Le Banquet

Platon

Titre original : Συμπόσιον (Symposion)

Publication : vers 380 avant notre ère (scène située en 416)

Type : Dialogue

Analyse

Sept convives, un soir d'Athènes, décident de remplacer la beuverie par un concours de discours : chacun fera l'éloge de l'Amour. Le huitième arrive ivre à la fin, brise la règle du jeu, et fait l'éloge non pas d'un dieu mais d'un homme présent dans la pièce. Tout ce que le dialogue a de philosophique tient à cet ordre-là.

La soirée

Le poète Agathon vient de remporter le concours tragique. Il reçoit chez lui, et parmi ses invités se trouvent le médecin Éryximaque, le comique Aristophane, le jeune Phèdre, Pausanias et Socrate - qui arrive en retard, « comme on avait à moitié soupé », après s'être arrêté sur le pas d'une porte voisine pour réfléchir.

La veille, on a trop bu. Il est donc décidé qu'on boira peu et que chacun prendra la parole à son tour. Platon a situé cette soirée en 416 avant notre ère et composé le texte une trentaine d'années plus tard.

Une scène racontée au troisième degré

Le dialogue ne commence pas chez Agathon. Il commence des années après, dans la rue, où un certain Apollodore raconte la soirée à un ami qui l'interroge - et Apollodore n'y était pas : il tient le récit d'Aristodème, qui y était.

Ce dispositif n'est pas un ornement. Il installe entre le lecteur et la scène deux intermédiaires et un long intervalle, et il prévient qu'on va lire un souvenir de souvenir. Platon, qui pouvait écrire une scène directe, a choisi de ne pas la garantir.

Les sept discours, dans l'ordre

Phèdre : l'Amour est le plus ancien des dieux

Le premier éloge est le plus simple : l'Amour est ancien, donc vénérable, et il pousse les amants à se sacrifier l'un pour l'autre. C'est de la rhétorique scolaire, et elle sert de point de départ bas.

Pausanias : il y a deux Amours

Pausanias introduit la première distinction du dialogue : l'Amour vulgaire, qui s'attache au corps, et l'Amour céleste, qui s'attache à l'âme. L'argument sert surtout à justifier les mœurs d'un milieu, et Platon le laisse dire sans l'endosser.

Éryximaque : l'amour comme équilibre

Le médecin généralise : l'amour n'est pas une affaire humaine mais le principe d'accord qui règle les corps, les saisons, la musique. L'éloge gagne en ampleur et perd tout son objet.

Aristophane : l'androgyne

Le quatrième discours est le plus célèbre du livre, et c'est un poète comique qui le tient. La traduction de Victor Cousin le donne ainsi :

D'abord, il y avait trois sortes d'hommes, les deux sexes qui subsistent encore, et un troisième composé des deux premiers et qui les renfermait tous deux : il s'appelait androgyne [...] Puis tous les hommes généralement étaient d'une figure ronde, avaient des épaules et des côtes attachées ensemble, quatre bras, quatre jambes, deux visages opposés l'un à l'autre.

Platon, Le Banquet, trad. Victor Cousin

Ces êtres doubles ayant défié les dieux, Zeus les coupe en deux, et chacun passe sa vie à chercher sa moitié. Le récit explique d'un seul geste le désir, sa violence et son incomplétude, et il a fourni à la littérature européenne l'une de ses images les plus durables.

Il faut noter que Platon met cette explication dans la bouche d'un auteur comique - celui-là même qui s'était moqué de Socrate sur scène. Le dialogue ne la réfute pas : il la dépasse, ce qui est une autre manière de la traiter.

Agathon : la forme sans le fond

L'hôte, poète couronné, produit l'éloge le plus brillant et le plus creux : il énumère les perfections de l'Amour sans rien en établir. Socrate le félicite ironiquement, puis demande la permission de procéder autrement.

Socrate et Diotime : l'amour est manque

Socrate commence par un bref interrogatoire d'Agathon, qui aboutit en quelques répliques : si l'Amour désire la beauté, c'est qu'il ne la possède pas ; l'Amour n'est donc pas beau. Tous les éloges précédents s'effondrent d'un coup.

Puis il refuse de parler en son nom et rapporte l'enseignement d'une étrangère, Diotime de Mantinée. L'Amour y devient un intermédiaire, ni dieu ni mortel, fils du Manque et de l'Expédient, dont la fonction est de faire passer d'un état à un autre. Et il conduit, si on le suit, par degrés :

Le vrai chemin de l'amour, qu'on l'ait trouvé soi-même ou qu'on y soit guidé par un autre, c'est de commencer par les beautés d'ici-bas, et les yeux attachés sur la beauté suprême, de s'y élever sans cesse en passant pour ainsi dire par tous les degrés de l'échelle, d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les autres, des beaux corps aux beaux sentiments, des beaux sentiments aux belles connaissances.

Platon, Le Banquet, trad. Victor Cousin

Le terme de l'ascension n'est pas une personne mais le Beau lui-même, éternel et sans variation. C'est la seule exposition de la théorie des Formes que Platon ait confiée à une femme, et il la fait rapporter par Socrate qui dit n'en être que l'élève.

Alcibiade : l'éloge d'un homme

La porte s'ouvre alors sur Alcibiade, ivre, couronné de lierre. Il refuse de louer l'Amour et fait l'éloge de Socrate, en avertissant qu'il aura besoin de comparaisons :

« Je dis d'abord qu'il ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs [...] et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre, en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve renfermées des statues de divinités. »

Suit un récit humiliant : Alcibiade raconte comment il a tenté de séduire Socrate et comment Socrate l'a repoussé sans cesser de lui marquer son attachement. L'ascension vers le Beau que Diotime venait d'exposer se trouve ainsi illustrée par un cas concret, et ce cas est un échec - celui d'un homme que le désir n'a pas élevé.

Ce que la composition fait dire

Le dialogue n'argumente presque pas. Il range des discours dans un ordre, et c'est l'ordre qui conclut.

Les cinq premiers éloges montent en généralité sans rien établir ; le sixième les renverse d'une question et propose autre chose ; le septième redescend dans le particulier, avec un homme au lieu d'une idée. Lire Le Banquet en n'en retenant que le discours de Diotime, c'est garder la thèse et jeter la démonstration.

Les lecteurs d'Athènes savaient en outre ce que le dialogue ne dit pas : Alcibiade a trahi sa cité et fini assassiné. L'éloge de Socrate par celui de ses disciples qui a le plus mal tourné est donc aussi une réponse à l'accusation de corrompre la jeunesse.

L'amour platonique, et le malentendu

L'expression n'est pas de Platon. Elle apparaît au quinzième siècle chez Marsile Ficin, qui traduit et commente Le Banquet pour l'Académie florentine, et qui forge l'amor platonicus comme nom d'un amour tourné vers la beauté intelligible.

Le glissement vers le sens courant - un amour sans relation physique - est postérieur et trahit le texte sur un point précis : l'échelle de Diotime ne commence pas ailleurs que dans l'attrait pour un beau corps. Elle demande qu'on ne s'y arrête pas, non qu'on ne l'éprouve pas.

Comment on le lit

C'est le plus accessible des grands dialogues et le plus agréable : une scène, des caractères, de l'ironie, et une seule page difficile. On peut le lire d'une traite sans aucune préparation. Les discours d'Aristophane et d'Alcibiade se retiennent sans effort ; celui de Diotime demande une relecture, et c'est lui qu'on trouve dans les manuels.

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