De l'âme et de la vie
Titre original : De anima et vita
Publication : 1538
Type : Traite
Analyse
En 1538 paraît à Bâle un traité latin en trois livres, De anima et vita, signé par un humaniste valencien installé aux Pays-Bas. Son auteur, Juan Luis Vives, est connu de son temps comme pédagogue, comme ami d'Érasme et de Thomas More, et comme auteur d'un plaidoyer pour l'organisation publique de l'assistance aux pauvres. Ce livre-ci est son dernier grand ouvrage, publié deux ans avant sa mort, et c'est celui qui lui a valu la réputation la plus singulière : certains historiens de la psychologie en font l'acte de naissance de leur discipline.
Changer de question sur l'âme
La tradition scolastique traitait de l'âme en suivant le traité d'Aristote, et sa question première était celle de l'essence : qu'est-ce que l'âme ? On en déduisait ensuite une hiérarchie de facultés et de puissances.
Vives prend l'affaire par l'autre bout. Il déclare, dans une formule que ses lecteurs ont retenue, que savoir ce qu'est l'âme importe peu, tandis qu'il importe beaucoup de savoir comment elle est et quels sont ses effets. Ce n'est pas un scepticisme : Vives croit à l'âme et consacre un livre entier à son immortalité. C'est un choix de méthode. La définition de l'essence est hors de portée, l'observation des opérations ne l'est pas, et c'est donc par là qu'il faut commencer.
La conséquence pratique est que le traité se met à décrire. Vives regarde ce qui se passe quand on se souvient, quand on imagine, quand on s'habitue, quand on a honte, et il le note avec une précision que ses contemporains n'avaient pas l'habitude d'appliquer à ces matières. Il puise cette matière dans l'introspection, dans l'observation de ceux qui l'entourent, dans les orateurs et les poètes latins, qui lui fournissent une psychologie en acte, et dans sa propre expérience d'exilé, qui n'est pas absente du livre.
Les trois livres
L'âme et ses facultés
Le premier livre reprend le cadre reçu des trois niveaux de vie - végétatif, sensitif et rationnel - mais le remplit autrement. Vives s'y intéresse particulièrement aux sens, à l'imagination et à la mémoire, qu'il traite comme des opérations à décrire et non comme des puissances à classer.
Sur la mémoire, il formule des observations qui ont beaucoup frappé ses lecteurs modernes. Les souvenirs ne reviennent pas isolément : ils s'appellent les uns les autres selon des liaisons établies par l'expérience, de sorte qu'un détail retrouvé ramène tout un ensemble. Il remarque la force de ce qui a été appris dans l'enfance, l'effet du retour des mêmes impressions, et l'efficacité de l'ordre dans ce qu'on veut retenir. Les historiens de la psychologie associative y voient une anticipation, et l'anticipation est réelle, à condition de ne pas faire de Vives un empiriste du XVIIIe siècle égaré au XVIe.
Les passions
Le deuxième livre est celui que l'on cite. Vives y traite des affectus, les passions ou mouvements de l'âme, et il en donne un répertoire étendu : amour, haine, espoir, crainte, colère, honte, pitié, envie, tristesse, joie, et bien d'autres nuances que le latin lui permet de distinguer.
Trois traits font l'originalité de ce livre. D'abord, Vives décrit les passions dans leurs effets corporels, le changement de couleur, le tremblement, la gorge serrée, et il refuse de séparer le mouvement de l'âme de ce qui se voit sur le corps. Ensuite, il s'attache aux variations individuelles : les mêmes causes ne produisent pas les mêmes passions chez tous, parce que l'habitude, l'éducation, l'âge et le tempérament modifient la réaction. Enfin, il ne se contente pas de condamner les passions au nom de la raison, comme le faisait une part de la tradition stoïcienne ; il cherche d'abord à comprendre leur mécanisme, et la question morale vient après la description.
Cette orientation a une visée pédagogique, qui est le fil de toute l'œuvre de Vives : on ne gouverne bien les enfants, et on ne s'éduque bien soi-même, qu'en connaissant comment les mouvements de l'âme se déclenchent et s'apaisent.
L'immortalité
Le troisième livre traite de l'immortalité de l'âme, et il est d'une autre tonalité : l'argumentation y redevient celle d'un humaniste chrétien, s'appuyant sur le désir de savoir qui excède toute satisfaction terrestre, sur l'universalité de l'espérance d'une autre vie, et sur la disproportion entre les aspirations de l'homme et sa condition. Les lecteurs qui cherchent chez Vives un fondateur de la psychologie scientifique passent souvent ce livre rapidement, ce qui déforme l'ouvrage : les trois parties sont pensées ensemble, et la description des opérations de l'âme devait, dans l'esprit de l'auteur, conduire à reconnaître sa destination.
Un humaniste et son siècle
Le traité porte la marque d'une vie. Vives naît à Valence vers 1492 ou 1493 dans une famille de juifs convertis ; plusieurs de ses proches furent poursuivis par l'Inquisition, et il ne retourna jamais en Espagne. Formé à Paris, installé à Bruges, enseignant à Louvain puis à Oxford, précepteur de la fille d'Henri VIII, il perdit la faveur de la cour anglaise en prenant le parti de Catherine d'Aragon lors de l'affaire du divorce, et finit ses jours à Bruges.
On aurait tort de ne lire là qu'une biographie. Le livre sur les passions est écrit par un homme qui savait ce qu'est l'exil, la crainte et l'attachement à une patrie qu'on ne reverra pas, et plusieurs de ses pages sur la tristesse et la nostalgie ont une qualité d'observation qui ne vient pas des livres.
Réception et usages
La fortune de De anima et vita a été plus souterraine que celle de ses ouvrages pédagogiques, le De disciplinis de 1531 notamment, qui furent lus dans toute l'Europe savante. Le traité circula néanmoins, et des historiens ont relevé des échos possibles chez des auteurs du siècle suivant, notamment dans les traités sur les passions du XVIIe siècle français.
Il faut rester prudent sur ce point. On lit souvent que Vives a influencé Descartes et son traité des passions, ou qu'il a inspiré les moralistes français. L'affirmation dépasse ce qu'on peut établir : les ressemblances de problèmes n'établissent pas une filiation, et aucun témoignage direct ne l'atteste. Mieux vaut dire qu'un même déplacement était à l'œuvre dans l'Europe savante, de la définition de l'essence vers la description des opérations, et que Vives l'a opéré tôt et explicitement.
La redécouverte du traité date de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, quand la psychologie en voie de constitution s'est cherché des ancêtres. L'historien britannique Foster Watson, qui a beaucoup travaillé sur Vives, est généralement crédité d'avoir répandu la formule qui en fait le père de la psychologie moderne. L'expression a eu du succès et elle est contestée, à bon droit : elle découpe dans un traité d'humaniste chrétien ce qui ressemble à une science du XXe siècle et laisse le reste de côté. Ce qu'on peut soutenir sans forcer, c'est que Vives a pratiqué, avant beaucoup d'autres, une analyse descriptive des phénomènes mentaux fondée sur l'observation plutôt que sur la déduction.
Pourquoi le lire encore
Trois raisons. La première est historique : le livre montre concrètement comment une question philosophique se transforme, non par réfutation mais par déplacement de l'objet. La deuxième est méthodologique : la décision de décrire avant de définir, et la reconnaissance que les différences individuelles sont un fait et non un bruit, sont des exigences qui n'ont pas vieilli. La troisième est plus simple : les pages sur la honte, la colère et le chagrin sont justes, et elles le sont parce que leur auteur regardait au lieu de déduire.