Kate Raworth

13 décembre 1970 - date inconnue 🇬🇧 britannique 11 min de lecture

Difficulté : 2/5

Économiste britannique et voix majeure de l'économie écologique, Kate Raworth a formulé la théorie du donut, cadre pour une prospérité inscrite entre plancher social et plafond planétaire.

Biographie

Kate Raworth naît le 13 décembre 1970 en Angleterre. Elle grandit dans un milieu marqué par les questions publiques, sa sœur Sophie Raworth devenant présentatrice de journal télévisé pour la BBC. Son propre parcours l'oriente très tôt vers l'économie, mais dans une perspective inhabituelle qui prend en compte les défis sociaux et environnementaux du monde contemporain.

Formation

Kate Raworth étudie à l'université d'Oxford, où elle obtient en 1993 un Bachelor of Arts en politique, philosophie et économie, filière prestigieuse et exigeante. Elle y poursuit par un master en économie du développement, obtenu en 1994. Cette double formation, à la fois politique et économique, se retrouve dans toute son œuvre, qui refuse de séparer les questions techniques des questions de justice.

Sur le terrain

Après ses études, Kate Raworth choisit de confronter sa formation aux réalités du terrain. Elle travaille plusieurs années à Zanzibar sur des projets d'amélioration des conditions de vie, avant d'intégrer le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), où elle exerce comme économiste de 1997 à 2001. Le contact avec les institutions internationales la déçoit et elle rejoint en 2001 l'organisation Oxfam, où elle travaille comme chercheuse pendant douze ans. Cette longue expérience nourrit sa réflexion sur les impasses du modèle de développement dominant.

L'invention du donut

C'est en 2012, alors qu'elle travaille encore chez Oxfam, que Kate Raworth publie un document de travail intitulé "A Safe and Just Space for Humanity", qui présente pour la première fois le diagramme du donut. Ce schéma, à la fois simple et puissant, va rencontrer un succès inattendu et faire d'elle une figure internationale de l'économie écologique.

Une carrière universitaire tardive

À partir de 2013, Kate Raworth se consacre à la recherche et à la diffusion de son modèle. Elle rejoint l'Environmental Change Institute de l'université d'Oxford comme chercheuse associée et devient Senior Associate au Cambridge Institute for Sustainability Leadership. Elle enseigne également à l'université des sciences appliquées d'Amsterdam. Cette carrière universitaire, entamée après quinze ans de terrain, lui donne une position singulière parmi les économistes académiques.

La reconnaissance

En 2017, Kate Raworth publie "Doughnut Economics : Seven Ways to Think Like a 21st Century Economist", traduit en français en 2018 sous le titre "La théorie du donut". Le livre rencontre un succès considérable, est traduit dans une vingtaine de langues et devient une référence internationale. Kate Raworth intervient régulièrement dans le débat public, collabore avec des mouvements comme Extinction Rebellion et travaille avec des villes qui expérimentent le donut comme boussole de leurs politiques, notamment Amsterdam.

Pensée principale

La pensée de Kate Raworth s'organise autour d'une intuition simple : la science économique dominante repose sur des images (courbes, schémas, diagrammes) qui, à force d'être répétées, orientent notre manière de penser sans que nous nous en apercevions. Pour changer l'économie, il faut d'abord changer ses images. C'est ce qu'elle entreprend avec son fameux donut.

Le pouvoir des images

Un premier apport de Kate Raworth est méthodologique. Elle montre que les schémas familiers de la science économique (la courbe de l'offre et de la demande, le graphique de la croissance, le diagramme du flux circulaire) ne sont pas de simples illustrations : ce sont des cadres cognitifs qui déterminent ce que les économistes voient et ce qu'ils ne voient pas. Ces images, héritées du XIXᵉ siècle, sont selon elle inadéquates pour penser les défis du XXIᵉ siècle. Il faut donc en inventer de nouvelles.

Le donut

Le cœur de sa proposition tient dans un dessin : un anneau, en forme de donut, délimité par deux cercles concentriques. Le cercle intérieur représente le plancher social, l'ensemble des besoins fondamentaux qui doivent être assurés à tout être humain (nourriture, eau, santé, éducation, égalité, voix politique). Le cercle extérieur représente le plafond environnemental, l'ensemble des limites planétaires à ne pas dépasser (changement climatique, perte de biodiversité, cycles biogéochimiques, acidification des océans). Entre ces deux cercles s'étend une zone qu'elle appelle l'espace sûr et juste pour l'humanité, celle où les besoins de chacun sont satisfaits sans épuiser les capacités de la planète. L'économie du XXIᵉ siècle a pour tâche de faire vivre l'humanité dans cet anneau.

Sept manières de penser

Dans "La théorie du donut", Kate Raworth expose sept déplacements que l'économie devrait opérer pour être à la hauteur des défis contemporains. Changer l'objectif, en substituant à la croissance du PIB la boussole du donut. Voir la vue d'ensemble, en cessant de représenter l'économie comme un flux autonome pour la replacer dans la société et la biosphère. Cultiver la nature humaine, en abandonnant la fiction de l'homo economicus purement calculateur pour reconnaître la complexité et la sociabilité des êtres humains. Comprendre les systèmes, en substituant à l'équilibre mécaniste l'analyse des dynamiques complexes. Concevoir pour redistribuer, plutôt que compter sur le ruissellement. Créer pour régénérer, en construisant une économie circulaire dès la conception. Adopter une attitude d'agnosticisme envers la croissance : ni pour ni contre, mais soucieuse de ce que produit réellement l'activité économique.

Un pragmatisme radical

Ce qui distingue Kate Raworth d'autres critiques de la croissance, c'est son pragmatisme. Là où Serge Latouche revendique la décroissance comme mot d'ordre, elle préfère parler d'agnosticisme envers la croissance : peu importe si la mesure du PIB progresse ou décroît, ce qui compte est de savoir si nos économies servent le bien-être humain dans les limites de la planète. Cette position lui permet de dialoguer avec des acteurs institutionnels que la seule décroissance rebuterait, tout en défendant des transformations profondes de nos systèmes économiques.

Des villes-donuts

L'un des développements récents de son travail concerne l'application concrète du modèle à l'échelle des collectivités. Plusieurs villes, dont Amsterdam en 2020, ont adopté le donut comme cadre pour leurs politiques publiques. Cette expérimentation collective, accompagnée par Kate Raworth et son équipe, cherche à traduire un principe abstrait en outils opérationnels pour l'action locale. Le succès international de la démarche témoigne de la force pratique d'un modèle né d'une simple image bien pensée.

Œuvres majeures

A Safe and Just Space for Humanity. Can We Live Within the Doughnut ? (2012)

Ce document de travail, publié par Oxfam alors que Kate Raworth y était chercheuse, est le texte fondateur de la théorie du donut. Court et accessible, il présente pour la première fois le célèbre diagramme et pose le cadre théorique que la suite de son travail développera. Disponible gratuitement en ligne, il reste une lecture essentielle pour comprendre les origines de sa pensée.

Doughnut Economics. Seven Ways to Think Like a 21st Century Economist (2017)

Ouvrage majeur de Kate Raworth, publié en 2017 chez Random House Business. Il expose de manière systématique les sept déplacements que l'économie doit opérer pour être à la hauteur des défis contemporains. Le livre, traduit dans une vingtaine de langues, a rencontré un succès international considérable et est devenu une référence de l'économie écologique.

La théorie du donut. L'économie de demain en 7 principes (2018)

Traduction française du livre précédent, publiée chez Plon. La qualité de la traduction et le succès rencontré en France ont fait de cet ouvrage une référence francophone de l'économie écologique. Il est aujourd'hui repris en édition de poche, signe de sa large diffusion.

Postérité et influence

L'influence de Kate Raworth est considérable et particulièrement rapide, à la mesure de la lisibilité de sa proposition.

Un modèle qui a fait le tour du monde

En quelques années, le donut de Kate Raworth est devenu l'une des images économiques les plus célèbres du début du XXIᵉ siècle. Repris dans des manuels, des expositions, des conférences internationales, il a la particularité rare de rassembler chercheurs, décideurs politiques et grand public autour d'un même schéma facile à comprendre. Cette diffusion massive témoigne de la force pédagogique d'une image bien conçue.

Les villes-donuts

L'application la plus concrète du modèle concerne les collectivités locales. Amsterdam a été la première grande ville à adopter, en 2020, le donut comme cadre de ses politiques publiques. D'autres villes ont suivi, en Europe et au-delà, formant un réseau international qui expérimente collectivement des manières de traduire la théorie en outils opérationnels. Kate Raworth accompagne ces démarches à travers le Doughnut Economics Action Lab, qu'elle a cofondé.

Une passerelle entre les mondes

Ce qui distingue Kate Raworth d'autres critiques de l'économie standard est sa capacité à parler à plusieurs mondes. Là où Serge Latouche et la décroissance francophone assument une posture plus radicale, elle privilégie un pragmatisme qui lui ouvre les portes des institutions internationales, des entreprises engagées et des mouvements citoyens. Cette position, parfois critiquée pour sa modération, est aussi la source de son influence exceptionnelle.

Un héritage en cours de formation

Kate Raworth appartient à une génération de penseurs de l'économie écologique qui prolonge et actualise les intuitions de pionniers comme Nicholas Georgescu-Roegen et Herman Daly. Aux côtés d'auteurs comme Tim Jackson (dont elle se réclame explicitement) ou Jason Hickel, elle contribue à faire émerger une véritable école internationale de l'économie post-croissance, dont les propositions structurent une part croissante du débat public.

Controverses et débats

La théorie du donut a suscité un large accueil, mais aussi des critiques importantes.

Un modèle trop consensuel ?

La critique la plus fréquente adressée à Kate Raworth vient de la gauche radicale et des mouvements décroissants. Ils reprochent à la théorie du donut son caractère consensuel, qui permettrait à des acteurs très différents (des ONG aux multinationales en passant par les banques) de s'en réclamer sans nécessairement changer leurs pratiques. Le pragmatisme qui fait la force de Raworth serait aussi une faiblesse, en manquant la radicalité qu'exigerait la crise écologique. Ses défenseurs répondent qu'un modèle mobilisateur, capable de rassembler, est précisément ce dont la transition a besoin.

L'agnosticisme envers la croissance en débat

Sa position d'agnosticisme envers la croissance a également été discutée. Pour les partisans de la décroissance, elle serait trop timide : dans un monde aux limites physiques, l'agnosticisme finirait par cautionner la poursuite de la croissance. Pour les défenseurs de la croissance verte, à l'inverse, elle serait trop critique du PIB. Kate Raworth assume cette position d'entre-deux, en soutenant qu'il faut se libérer de la fixation sur la croissance sans en faire pour autant un tabou absolu.

La question du changement politique

Une troisième critique porte sur la théorie du changement implicite dans son travail. En se concentrant sur les images et les concepts, ne néglige-t-on pas les rapports de force politiques et économiques qui structurent l'ordre existant ? Le donut peut-il vraiment se déployer sans une transformation profonde des structures de propriété et de pouvoir ? Ces questions, sur la manière dont un modèle intellectuel se traduit en changement social, restent au cœur des débats sur son œuvre.

Pour aller plus loin

Lire Kate Raworth

Pour découvrir sa pensée, "La théorie du donut. L'économie de demain en 7 principes" (Plon, 2018 ; réédition en poche J'ai Lu) est l'ouvrage central et le seul livre à ce jour. Pour un accès rapide, le document originel "A Safe and Just Space for Humanity" (Oxfam, 2012) est disponible gratuitement en ligne, en anglais. De nombreux articles et interventions en français permettent aussi de découvrir son travail.

Autour de son œuvre

Kate Raworth se réclame notamment de Tim Jackson (auteur de "Prospérité sans croissance") et de la politologue et prix Nobel d'économie Elinor Ostrom (théoricienne des communs). Sa proposition s'inscrit dans le prolongement de la bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen. Elle dialogue avec la décroissance de Serge Latouche, tout en s'en distinguant par un pragmatisme plus institutionnel. Sa critique de l'homo economicus s'appuie sur une relecture originale d'Adam Smith, dont elle rappelle la dimension morale trop souvent oubliée.

Écouter et voir

Kate Raworth est une intervenante fréquente dans les médias internationaux. Ses conférences TED, disponibles en ligne, ont été vues des millions de fois et offrent une porte d'entrée pédagogique remarquable. Le site kateraworth.com rassemble une grande partie de ses interventions.

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