Post-positivisme

Milieu du XXe siècle - Toujours actif Monde anglophone, avec des traditions parallèles en France et en Allemagne 7 min de lecture

Nom donné, surtout dans les travaux de langue anglaise, à l'ensemble des positions qui, à partir des années 1950, abandonnent les thèses de l'empirisme logique : l'observation neutre, la réduction des théories à l'expérience et la vérifiabilité comme critère de sens.

Un mot, trois usages

En philosophie des sciences, « post-positivisme » nomme l'ensemble des positions apparues à partir des années 1950 qui renoncent aux thèses centrales du Cercle de Vienne : la possibilité d'un langage d'observation neutre, la réduction des énoncés théoriques à des énoncés d'expérience et la vérifiabilité comme critère de signification.

En méthodologie des sciences sociales, le même mot désigne une position intermédiaire : il existe une réalité indépendante de nos croyances, mais nous n'y accédons que par des théories, de façon faillible et toujours révisable. Dans les manuels de méthode, cette position s'oppose d'un côté à un positivisme naïf, de l'autre au constructivisme intégral.

En théorie des relations internationales, l'usage est différent encore : à partir de la fin des années 1980, « post-positivisme » y rassemble les approches critiques, poststructuralistes et féministes qui refusent le modèle des sciences de la nature comme norme de la discipline.

Ces trois usages sont historiquement liés mais leurs contenus ne se recouvrent pas, et une bonne part des malentendus vient de leur confusion.

Une difficulté de vocabulaire en français

Il faut y ajouter un obstacle propre à notre langue. En français, « positivisme » évoque d'abord Auguste Comte, sa loi des trois états et sa hiérarchie des sciences, non le positivisme logique viennois des années 1920 et 1930. « Post-positivisme » sonne donc pour un lecteur francophone comme l'après-Comte, ce qui n'est pas le sujet. C'est l'une des raisons pour lesquelles la philosophie des sciences de langue française parle plutôt de critique de l'empirisme logique, ou de « nouvelle philosophie des sciences ». Vous rencontrerez le terme surtout dans des textes traduits de l'anglais ou dans les manuels de méthodologie.

Ce qui a été abandonné

Le programme viennois, porté notamment par Rudolf Carnap, visait une reconstruction logique du savoir : un langage de base décrivant ce qui est observable, des règles de correspondance reliant les termes théoriques à ce langage, un critère rendant insignifiants les énoncés métaphysiques. Plusieurs coups portés dans les années 1950 et 1960 ont rendu ce programme intenable.

Quine attaque en 1951 deux de ses dogmes : la distinction tranchée entre énoncés analytiques et énoncés synthétiques, et l'idée que chaque énoncé significatif se traduise en termes d'expérience. Il y substitue une image holiste : nos croyances forment un tissu, l'expérience en touche la périphérie et nous choisissons où ajuster, de sorte qu'aucun énoncé n'est confronté seul au tribunal des faits. Norwood Russell Hanson montre de son côté que l'observation est chargée de théorie : deux savants regardant le même lever de soleil ne voient pas la même chose, parce que voir quelque chose comme quelque chose suppose un cadre.

Thomas Kuhn donne en 1962 le livre qui fera le plus pour diffuser ce changement. Il y décrit l'activité scientifique ordinaire comme la résolution d'énigmes à l'intérieur d'un cadre partagé, les crises comme accumulation d'anomalies et les révolutions comme substitution d'un cadre à un autre. Il introduit l'idée d'incommensurabilité : d'un cadre à l'autre, les termes ne gardent pas le même sens et les problèmes eux-mêmes changent, de sorte que la comparaison ne se fait pas par simple mesure du contenu empirique.

Imre Lakatos tente de sauver une rationalité du choix en déplaçant l'unité d'évaluation vers les programmes de recherche, jugés sur leur capacité à progresser. Paul Feyerabend conclut à l'inverse qu'aucune règle de méthode ne vaut sans exception et que l'histoire des sciences montre des violations fécondes de toutes les règles. Larry Laudan critique ensuite l'idée même de méthode unique tout en refusant le relativisme.

La place de Popper

Karl Popper occupe une position particulière, et c'est un point qu'il faut traiter avec soin. Il a critiqué très tôt l'induction, la vérifiabilité et la prétention de l'empirisme logique à éliminer la métaphysique, et il a toujours refusé d'être appelé positiviste. Mais il partage avec le Cercle de Vienne l'idée d'une démarcation nette entre science et non-science, la confiance dans un critère logique et le projet d'une épistémologie normative indépendante de l'histoire effective des sciences. Selon qu'on retient les ruptures ou les continuités, on le classera parmi les post-positivistes ou parmi les derniers représentants de l'ambition qu'ils abandonnent. Sa controverse avec Kuhn, dans les années 1960 et 1970, est le lieu où cette tension se lit le mieux.

Les thèses communes

Malgré leurs désaccords, les auteurs regroupés sous ce nom partagent quelques positions.

Il n'existe pas d'observation sans théorie : les données sont déjà mises en forme par les concepts et les instruments qui les produisent. L'unité d'évaluation est plus large que l'énoncé isolé : c'est une théorie, un programme, un cadre. Aucune expérience ne réfute donc à elle seule, puisqu'on peut toujours accuser une hypothèse auxiliaire. L'histoire des sciences n'est pas un simple décor pour l'épistémologie, elle en fournit le matériau. Enfin l'objectivité cesse d'être la propriété d'une méthode suivie par un individu pour devenir celle d'une communauté, de ses procédures de critique et de ses institutions.

Prolongements et voisinages

Le courant a ouvert la voie à la sociologie des sciences, qui étudie la fabrication des faits scientifiques dans les laboratoires, et aux travaux qui prennent pour objet les pratiques expérimentales plutôt que les théories.

Il convient de signaler une tradition parallèle, souvent ignorée des récits anglophones : en France, Gaston Bachelard avait développé dès les années 1930 et 1940 une épistémologie historique attentive aux ruptures, aux obstacles et aux refontes de la raison scientifique, et Georges Canguilhem l'a prolongée du côté des sciences de la vie. Plusieurs des thèses attribuées au post-positivisme y figuraient, formulées autrement et sans la médiation du Cercle de Vienne.

Du côté des sciences sociales, le psychologue et méthodologue Donald Campbell a défendu une position réaliste et faillibiliste souvent donnée comme exemplaire du post-positivisme méthodologique, et Habermas a mené dans l'espace germanophone une critique du positivisme en sciences sociales qui débouche sur une autre conception de l'intérêt de connaissance.

Controverses

Le relativisme. C'est l'accusation principale. Si les cadres sont incommensurables et si l'observation est chargée de théorie, qu'est-ce qui distingue encore une science d'une doctrine ? Kuhn a passé la fin de sa vie à repousser cette lecture, en soutenant que les valeurs d'évaluation - précision, portée, simplicité, fécondité - survivent aux changements de paradigme sans suffire à déterminer mécaniquement le choix. Ses adversaires estiment la réponse insuffisante.

La réaction réaliste. À partir des années 1970, plusieurs philosophes ont défendu un réalisme scientifique argumenté, soutenant que le succès prédictif et technique des théories serait un miracle si elles ne décrivaient rien. D'autres ont répliqué que l'histoire des théories abandonnées mais efficaces affaiblit cet argument. Le débat reste ouvert et il constitue l'héritage le plus vivant de la période.

La pertinence du mot. Plusieurs auteurs contestent l'étiquette elle-même : définir un courant par ce qu'il vient après n'indique aucune position commune, et réunir sous un même nom Quine, Kuhn, Lakatos et Feyerabend revient à masquer des désaccords de fond. Le terme garde pourtant son utilité pour nommer un moment, celui où la philosophie des sciences a cessé de chercher le fondement logique du savoir pour s'intéresser à ce que les savants font.

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