Marsile Ficin

1433 - 1499 🇮🇹 italienne 13 min de lecture

Il a donné Platon à l'Europe en latin et tenté de montrer que la philosophie grecque et la révélation chrétienne disaient la même chose, l'âme occupant le rang médian entre Dieu et la matière.

Biographie

Marsile Ficin naît en 1433 à Figline Valdarno, en Toscane. Son père est le médecin de Cosme de Médicis, ce qui décide de son destin : l'enfant reçoit une éducation choisie et le maître de Florence le remarque. Ficin apprend le grec, étudie la médecine et la philosophie et se voit confier une tâche que personne n'avait accomplie en Occident latin, traduire Platon en entier.

En 1463 Cosme lui donne une propriété à Careggi, près de Florence. On a longtemps parlé d'une Académie platonicienne qu'il y aurait dirigée. Les travaux récents en doutent : il s'agissait moins d'une institution que d'un cercle d'amis, d'élèves et d'interlocuteurs réunis par la conversation, sur un modèle que Ficin voulait socratique.

Les traductions avancent vite. Les dialogues de Platon sont achevés vers 1468 et paraissent en latin en 1484. Ficin passe ensuite à Plotin, dont il donne la première traduction complète du grec au latin, accompagnée d'un commentaire. Il traduit aussi Proclus, Jamblique et les écrits attribués à Hermès Trismégiste. Pendant trois siècles, l'Europe lira Platon dans sa version.

Ordonné prêtre en 1473, il devient chanoine de la cathédrale de Florence. La double fonction ne le gêne pas : il soigne les âmes et les corps, et tient la philosophie pour une forme de médecine. Sa Théologie platonicienne paraît en 1482, dix-huit livres consacrés à démontrer l'immortalité de l'âme.

En 1489 il publie De vita libri tres, où le troisième livre explique comment attirer les influences célestes dans les objets et les corps. L'ouvrage lui vaut des soupçons d'hétérodoxie dont il se tire par un plaidoyer, en soutenant qu'il ne s'agit que de philosophie naturelle.

Ses dernières années sont traversées par la crise florentine. Son cadet Pic de la Mirandole, ami et parfois rival, meurt en 1494, l'année où Savonarole prend le pouvoir dans la ville. Ficin, qui avait d'abord vu dans le prédicateur un homme de Dieu, s'en détourne. Il meurt en 1499.

Pensée principale

Rendre Platon au christianisme

Le projet de Ficin se formule en une phrase : montrer que la philosophie de Platon et la révélation chrétienne disent la même chose. Il ne s'agit pas d'un rapprochement de circonstance. Ficin tient que Dieu a donné aux hommes deux voies, l'Écriture et la raison des sages, et que la seconde conduit aux mêmes vérités que la première quand on la suit jusqu'au bout.

De là sa reconstruction d'une théologie ancienne, une chaîne de sages inspirés qui se transmettent la même doctrine : Hermès Trismégiste, Orphée, Pythagore, Philolaos et Platon, avec Zoroastre placé à leur tête dans ses derniers écrits. L'erreur de datation sur laquelle repose cette généalogie, les textes hermétiques étant bien plus tardifs qu'il ne le croyait, ne fut établie qu'au siècle suivant par Isaac Casaubon.

L'âme au milieu des choses

L'argument central de la Théologie platonicienne tient à la place que l'âme occupe dans l'ordre du réel. Ficin décrit cinq degrés d'être : Dieu, l'intelligence angélique, l'âme raisonnable, la qualité qui relie l'âme à la matière et la matière elle-même. L'âme est au milieu. Elle touche à l'éternel par le haut et au corps par le bas, ce qui fait d'elle le lien de l'univers.

Cette position commande sa démonstration de l'immortalité. Si l'âme était simplement matérielle, elle ne pourrait pas connaître l'éternel ; si elle était pure intelligence, elle n'aurait pas besoin d'un corps. Son désir naturel la ramène vers son origine divine, et ce désir serait vain si la mort l'interrompait. Ficin consacre un livre entier à réfuter les thèses de l'averroïsme sur l'unité de l'intellect, qui privaient l'individu de toute survie personnelle.

L'amour comme force de liaison

L'amour est chez Ficin ce qui tient les êtres ensemble. Son commentaire du Banquet en fait le mouvement par lequel chaque chose se tourne vers ce qui la dépasse. L'amour terrestre est le désir de la beauté, et la beauté sert de prise : elle accroche l'âme et la tire vers le haut, du corps aimé à l'idée, de l'idée à Dieu.

C'est cette doctrine, bien plus que sa métaphysique, qui a traversé l'Europe. La poésie amoureuse de la Renaissance, en Italie puis en France, en vit pendant un siècle, et l'expression d'amour platonique vient de là, souvent détachée de ce qu'elle désignait.

Une magie qui se veut naturelle

Le troisième livre du De vita traite des moyens d'attirer les influences des astres dans les talismans, les plantes, les musiques et les corps. Ficin s'en défend : rien là qui invoque des démons, seulement des forces naturelles dont le médecin se sert comme il se sert des remèdes. Les lecteurs n'ont pas tous été convaincus, et l'ouvrage l'a mené près d'une accusation d'hérésie. La question n'est pas réglée pour les historiens, qui discutent encore de la part de philosophie naturelle et de la part de théurgie dans ces pages.

Œuvres majeures

Les traductions de Platon (achevées vers 1468, imprimées en 1484)

Ce qui a le plus compté dans son œuvre est une traduction. Avant Ficin, l'Occident latin ne connaissait de Platon que quelques dialogues et ce qu'en rapportaient les commentateurs arabes et les Pères. Ficin traduit le corpus entier, l'accompagne d'arguments qui résument chaque dialogue et donne à l'Europe le texte dans lequel elle lira Platon jusqu'au dix-neuvième siècle. Les choix de traduction, orientés vers la compatibilité avec le christianisme, ont durablement modelé cette lecture.

La Théologie platonicienne (1482)

Dix-huit livres, sous-titrés De l'immortalité des âmes. Ficin y établit la hiérarchie des cinq degrés d'être où l'âme occupe le rang médian, et en tire une série de preuves de son immortalité : l'âme connaît l'éternel, elle désire le bien infini et ce désir ne peut être vain. Un livre entier répond aux averroïstes, pour qui l'intellect est unique et commun à tous les hommes, thèse qui ne laisse rien survivre de l'individu. En savoir plus

Le commentaire du Banquet (1469)

Sous le titre De amore, le texte où Ficin expose sa doctrine de l'amour. Il y commente les discours du Banquet de Platon en les tirant vers une métaphysique de la liaison universelle : l'amour descend de Dieu, parcourt les degrés de l'être et y remonte. La beauté sensible n'est pas un obstacle mais un point de départ. C'est de ce commentaire, plus que de Platon lui-même, que vient ce que l'on appelle l'amour platonique.

Les traductions de Plotin (fin des années 1480)

Première version latine complète des Ennéades, avec commentaire. Elle a fait entrer le néoplatonisme antique dans la philosophie européenne comme un corpus et non comme une rumeur, et elle explique une bonne part de la présence de Plotin chez les penseurs des siècles suivants.

De vita libri tres (1489)

Trois livres de médecine philosophique, écrits pour les hommes d'étude. Les deux premiers traitent de l'hygiène de l'esprit et de la prolongation de la vie. Le troisième, De vita coelitus comparanda, explique comment capter les influences des astres par les talismans, les parfums, les couleurs et la musique. Ficin y voit de la philosophie naturelle, ses censeurs y ont vu de la magie.

Postérité et influence

Le Platon de l'Europe moderne

Pendant trois siècles, lire Platon a voulu dire lire la traduction de Ficin. Cette médiation a des effets qu'on mesure encore : les termes latins qu'il a choisis, son habitude de résumer chaque dialogue par un argument et son orientation chrétienne ont formé la compréhension européenne du platonisme avant que la philologie du dix-neuvième siècle ne reprenne le travail. Le néoplatonisme est devenu accessible par ses soins, et avec lui Plotin, Proclus et Jamblique.

L'amour platonique, et la poésie

Le De amore a eu une descendance littéraire considérable. Les poètes italiens du Quattrocento, puis la Pléiade en France, puis les sonnettistes anglais y ont puisé une métaphysique de la beauté et un vocabulaire de l'ascension amoureuse. L'expression d'amour platonique, passée dans la langue courante avec un sens appauvri, vient de ce commentaire.

Pic de la Mirandole et les hommes de Florence

Pic de la Mirandole, de trente ans son cadet, fut son ami, son lecteur et son contradicteur. Les deux hommes partagent le projet d'une concorde des sagesses mais divergent sur Aristote, que Pic tient à sauver et que Ficin traite avec moins d'égards. La correspondance de Ficin, publiée en 1495, documente ce milieu florentin où se croisaient philosophes, poètes et peintres.

Une influence diffuse et discutée

La philosophie de la Renaissance italienne, l'hermétisme, l'astrologie savante et la théorie de l'art doivent beaucoup à ses écrits. Mais sa réputation a connu des éclipses sévères. Johann Jakob Brucker, au milieu du dix-huitième siècle, le rangeait parmi les corrupteurs de Platon, et une bonne part de l'histoire de la philosophie l'a longtemps traité comme un traducteur plutôt que comme un auteur. Les travaux des dernières décennies ont renversé ce jugement, en montrant la cohérence de sa métaphysique et son rôle dans la constitution de ce qu'on appellera plus tard la philosophie perenne.

Controverses et débats

L'Académie de Florence a-t-elle existé ?

L'image d'une Académie platonicienne réunie autour de Ficin à Careggi, sur le modèle de celle de Platon, a longtemps structuré les récits sur la Renaissance florentine. Les historiens la mettent aujourd'hui en doute : il n'y a trace ni de statuts, ni de programme, ni de liste de membres. Ce que les sources montrent est un cercle informel d'amis et d'élèves, pratiquant une forme de conversation que Ficin voulait socratique. La question n'est pas anecdotique, puisqu'elle décide de ce qu'était l'institution philosophique à cette époque.

Philosophie ou syncrétisme ?

Le reproche est aussi ancien que l'œuvre. Rapprocher Platon, Plotin, Hermès Trismégiste, Zoroastre et l'Évangile peut passer pour une synthèse profonde ou pour un amalgame sans rigueur. Brucker et les historiens des Lumières tranchaient pour le second terme. Les études récentes font valoir que la théologie ancienne obéit chez Ficin à une doctrine articulée de la révélation progressive, et que sa métaphysique de l'âme médiane tient par elle-même.

Les textes hermétiques, et une erreur de date

Ficin plaçait Hermès Trismégiste à l'origine de la sagesse, bien avant Platon, et tenait les écrits qui portent ce nom pour un témoignage de la plus haute antiquité égyptienne. Isaac Casaubon a montré en 1614 qu'ils datent des premiers siècles de notre ère et portent la marque du platonisme tardif. La généalogie qui soutenait tout l'édifice se trouvait donc inversée : ce que Ficin croyait antérieur à Platon lui était postérieur. Reste à savoir ce que cette correction enlève à sa philosophie, et les avis divergent.

La magie du De vita

Ficin soutenait que son troisième livre relève de la philosophie naturelle : il capte des forces, il n'invoque pas d'esprits. Les lecteurs se partagent depuis entre ceux qui le prennent au mot et ceux qui y lisent une théurgie héritée de Jamblique, maquillée en médecine pour échapper à la censure. La question engage l'idée qu'on se fait de la frontière entre science naturelle et magie à la Renaissance, frontière qui n'était pas tracée où nous la plaçons.

Platon lui-même, et la réincarnation

Ficin devait concilier la doctrine platonicienne de la transmigration des âmes avec le dogme chrétien. Les spécialistes discutent de la fidélité de ses solutions : interprétation défendable des textes, ou réécriture qui leur fait dire autre chose ?

Pour aller plus loin

Par où commencer

Le De amore, commentaire du Banquet, est l'entrée la plus accessible : il est court, il se lit comme un dialogue et il contient l'essentiel de sa métaphysique de la liaison. Prenez ensuite les premiers livres de la Théologie platonicienne, où la hiérarchie des degrés d'être s'expose avant les démonstrations techniques. Le De vita se lit à part, comme un document sur la médecine et l'astrologie savantes de son temps.

Les textes

La Théologie platonicienne est disponible en français chez Les Belles Lettres, dans la traduction de Raymond Marcel, avec le latin en regard. Le Commentaire sur le Banquet de Platon a été publié dans la même collection. L'édition bilingue latin-anglais de la Platonic Theology dans la I Tatti Renaissance Library, en six volumes, est la référence internationale. Les textes latins originaux sont accessibles en fac-similé dans plusieurs bibliothèques numériques.

Pour aller plus loin

Paul Oskar Kristeller, Il pensiero filosofico di Marsilio Ficino, pour l'étude classique qui a réhabilité Ficin comme philosophe et non comme simple traducteur.

Raymond Marcel, Marsile Ficin, Les Belles Lettres, la biographie intellectuelle de référence en français.

Christopher S. Celenza, « Marsilio Ficino », Stanford Encyclopedia of Philosophy, pour l'état des débats et une bibliographie à jour.

Frances Yates, Giordano Bruno et la tradition hermétique, Dervy, pour la place de Ficin dans l'histoire de l'hermétisme, en gardant à l'esprit que les thèses de ce livre ont été très discutées.

Si vous préparez un examen

Retenez trois points : la position médiane de l'âme, qui commande toute la démonstration de l'immortalité, le projet de théologie ancienne avec l'erreur de datation qui le fragilise, et la doctrine de l'amour comme ascension par la beauté. Ne confondez pas l'Académie de Careggi avec une institution : c'est une erreur fréquente et les sources ne la soutiennent pas.

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