Candide ou l'Optimisme

Voltaire

Titre original : Candide, ou l'Optimisme

Publication : janvier 1759

Analyse

Présentation

Candide paraît en janvier 1759, sans nom d'auteur, présenté comme la traduction d'un manuscrit allemand dû à un certain docteur Ralph. La supercherie ne trompe personne : chacun reconnaît la main de Voltaire, qui niera toute sa vie avoir écrit ce livre.

Le conte suit un jeune homme chassé du château où il avait été élevé, et que les malheurs du monde instruisent de force. Guerre, tremblement de terre, Inquisition, esclavage, naufrage, trahison : Candide traverse tout cela en compagnie d'un précepteur qui lui répète, à chaque désastre, que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

L'ouvrage est bref, drôle et rapide. C'est aussi l'une des attaques les plus efficaces jamais écrites contre une thèse philosophique, et la dernière phrase du livre, il faut cultiver notre jardin, est devenue l'une des formules les plus citées de la langue française, sans qu'on s'accorde sur ce qu'elle veut dire.

Ce que Voltaire attaque

La cible porte un nom : l'optimisme. Le mot n'a pas alors le sens de disposition joyeuse qu'il a pris depuis. Il désigne une doctrine métaphysique précise, soutenue par Leibniz dans ses Essais de Théodicée de 1710, selon laquelle Dieu, choisissant entre une infinité de mondes possibles, a créé celui qui contient le plus de perfection, et que les maux qu'il contient sont la condition de biens plus grands.

Cette doctrine, reprise et scolarisée par Christian Wolff, avait été popularisée sous une forme plus plate par l'Essai sur l'homme d'Alexander Pope, dont la formule tout ce qui est, est bien, circulait partout.

Voltaire l'avait lui-même défendue dans sa jeunesse. Deux événements l'en détachent.

Le 1ᵉʳ novembre 1755, un séisme suivi d'un raz-de-marée et d'un incendie détruit Lisbonne, un jour de Toussaint, faisant plusieurs dizaines de milliers de morts dans les églises pleines. Voltaire écrit aussitôt le Poème sur le désastre de Lisbonne, où il demande ce que les enfants écrasés sur le sein de leur mère ont fait pour mériter d'illustrer l'harmonie du tout. Rousseau lui répond en août 1756 par une longue lettre où il maintient la Providence et fait observer que les maisons de six étages n'étaient pas de la main de la nature. L'échange est resté l'une des grandes controverses du siècle.

L'autre événement est la guerre de Sept Ans, commencée en 1756, dont les premiers chapitres du conte donnent une image ironique sous les noms d'Abares et de Bulgares.

Un livre qui va vite

Trente chapitres courts, un rythme de farce, une accumulation calculée.

Candide vit dans le plus beau des châteaux de Westphalie, où Pangloss enseigne la métaphysico-théologo-cosmolonigologie et démontre que les nez ont été faits pour porter des lunettes. Un baiser à Cunégonde le fait chasser. Il est enrôlé de force, assiste au massacre réciproque de deux armées qui célèbrent chacune un Te Deum, retrouve Pangloss vérolé, fait naufrage, arrive à Lisbonne le jour du tremblement de terre, et assiste à l'autodafé organisé pour empêcher la terre de trembler encore.

Suivent l'Amérique, les Jésuites du Paraguay, les Oreillons, et l'Eldorado, pays où l'or traîne dans les rues, où il n'y a ni prison ni procès, et où l'on prie Dieu sans rien lui demander. Candide y est heureux et en repart, parce que Cunégonde n'y est pas.

Au Surinam, il rencontre un esclave noir à qui l'on a coupé la main dans une sucrerie et la jambe pour avoir tenté de fuir. L'homme explique calmement l'usage, et conclut que c'est à ce prix qu'on mange du sucre en Europe. C'est devant lui, et non devant les catastrophes naturelles, que Candide renonce à l'optimisme. Le chapitre est l'un des textes antiesclavagistes les plus cités du siècle.

La fin rassemble les survivants en Turquie, dans une petite métairie. Cunégonde est devenue laide, Pangloss continue de raisonner, et un derviche leur conseille de se taire. Un vieillard turc, qui cultive vingt arpents avec ses enfants, leur explique que le travail éloigne trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin. Candide conclut qu'il faut cultiver notre jardin.

Pangloss et Martin

Le conte oppose deux interprètes du monde, et n'en épargne aucun.

Pangloss, le maître, tient que tout est au mieux. Les faits lui donnent tort sans relâche, et il ne cède jamais : plus les malheurs s'accumulent, plus son raisonnement s'allonge. Voltaire ne lui prête aucun des arguments véritables de Leibniz, ce qu'on lui a souvent reproché : ce n'est pas la Théodicée qui est réfutée, c'est sa version de salon, celle qui sert à ne rien faire.

Martin, rencontré en chemin, soutient la position inverse : le monde est mauvais, Dieu l'a abandonné à quelque être malfaisant, et rien n'ira jamais mieux. Il a presque toujours raison sur les faits, et Voltaire ne l'approuve pas davantage, car son pessimisme conduit exactement au même résultat pratique que l'optimisme de Pangloss. Celui qui croit que tout est bien et celui qui croit que tout est mal s'accordent au moins sur un point : il n'y a rien à faire.

C'est pourquoi le livre ne se termine pas sur une doctrine mais sur une occupation.

Ce que veut dire cultiver son jardin

La dernière phrase a été lue de bien des façons, et la discussion n'est pas close.

On y a vu une invitation à la retraite : renoncer aux grandes questions, se replier sur un domaine privé, laisser le monde à son désordre. Cette lecture s'appuie sur le derviche, qui conseille de se taire, et sur l'exemple du vieux Turc qui ignore ce qui se passe à Constantinople.

On y a vu au contraire un appel à l'action concrète. Voltaire écrit depuis Les Délices puis Ferney, où il défriche, plante, fait construire, installe des horlogers et une colonie entière, et d'où il lancera bientôt les campagnes pour Calas, Sirven et le chevalier de La Barre. Cultiver son jardin, dans cette lecture, c'est agir à la mesure de ses moyens plutôt que spéculer sur l'ordre du monde.

Une troisième lecture insiste sur le mot travail. Le jardin de la métairie n'est pas un refuge esthétique : chacun des personnages y exerce un métier, et la pâtisserie de Paquette vaut la philosophie de Pangloss. Le conte se clôt sur une répartition des tâches, ce qui est une manière de répondre à la théodicée sans argumenter contre elle.

Ces lectures ne s'excluent pas complètement. Ce qui est certain, c'est que la phrase met fin au raisonnement de Pangloss, qui s'apprêtait à démontrer une dernière fois que tout s'enchaîne pour le mieux.

Fortune

Le succès est immédiat et scandaleux. Près d'une vingtaine d'éditions paraissent dans l'année, le livre est condamné à Genève et à Paris, saisi, brûlé, et aussitôt réimprimé. Voltaire proteste de son innocence avec une mauvaise foi réjouie.

Candide est devenu le conte philosophique par excellence, c'est-à-dire la forme où une thèse se réfute par un récit plutôt que par une démonstration. Le procédé a fait école, et le livre n'a jamais cessé d'être lu, adapté, illustré, mis en scène et mis en musique.

Son statut dans l'histoire de la philosophie reste discuté. Les lecteurs de Leibniz font remarquer, avec raison, que la Théodicée n'est pas atteinte : Leibniz n'a jamais soutenu que chaque événement pris isolément est bon, et son argument porte sur la composition du tout. Les autres répondent que c'est précisément le point : une doctrine qui ne change rien à ce qu'on voit et qui console de tout ne vaut pas qu'on l'examine, et le rire est l'argument approprié.

Kant, quelques années plus tard, prendra acte de l'échec des théodicées dans son opuscule sur l'insuccès de tous les essais philosophiques en matière de théodicée, publié en 1791. La question du mal, elle, est restée.

Citations

Tout est au mieux dans le meilleur des mondes possibles.

Les nez ont été faits pour porter des lunettes, aussi avons-nous des lunettes.

C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.

Le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin.

Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.

Sources principales

Voltaire, Candide ou l'Optimisme, édition de René Pomeau, GF-Flammarion, et Romans et contes, Bibliothèque de la Pléiade. Le texte lui-même, lu pour la succession des épisodes, le chapitre du nègre de Surinam et la scène finale de la métairie.

Pomeau, René, La Religion de Voltaire, Nizet, et son introduction à l'édition citée. Cette fiche lui doit la mise en place du rapport entre le désastre de Lisbonne, le Poème de 1756 et la composition du conte.

Voltaire, Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756, et Rousseau, Lettre à Voltaire sur la Providence, 18 août 1756, consultés sur Wikisource en novembre 2026. Sources directes de la section consacrée à la controverse.

Wikipédia FR, article « Candide », consulté en novembre 2026, pour l'histoire éditoriale et les condamnations de 1759.

Bibliographie et lectures recommandées

Leibniz, Gottfried Wilhelm, Essais de Théodicée, GF-Flammarion.

Voltaire, Zadig, Micromégas, L'Ingénu, GF-Flammarion.

Cronk, Nicholas, Voltaire. A Very Short Introduction, Oxford University Press, 2017.

Starobinski, Jean, Le Remède dans le mal, Gallimard, 1989, pour la lecture de la conclusion.

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