie positive publié entre 1830 et 1842. Comte précise ce qu'il entend par positif : ce qui est réel par opposition au chimérique, utile par opposition à l'oiseux, certain par opposition à l'indécis, précis par opposition au vague, et constructif par opposition au seul travail de critique. Il y ajoute un dernier sens, souvent négligé et pourtant décisif : le positif est le relatif, par opposition à l'absolu. La connaissance positive renonce à atteindre les causes dernières et se contente d'établir des lois entre les phénomènes.
Deux thèses structurent l'ensemble.
La loi des trois états soutient que l'esprit humain, individuellement et collectivement, passe par trois régimes d'explication : théologique, où les phénomènes sont rapportés à des volontés ; métaphysique, où ils le sont à des entités abstraites comme la nature ou la force vitale ; positif enfin, où l'on cesse de demander pourquoi pour établir comment.
La classification des sciences les ordonne de la plus générale et la plus simple à la plus complexe et la plus dépendante : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie, puis la science des sociétés, que Comte finit par appeler sociologie. Chacune accède à l'état positif à son tour, et la dernière venue est celle dont dépend la réorganisation politique qu'il appelle de ses vœux.
Car le projet n'est pas seulement épistémologique. Comte veut sortir la France du désordre post-révolutionnaire par une science de la société, et il élabore dans ses derniers ouvrages une religion de l'Humanité, avec calendrier, culte et sacerdoce. Ce second Comte a longtemps embarrassé ses disciples, dont Émile Littré, et il reste discuté : rupture avec le premier, ou conséquence logique d'un système qui réclamait un lien social ?
Le positivisme logique
La seconde vie du mot commence à Vienne dans les années 1920. Un groupe de philosophes, de mathématiciens et de physiciens, parmi lesquels Moritz Schlick, Otto Neurath et Rudolf Carnap, forme ce que l'on appellera le Cercle de Vienne. Ils héritent de Comte le refus de la métaphysique, mais leurs outils sont tout autres : la logique formelle de Frege et de Russell, et la conception du langage exposée par Wittgenstein dans le Tractatus.
Leur thèse centrale est le principe de vérification : un énoncé n'a de sens que s'il est analytique, c'est-à-dire vrai en vertu de sa seule forme, ou vérifiable par l'expérience. Les propositions de la métaphysique ne sont dès lors ni vraies ni fausses, mais dépourvues de signification. Le programme comporte aussi un volet d'unification des sciences et une ambition réformatrice, souvent oubliée, portée notamment par Neurath.
Il faut noter deux choses. Wittgenstein, dont ils s'inspirent, n'a jamais appartenu au Cercle et ne partageait pas leurs conclusions sur la métaphysique, qu'il tenait pour indicible plutôt que pour vide. Et le mouvement, dispersé par le nazisme, s'est largement reformé aux États-Unis sous le nom d'empirisme logique, en abandonnant progressivement ses positions les plus raides.
Les objections décisives
Trois critiques ont emporté le programme viennois dans sa forme initiale.
La première est interne : le principe de vérification n'est lui-même ni analytique ni vérifiable, et se condamne donc comme dépourvu de sens. Les tentatives de l'affaiblir en exigeant seulement une confirmation partielle n'ont jamais abouti à une formulation satisfaisante.
La deuxième vient de Karl Popper, qui refusait l'étiquette positiviste et qui a pourtant porté le coup le plus direct : aucune théorie générale ne se vérifie, puisqu'un nombre fini d'observations ne confirme pas une loi universelle. Ce qui distingue une théorie scientifique, c'est qu'elle interdit quelque chose et peut donc être réfutée.
La troisième est due à Willard Van Orman Quine, qui conteste en 1951 la distinction nette entre énoncés analytiques et synthétiques et soutient que nos énoncés ne comparaissent pas un à un devant l'expérience, mais seulement en bloc. Il devient dès lors impossible d'isoler le contenu empirique d'une proposition.
Thomas Kuhn achève le déplacement en montrant, par l'histoire des sciences, que l'observation est tributaire des cadres théoriques et que le changement scientifique ne se réduit pas à l'accumulation.
La querelle du positivisme
À partir de 1961, un débat allemand oppose Adorno et Habermas d'un côté, Popper et Hans Albert de l'autre, sur la méthode des sciences sociales. Les premiers reprochent aux seconds de séparer les faits des valeurs et de produire ainsi un savoir qui reconduit l'ordre existant ; Horkheimer avait déjà soutenu que la rationalité purement instrumentale, en refusant de s'interroger sur ses fins, se met au service de la domination. Popper récusait l'appellation et la description de sa position.
Cet épisode a largement déterminé l'usage contemporain du mot. Dans les sciences humaines, être traité de positiviste signifie désormais surestimer la neutralité du chercheur, négliger la construction sociale de ses objets ou calquer indûment les méthodes des sciences de la nature. Le reproche est parfois fondé ; il est aussi devenu assez souple pour dispenser de lire ceux à qui on l'adresse.
Un homonyme à ne pas confondre
Le positivisme juridique est une tout autre affaire. Il soutient que l'existence d'une norme juridique dépend de sa source et de sa procédure d'adoption, non de sa conformité à la morale, ce qui ne signifie nullement qu'une loi injuste doive être approuvée. Hans Kelsen et Herbert Hart en sont les représentants les plus discutés. Cette position s'oppose aux doctrines du droit naturel et n'entretient aucun rapport de dépendance avec Comte ni avec le Cercle de Vienne. La coïncidence des noms est l'une des sources de malentendu les plus fréquentes en philosophie.
Ce qui en reste
Le programme de Comte et celui du Cercle de Vienne ont échoué dans leurs ambitions explicites. Leur héritage est pourtant massif. L'exigence que les énoncés scientifiques soient confrontables à l'expérience, le souci de la clarté logique des concepts, la méfiance envers les explications qui ne risquent rien, l'idée que les sciences forment un ensemble dont les méthodes se discutent : tout cela est passé dans la pratique ordinaire de la recherche et dans la philosophie des sciences contemporaine, souvent chez des auteurs qui refuseraient l'étiquette.