Ce que l'argent ne saurait acheter

Michael Joseph Sandel

Titre original : What Money Can't Buy. The Moral Limits of Markets

Publication : 2012

Type : Essai

Analyse

Présentation

Publié en 2012, quatre ans après la crise financière, Ce que l'argent ne saurait acheter est le livre par lequel Michael Sandel a touché un public qui ne lit pas de philosophie politique.

Sa question est simple à formuler et difficile à trancher : y a-t-il des choses qui ne devraient pas être à vendre, et si oui, pour quelles raisons ?

Sandel soutient que nous avons glissé, en trois décennies, d'une économie de marché à une société de marché, c'est-à-dire d'un outil d'organisation de la production à une manière de régler l'ensemble des rapports humains. Il ne propose ni de supprimer le marché ni d'en dresser la liste des limites. Il soutient que la question n'est pas économique mais morale, qu'elle a été soustraite à la discussion publique, et qu'il faut la lui rendre.

Comment on arrive à cette question

Le livre prolonge des conférences données à Oxford en 1998, et il prend place dans un parcours commencé bien plus tôt.

Sandel s'est fait connaître en 1982 par une critique de John Rawls. Il y contestait l'idée d'un sujet antérieur à ses fins, capable de choisir ses principes de justice derrière un voile d'ignorance, et lui opposait un moi déjà engagé dans des appartenances dont il ne peut faire abstraction. Cette position l'a rangé parmi les auteurs qu'on appelle communautariens, étiquette qu'il n'a jamais revendiquée.

Le lien avec le présent ouvrage est direct. Si le libéralisme politique exige de l'État qu'il reste neutre entre les conceptions du bien, alors il ne peut rien dire sur ce qui doit être vendu ou non, et le marché s'étend par défaut dans l'espace laissé vide. Rendre la question discutable suppose donc d'accepter de parler publiquement du bien, ce que la philosophie politique dominante s'était interdit. Voir l'article moi encombré.

Deux objections, pas une

La contribution théorique du livre tient dans une distinction que Sandel emploie tout du long.

L'objection d'équité. Un échange n'est libre que si les parties le sont. Quand un homme vend son rein parce qu'il ne peut pas nourrir ses enfants, le consentement couvre une contrainte. Cette objection ne porte pas sur la nature du bien échangé, mais sur les conditions de l'échange : à inégalité égale, tout marché devient un rapport de force déguisé.

L'objection de corruption. Certains biens changent de nature quand on les met en vente. L'amitié achetée n'est pas de l'amitié ; un prix Nobel acheté ne serait pas un prix Nobel ; des excuses payées ne sont pas des excuses. L'objection porte ici sur le bien lui-même, et elle vaudrait dans une société d'égaux.

Sandel insiste sur le fait que les deux objections sont distinctes et parfois opposées. Augmenter l'égalité répondrait à la première sans rien changer à la seconde. C'est pourquoi il refuse de ramener le débat à la seule question des inégalités.

Les exemples

Le livre procède par accumulation de cas réels, choisis pour leur caractère frappant.

Les files d'attente. Des entreprises emploient des personnes à faire la queue à la place de lobbyistes devant les commissions du Congrès américain. Des parcs d'attraction vendent des billets coupe-file. Des services médicaux par abonnement donnent accès au médecin le jour même. Sandel observe que la règle du premier arrivé, premier servi n'est pas sacrée, mais qu'elle incarne une norme d'égalité que le prix remplace par une autre, sans que personne en ait délibéré.

Les incitations. Une ville paie des enfants pour lire des livres. Une association offre des centaines de dollars à des toxicomanes qui acceptent une stérilisation. Des entreprises achètent des droits à polluer, et des particuliers des compensations carbone qui leur permettent de garder leur mode de vie. Dans chaque cas, l'incitation fonctionne, et c'est précisément ce qui fait problème : elle obtient le comportement voulu en détruisant la raison pour laquelle on le voulait.

Sandel s'appuie ici sur une étude devenue classique, conduite dans des crèches israéliennes. L'établissement instaure une amende pour les parents en retard. Les retards augmentent. L'explication proposée est que l'amende a transformé une faute en service payant : les parents, qui se sentaient coupables, se sentent désormais quittes.

La vie et la mort. Des entreprises souscrivent des assurances-vie sur leurs employés, parfois à leur insu, et en touchent le capital. Des investisseurs rachètent les contrats de malades en phase terminale et parient sur la date de leur décès. Des sites organisent des pronostics sur la mort des célébrités.

La publicité. Des stades, des écoles, des stations de métro portent des noms de marques. Des entreprises paient pour faire tatouer leur logo sur un front. Des programmes scolaires s'accompagnent de spots publicitaires imposés.

Ce que l'argument démontre

L'intérêt de cette accumulation n'est pas de choquer. Il est de rendre visible une transformation qui s'est faite sans décision.

Sandel conteste une thèse implicite de l'économie contemporaine, selon laquelle marchandiser un bien ne change pas ce bien, mais seulement son mode d'attribution. Il lui oppose l'idée que les normes sociales peuvent être évincées par les normes marchandes, et que cette éviction n'est pas réversible.

Il ajoute un argument contre l'idée que la vertu s'épuiserait à l'usage, image souvent employée pour justifier qu'on lui substitue des incitations. L'altruisme, la générosité et le sens civique ne sont pas des ressources qui se consomment : ce sont des aptitudes qui se développent en s'exerçant, et qui s'atrophient si l'on cesse d'y recourir. Voir l'article limites morales des marchés.

La conclusion est politique. Décider où le marché a sa place suppose de délibérer sur la valeur des biens concernés, ce qui veut dire discuter publiquement de ce qui est bon, et non seulement de ce qui est efficace. La raison pour laquelle nous avons cessé de le faire, selon lui, est que le discours public s'est vidé de tout contenu moral, laissant le vocabulaire économique seul en place.

Objections

Le livre a connu un succès considérable et des critiques précises.

La plus courante porte sur l'imprécision du critère. Sandel montre qu'une marchandisation peut corrompre un bien, mais ne donne pas de règle permettant de dire quand elle le fait. Ses lecteurs économistes ont fait valoir qu'on reste alors devant une intuition, et qu'une intuition ne suffit pas à fonder une politique.

Une deuxième critique vient du côté libéral : la seule manière de trancher sans règle est d'en appeler au jugement collectif, ce qui expose les minorités aux conceptions du bien de la majorité. C'est l'objection classique au communautarisme, et elle garde sa force ici.

Une troisième observe que beaucoup des exemples du livre relèvent en réalité de l'inégalité, et que la deuxième objection, celle de la corruption, porte moins loin que Sandel le soutient : si les riches ne pouvaient pas acheter de place dans la file, ce qui choque aurait disparu.

Sandel répond, dans le livre et depuis, que l'absence de règle générale n'est pas un défaut de la position mais sa thèse : il n'existe pas de procédure qui dispense de juger au cas par cas, et c'est précisément pourquoi la décision revient à la discussion publique.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Christian Cler.

Sans nous en apercevoir, sans jamais en avoir décidé, nous sommes passés du fait d'avoir une économie de marché à celui d'être une société de marché.

Lorsque nous décidons que certains biens peuvent être achetés et vendus, nous décidons, au moins implicitement, qu'il est légitime de les traiter comme des marchandises.

L'altruisme, la générosité, la solidarité et le civisme ne sont pas des ressources qui s'épuisent à l'usage. Ce sont plutôt des muscles, qui se développent et se fortifient lorsqu'on les exerce.

Sources principales

Sandel, Michael J., Ce que l'argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché, traduction de Christian Cler, Seuil, 2014. Le texte lui-même, lu pour la distinction des deux objections, les cas des files d'attente et des incitations, et la conclusion sur le discours public.

Gneezy, Uri et Rustichini, Aldo, « A Fine Is a Price », Journal of Legal Studies, 2000. Source directe de l'expérience des crèches israéliennes, que Sandel reprend et commente.

Sandel, Michael J., Le Libéralisme et les limites de la justice, traduction française, Seuil, 1999. Utilisé pour la position antérieure de l'auteur face à Rawls, dont le présent livre est la conséquence appliquée.

Satz, Debra, Why Some Things Should Not Be for Sale, Oxford University Press, 2010. Consulté pour l'état de la discussion universitaire sur les marchés nocifs, qui précède et éclaire l'ouvrage de Sandel.

Bibliographie et lectures recommandées

Sandel, Michael J., Justice. Comment agir comme il faut ?, Albin Michel.

Sandel, Michael J., La Tyrannie du mérite, Albin Michel, 2021.

Walzer, Michael, Sphères de justice, Seuil, pour une position voisine antérieure.

Wikipédia FR, article « Michael Sandel », consulté en novembre 2026.

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