Apologie de Socrate
Titre original : Ἀπολογία Σωκράτους (Apologia Sokratous)
Publication : après 399 avant notre ère
Analyse
Un homme de soixante-dix ans se défend devant un tribunal populaire, perd, et refuse de demander grâce. Le texte que nous lisons n'est pas la transcription de sa plaidoirie : c'est ce qu'un de ses disciples a écrit ensuite, et c'est le seul discours de défense d'un philosophe que l'Antiquité nous ait laissé.
Un jour de l'année 399
Athènes vient de sortir d'une guerre perdue contre Sparte et d'une dictature brève et sanglante. La démocratie restaurée a voté une amnistie. C'est dans ce climat que trois citoyens - Méletos, qui porte l'accusation, assisté de Lycon et d'Anytos - traduisent Socrate devant un tribunal de plusieurs centaines de jurés tirés au sort.
L'acte d'accusation comporte deux chefs : ne pas honorer les dieux de la cité et en introduire de nouveaux, et corrompre la jeunesse. La procédure athénienne ne connaît pas d'avocat : l'accusé parle lui-même, dans un temps mesuré. Elle se déroule en deux votes successifs, l'un sur la culpabilité, l'autre sur la peine, chaque partie proposant la sienne.
Socrate est déclaré coupable, condamné à mort, et exécuté quelques semaines plus tard par la ciguë. Il avait eu soixante-dix ans.
Ce que le texte est, et ce qu'il n'est pas
Platon avait une trentaine d'années et assistait au procès - le texte le nomme parmi les présents. Il a écrit son Apologie plus tard, sans qu'on sache combien de temps après.
Ce n'est donc pas un procès-verbal, et personne ne l'a jamais soutenu. Deux indices suffisent : le discours est composé comme une œuvre, avec un ordre et des effets, et il existe une autre Apologie de Socrate, écrite par Xénophon, qui raconte le même jour autrement. Les deux versions s'accordent sur la fermeté de l'accusé et divergent sur presque tout le reste.
Ce que nous lisons est donc un genre : l'apologie, plaidoyer reconstruit, exercice littéraire autant que témoignage. La question de savoir ce que le Socrate historique a réellement dit n'a pas de réponse, et les historiens l'ont à peu près abandonnée.
Les trois temps, qui sont ceux de l'audience
La forme du texte suit exactement la procédure, et c'est ce qui en fait un document plutôt qu'un traité.
Avant le verdict : la défense
Socrate commence par écarter une accusation plus ancienne que celle de Méletos, et plus dangereuse : celle qui circule depuis des décennies et qui le fait passer pour un savant impie. Il en nomme la source sans détour. La traduction d'Alfred Croiset le donne ainsi : « Voilà bien ce que vous avez vu de vos propres yeux dans la comédie d'Aristophane : un certain Socrate qu'on portait à travers la scène, déclarant qu'il se promenait dans les airs et débitant toute sorte de sottises à propos de choses où je n'entends rien. »
Il répond ensuite à l'accusation formelle, et le fait par un interrogatoire : il appelle Méletos à la barre et le conduit, par questions, à se contredire sur le point même de l'accusation. La méthode de toute sa vie devient sa défense, ce qui est à la fois remarquable et politiquement désastreux.
Entre les deux votes : la peine
Reconnu coupable, Socrate doit proposer une peine. Il commence par suggérer qu'on lui doit plutôt une récompense, puis concède qu'il paierait une amende s'il en avait les moyens, et finit par citer la somme que ses amis se proposent d'avancer. Sa justification tient en une phrase, et c'est la plus célèbre du texte :
Si je dis que c'est peut-être le plus grand des biens pour un homme que de s'entretenir tous les jours soit de la vertu, soit des autres sujets dont vous m'entendez parler, lorsque j'examine les autres et moi-même, et si j'ajoute qu'une vie sans examen ne mérite pas d'être vécue, vous me croirez bien moins encore.
Il faut remarquer où la phrase est placée. Ce n'est pas une maxime détachée : c'est l'argument par lequel un condamné explique pourquoi il ne peut pas accepter l'exil, c'est-à-dire la peine qui lui aurait sauvé la vie. Le jury l'entend comme un refus de se soumettre, et le second vote est plus défavorable que le premier.
Après le verdict : les dernières paroles
Le troisième temps n'est plus une défense. Socrate s'adresse séparément à ceux qui l'ont condamné, pour leur annoncer qu'ils n'auront pas la paix qu'ils cherchaient, et à ceux qui l'ont acquitté, pour leur dire que la mort n'est pas un mal : ou bien elle est un sommeil sans rêve, ou bien un passage vers un lieu où l'on continue d'interroger. L'alternative est présentée comme un raisonnement, pas comme une consolation.
L'oracle, et ce que Socrate en fait
Au cœur de la première partie se trouve le récit qui explique sa réputation. Son ami Chéréphon était allé consulter l'oracle de Delphes :
« Il demanda donc s'il y avait quelqu'un de plus savant que moi. Or, la Pythie lui répondit que nul n'était plus savant. »
Ce que Socrate fait de cette réponse est le geste décisif de toute sa vie. Il ne l'accepte pas, il la prend pour une énigme : « Voyons, que signifie la parole du dieu ? quel sens y est caché ? » Et il entreprend de la vérifier en interrogeant ceux qui passent pour savants - hommes politiques, poètes, artisans - pour découvrir que chacun se croit compétent au-delà de son métier. Il conclut que sa supériorité tient à ce qu'il ne se croit pas savant.
Le récit sert donc deux fonctions à la fois : il explique l'inimitié qu'il a accumulée, et il transforme une accusation d'impiété en un service rendu au dieu.
Pourquoi il n'a pas fui
Le texte laisse une question ouverte que le Phédon et le Criton reprendront : Socrate pouvait s'exiler avant le procès, proposer l'exil comme peine, ou s'évader ensuite avec l'aide de ses amis. Il n'a rien fait de cela.
L'Apologie en donne la raison sous la forme d'une obéissance : abandonner l'examen serait désobéir au dieu. Le Criton en donnera une autre, juridique : on ne peut pas vouloir les lois quand elles vous servent et les rompre quand elles vous condamnent. Les deux raisons ne sont pas la même, et leur articulation reste discutée.
Ce que le texte a fondé
L'Apologie a produit une figure plus qu'une doctrine, et cette figure a tenu vingt-quatre siècles : le philosophe comme celui qui gêne, que la cité condamne, et qui préfère mourir que se taire. Elle a servi aux chrétiens persécutés, aux libres penseurs des Lumières, aux dissidents du vingtième siècle, et chacun y a trouvé ce qu'il cherchait.
Elle a aussi produit une difficulté que la philosophie politique n'a pas réglée. Socrate est condamné par un vote régulier, dans une cité démocratique, selon une procédure légale. Son procès n'est donc pas un abus : c'est le fonctionnement normal d'une institution. Platon en tirera, dans La République, la conclusion que le nombre ne peut pas juger de la compétence - et toute la méfiance de la tradition philosophique envers la démocratie sort de ce jour-là.
Comment on le lit
Le texte est court, sans vocabulaire technique, et c'est par lui qu'on entre habituellement dans Platon. Il se lit d'une traite, en une heure. Son intérêt se renouvelle quand on le relit en connaissant le reste : l'Apologie annonce les thèmes du Criton, du Phédon et de La République, et l'on voit alors que Platon a passé sa vie à instruire ce procès en appel.