Vienne

Vienne, ancienne capitale de la monarchie des Habsbourg, Autriche 8 min de lecture

Capitale impériale devenue, entre 1874 et 1938, l'un des foyers décisifs de la philosophie européenne : Brentano et Mach à l'université, Freud et la psychanalyse, Wittgenstein, le Cercle de Vienne et ses opposants. L'annexion de 1938 a dispersé ce milieu, dont l'héritage a essaimé dans le monde anglophone.

La capitale d'un empire qui doute

À la fin du XIXe siècle, Vienne est la capitale d'une monarchie qui réunit une douzaine de peuples et autant de langues. Cette situation n'est pas un simple décor. Dans une administration où les mots d'une loi doivent valoir en plusieurs langues, où l'appartenance nationale est une question politique quotidienne, la question de savoir ce qu'un énoncé signifie et ce qu'il garantit n'a rien d'abstrait.

La ville est en même temps un foyer culturel d'une intensité rare. Le journaliste Karl Kraus y fait de la critique du langage une entreprise morale, soutenant qu'une phrase mal faite annonce une faute politique. L'architecte Adolf Loos y combat l'ornement comme une tromperie, le compositeur Arnold Schönberg y dissout le système tonal, le romancier Robert Musil y décrit un homme sans qualités dans un empire qui s'évapore. Cette convergence d'une critique des formes reçues est le milieu dans lequel la philosophie viennoise prend sens.

Brentano, Mach et la psychologie savante

La chaîne commence avec Franz Brentano, qui enseigne à l'université de Vienne à partir de 1874. Ancien prêtre, il perd son poste de professeur ordinaire après son mariage et poursuit son enseignement comme privat-docent jusqu'à son départ de la ville en 1895. Sa thèse selon laquelle tout acte mental se caractérise par son orientation vers un objet, ce qu'il nomme l'intentionnalité, sera l'un des points de départ de la philosophie du XXe siècle. Parmi ses auditeurs figure Edmund Husserl, qui étudie à Vienne entre 1884 et 1886 et qui y trouve l'idée d'une description rigoureuse des vécus.

En 1895, le physicien Ernst Mach obtient à Vienne une chaire consacrée à l'histoire et à la philosophie des sciences inductives. Sa conception du savoir, qui réduit les concepts scientifiques à des relations entre sensations et refuse tout ce qui n'est pas vérifiable, marquera durablement la tradition locale. Son collègue Ludwig Boltzmann, qui défend la réalité des atomes contre lui, donne à ces débats une intensité qui dépasse la querelle d'école.

Freud et l'inconscient

C'est dans cette ville que Sigmund Freud, médecin formé à la neurologie, publie en 1899 L'Interprétation des rêves. Son cabinet de la Berggasse devient le centre d'un mouvement qui soutient que la vie psychique est largement soustraite à la conscience et que ses productions, rêves, lapsus, symptômes, se déchiffrent comme des textes.

La psychanalyse entretient avec la philosophie viennoise un rapport ambigu. Elle partage avec elle la méfiance envers les discours que les sujets tiennent sur eux-mêmes, mais les logiciens de la ville lui refuseront le statut de science, faute de pouvoir dire ce qui la réfuterait. Les deux mouvements sont nés dans le même climat et se sont tenus à distance.

Le Cercle de Vienne

En 1922, Moritz Schlick est appelé sur la chaire qu'avait occupée Mach. Il réunit autour de lui un groupe de discussion que l'histoire retiendra sous le nom de Cercle de Vienne : le mathématicien Hans Hahn, l'économiste et sociologue Otto Neurath, le logicien Rudolf Carnap, qui séjourne à Vienne de 1926 à 1931, Friedrich Waismann, Herbert Feigl, et le jeune Kurt Gödel, dont les résultats sur l'incomplétude des systèmes formels sont présentés dans la ville au tout début des années trente.

Le groupe publie en 1929 un manifeste intitulé La Conception scientifique du monde, qui énonce un programme : éliminer la métaphysique, non en la réfutant mais en montrant que ses énoncés n'ont pas de sens vérifiable ; unifier les sciences dans un langage commun ; mettre la philosophie au service de la clarification plutôt que de la découverte.

Deux traits méritent d'être soulignés, car ils sont souvent oubliés.

Le premier est l'importance qu'y tient Ludwig Wittgenstein, né à Vienne en 1889 dans l'une des familles les plus fortunées de l'Empire. Son Tractatus logico-philosophicus est lu et discuté ligne à ligne par le Cercle, et il rencontre Schlick et Waismann à la fin des années vingt. Wittgenstein n'a pourtant jamais appartenu au groupe et a jugé que ses membres le comprenaient mal, notamment sur ce que son livre disait de l'indicible.

Le second est politique. Vienne est alors administrée par une municipalité socialiste qui mène une politique ambitieuse de logement, de santé et d'éducation populaire. Plusieurs membres du Cercle, Neurath au premier rang, voient dans la philosophie scientifique un instrument d'émancipation : il invente un système de représentation graphique destiné à rendre les statistiques sociales lisibles par tous. La clarté logique n'était pas pour eux une préférence de style mais un projet démocratique.

L'opposition, et une autre Vienne

La ville abrite également des positions concurrentes. Karl Popper, né à Vienne en 1902, publie en 1934 un ouvrage qui paraît dans la collection éditée par Schlick alors qu'il en critique les thèses centrales : il refuse la vérifiabilité comme critère et propose la réfutabilité, soutenant qu'une théorie scientifique se reconnaît à ce qu'elle interdit. Il se décrira plus tard comme l'opposition officielle du Cercle.

Parallèlement se tient le séminaire privé de Ludwig von Mises, où se forme la deuxième génération de l'école autrichienne d'économie. Friedrich Hayek, né à Vienne en 1899 et formé à son université, en sort avec une conception de la connaissance dispersée qui irriguera toute sa philosophie politique. Il est frappant que la même ville ait produit, dans les mêmes années, des défenseurs de la planification rationnelle et ses adversaires les plus déterminés, tous également convaincus que la question était d'abord épistémologique.

La rupture de 1936 et 1938

En juin 1936, Schlick est assassiné sur les marches de l'université par un ancien étudiant. Le crime a des mobiles personnels, mais une partie de la presse autrichienne de l'époque l'interprète dans les termes de l'antisémitisme ambiant, bien que Schlick ne fût pas juif. L'épisode marque la fin de la vie collective du Cercle.

L'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie, en mars 1938, disperse ce qui restait. Freud, âgé de quatre-vingt-un ans, part pour Londres. Carnap, Gödel, Feigl et beaucoup d'autres gagnent les États-Unis. Neurath s'installe en Angleterre. Vienne cesse, en quelques semaines, d'être un lieu de philosophie.

C'est de cette dispersion que naît l'empreinte la plus durable. Transplantée dans les universités américaines, la philosophie viennoise devient l'une des sources de la philosophie analytique et de la philosophie des sciences du second XXe siècle. Le paradoxe est complet : un mouvement né de la crise d'un empire multinational d'Europe centrale a façonné les départements de philosophie du monde anglophone.

Après-guerre

Vienne n'a pas retrouvé ce rôle. La reconstruction intellectuelle de l'Autriche s'est faite sans le retour des exilés, dont très peu sont revenus. Ivan Illich, né dans la ville en 1926, appartient à cette génération qui la quitte et élabore ailleurs une critique des institutions, de l'école et de la médecine qui doit quelque chose à l'esprit viennois de démystification.

À la fin du XXe siècle, la ville a entrepris de renouer avec cet héritage par la création d'un institut consacré à l'étude du Cercle de Vienne et par un travail d'édition des archives. Cette reconnaissance tardive a aussi une portée critique : elle a permis de montrer que le Cercle était plus divers, plus politique et moins dogmatique que l'image qu'en avaient donnée ses adversaires.

Ce qui s'est joué ici

Trois questions restent attachées au nom de cette ville.

La première est celle du langage comme source d'illusion. De Kraus à Wittgenstein, l'idée que nos difficultés philosophiques proviennent de la grammaire plutôt que du monde a trouvé à Vienne sa formulation la plus forte.

La deuxième est celle de la démarcation : qu'est-ce qui distingue un énoncé scientifique d'un énoncé qui en a seulement l'apparence ? Le Cercle répondait par la vérifiabilité, Popper par la réfutabilité, et aucune des deux réponses n'a résisté telle quelle, mais la question structure encore la philosophie des sciences.

La troisième est plus inquiétante. Les Viennois ont cru qu'une pensée claire protégeait des catastrophes politiques. L'histoire de leur ville leur a donné tort de la façon la plus brutale. Ce démenti fait partie de leur legs, et il interdit de lire leur programme comme une simple affaire de méthode.

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