Juan Luis Vives
Humaniste valencien installé aux Pays-Bas, Juan Luis Vives a critiqué la logique de son temps, repensé l'éducation à partir de l'observation de l'enfant, décrit les passions de l'âme et proposé à une ville la première organisation publique de l'assistance aux pauvres.
Biographie
Juan Luis Vives naît à Valence en 1493, les sources hésitant entre 1492 et 1493. Sa famille appartient au milieu des convers, ces juifs convertis au christianisme que l'Inquisition espagnole soupçonnait par principe. Cette origine a pesé lourdement sur sa vie : son père fut jugé et exécuté par l'Inquisition en 1524, et les restes de sa mère, morte de la peste en 1508, furent exhumés et brûlés quelques années plus tard. Vives ne revint jamais en Espagne après son départ pour les études.
Formation
Il étudie d'abord à Valence, puis part pour l'université de Paris vers 1509. Il y rencontre la logique terministe alors enseignée, faite de distinctions subtiles et de sophismes d'école, et en conçoit un rejet durable qui nourrira toute son œuvre. Il quitte Paris pour les Pays-Bas en 1512 et s'installe à Bruges, ville de marchands où vivait une communauté valencienne. Il devient le précepteur de Guillaume de Croÿ, jeune aristocrate destiné aux plus hautes charges ecclésiastiques, et enseigne à Louvain à partir de 1517.
Les années européennes
Sa réputation s'établit en 1522 avec un commentaire de la Cité de Dieu d'Augustin, entrepris sur les encouragements d'Érasme et dédié à Henri VIII. L'année suivante, il est invité en Angleterre. Il y enseigne à Oxford, fréquente la cour, se lie avec Thomas More et devient le conseiller pour les études de Catherine d'Aragon et de sa fille Marie. Ce sont ses années les plus productives : l'éducation des femmes, la sagesse, l'assistance aux pauvres.
La faveur cesse brutalement. Lorsque Henri VIII engage la procédure d'annulation de son mariage, Vives prend le parti de la reine. Il est brièvement assigné à résidence, puis quitte l'Angleterre et rentre à Bruges, où il passera le reste de sa vie. Sa femme, Marguerite Valldaura, appartenait à la communauté valencienne de la ville.
Les dernières années
Les années 1530 sont celles des grandes synthèses. De disciplinis, en 1531, rassemble son diagnostic sur la corruption des savoirs et son programme de réforme de l'enseignement. De anima et vita, en 1538, propose une étude de l'âme et des passions conduite par l'observation plutôt que par la définition. La même année paraissent ses dialogues scolaires latins, qui serviront de manuel dans toute l'Europe pendant plus d'un siècle.
Vives meurt à Bruges le 6 mai 1540, à quarante-sept ans, après des années de santé fragile. Son grand ouvrage d'apologétique, De veritate fidei christianae, paraîtra après sa mort. Vous le trouverez souvent présenté comme le troisième nom de l'humanisme chrétien du Nord, avec Érasme et More, ce qui est juste quant au rang, mais masque ce qui lui est propre : l'attention aux conditions concrètes de l'apprentissage, du travail et de la pauvreté.
Pensée principale
Contre la logique d'école
Le premier geste de Vives est critique. Dans un opuscule de jeunesse dirigé contre les pseudo-dialecticiens, puis dans le diagnostic d'ensemble que forme De causis corruptarum artium, il reproche à la logique enseignée de son temps d'avoir pris ses propres instruments pour objet. On y dispute de propositions sur des propositions, on y invente des cas impossibles, et pendant ce temps nul ne regarde plus les choses dont on parle. Sa cible n'est pas Aristote, qu'il lit et admire, mais l'école qui a transformé son œuvre en code à commenter.
Le remède qu'il propose tient en trois mots : les textes, les choses, l'usage. Lire les anciens dans leur langue plutôt que dans les gloses, observer la réalité dont on traite, et régler le langage sur l'usage réel plutôt que sur des conventions techniques. Ce programme fait de Vives un des artisans du passage à une philosophie qui argumente sur le monde plutôt que dans les mots.
Une pédagogie de l'observation
C'est en éducation que ce programme devient le plus concret. De tradendis disciplinis part d'un principe simple et peu pratiqué : les enfants n'ont pas les mêmes aptitudes, et le maître doit d'abord les observer avant d'enseigner. Vives recommande que les professeurs se réunissent périodiquement pour examiner ensemble le caractère et les progrès de chaque élève, afin de l'orienter vers ce pour quoi il est fait. Il demande que l'on commence par la langue maternelle, que l'on passe par les sens et par les choses avant les règles, que l'on apprenne les langues par l'usage et la conversation, et que l'école soit installée dans un lieu sain, loin des villes corrompues.
Il ajoute un point qui déroutait ses contemporains : le savoir des artisans mérite d'être recueilli. Le philosophe doit interroger le teinturier, le paysan, le pilote, parce qu'ils savent des choses sur la nature que les livres ignorent. Vous reconnaîtrez là une idée qui fera son chemin jusqu'à Francis Bacon et aux encyclopédistes.
L'âme par ses actes
De anima et vita change de méthode plutôt que de sujet. Vives écarte la question de ce que l'âme est, qu'il juge hors de portée, pour décrire ce qu'elle fait. Il examine les opérations une à une, la perception, la mémoire, l'imagination, le jugement, et consacre son troisième livre aux passions, qu'aucun auteur avant lui n'avait traitées avec ce détail. L'amour, la crainte, la honte, la colère, la tristesse y sont décrits dans leur genèse, leurs effets sur le corps et leur enchaînement les uns aux autres.
Deux apports retiennent l'attention des historiens. D'abord l'idée que la mémoire fonctionne par associations, un souvenir en rappelant un autre par voisinage, ce que la psychologie associationniste développera deux siècles plus tard. Ensuite l'attention portée à la part de jugement contenue dans l'émotion : on ne craint pas une chose, on craint une chose tenue pour menaçante. C'est ce qui a fait dire à plusieurs commentateurs que Vives ouvrait une psychologie moderne. La formule est commode mais mérite une réserve : Vives reste dans un cadre chrétien où l'âme est immortelle, et il ne cherche pas à fonder une science séparée.
La pauvreté comme affaire de la cité
De subventione pauperum, écrit pour les échevins de Bruges, est peut-être son texte le plus audacieux. Vives y soutient que le secours aux pauvres ne peut rester une affaire d'aumône individuelle : c'est à la ville de s'en charger, par un recensement de tous les nécessiteux, un examen de leur situation, l'hébergement des infirmes et du travail pour les valides, y compris un apprentissage pour les enfants. Il justifie cette prise en charge par la fraternité chrétienne et par l'intérêt commun, la misère étant une menace pour la paix publique autant qu'un scandale moral.
La concorde
Le dernier massif de l'œuvre est consacré à la paix. Dans De concordia et discordia in humano genere, dédié à Charles Quint, Vives décrit la discorde comme un effet de l'amour excessif de soi, qui fait prendre son parti pour le bien et l'adversaire pour un monstre. Les princes chrétiens qui se font la guerre pendant que l'Empire ottoman avance lui paraissent accomplir une folie que la raison suffirait à dissiper. L'argument n'a pas changé la politique de son temps. Il reste un des plus clairs énoncés humanistes de l'idée que la concorde est l'état naturel des hommes et la guerre un accident de leurs opinions.
Œuvres majeures
De disciplinis (1531)
L'œuvre la plus ample, en vingt livres répartis en trois ensembles. La première partie, De causis corruptarum artium, établit le diagnostic : comment la grammaire, la dialectique, la rhétorique, la philosophie naturelle et le droit se sont corrompus en se coupant des choses. La deuxième, De tradendis disciplinis, propose le remède, c'est-à-dire un programme complet d'éducation. La troisième regroupe des traités sur les instruments de la connaissance, dont un De prima philosophia. C'est dans ce volume que l'on va chercher le Vives théoricien, à la fois critique des savoirs établis et réformateur de l'école.
De anima et vita (1538)
Trois livres sur l'âme et la vie, dont le dernier est consacré aux passions. Vives y renonce à définir l'âme pour en décrire les opérations, en s'appuyant sur l'observation de soi et des autres. L'analyse des émotions, de la mémoire par associations et des effets du corps sur l'esprit a valu à ce livre d'être présenté comme un jalon de la psychologie. Il a circulé largement au XVIIe siècle, et plusieurs historiens y voient une étape entre le traité De l'âme d'Aristote et les traités modernes des passions.
De subventione pauperum (1526)
Un mémoire de quelques dizaines de pages adressé aux magistrats de Bruges, qui propose d'organiser publiquement l'assistance : recenser les pauvres, examiner chaque situation, soigner les infirmes, mettre les valides au travail, former les enfants. Le texte a eu une influence directe sur les règlements d'assistance de plusieurs villes des Pays-Bas et d'Espagne. Il est aujourd'hui lu à la fois comme un acte fondateur de la politique sociale et comme un document sur la naissance d'un encadrement administratif de la pauvreté.
De institutione feminae christianae (1524)
Dédié à Catherine d'Aragon, ce traité en trois livres traite de l'éducation des jeunes filles, des femmes mariées et des veuves. Vives y défend l'instruction des femmes, la lecture et l'étude des auteurs moraux, contre l'idée que le savoir leur serait nuisible. Il l'inscrit cependant dans un cadre domestique strict, fait de retenue, de chasteté et de soumission à l'époux. Le livre fut immensément lu et traduit dans toute l'Europe, et il est devenu une pièce centrale des débats sur l'ambivalence de l'humanisme à l'égard des femmes.
De concordia et discordia in humano genere (1529)
Quatre livres sur la paix, dédiés à Charles Quint, écrits au moment où les guerres entre princes chrétiens et la pression ottomane se combinaient. Vives y analyse la discorde comme une maladie du jugement entretenue par l'amour de soi, et la concorde comme ce qui rend possible toute société, y compris la plus petite. Le traité est accompagné d'un De pacificatione plus bref. Ces textes ont peu pesé sur la diplomatie de leur temps, mais ils comptent parmi les énoncés les plus argumentés du pacifisme humaniste.
Postérité et influence
Le maître d'école de l'Europe
La postérité la plus massive de Vives est aussi la plus discrète : ses dialogues latins, parus en 1538, ont servi de manuel dans les écoles européennes pendant plus d'un siècle. Des générations d'écoliers ont appris le latin en lisant des conversations sur le petit déjeuner, le jeu de cartes, l'école et la maison. Cette entrée par la langue vivante plutôt que par la règle était exactement le principe qu'il défendait, et c'est par là qu'il a touché le plus de lecteurs.
Pédagogie
Le programme de De tradendis disciplinis a circulé chez tous ceux qui, aux XVIe et XVIIe siècles, ont voulu réformer l'enseignement. L'observation préalable de l'enfant, la réunion des maîtres pour évaluer chaque élève, le départ des sens vers les règles, l'usage de la langue maternelle, l'ouverture au savoir des métiers : on retrouve ces thèmes chez les grands pédagogues du siècle suivant. Les historiens de l'éducation placent Vives à la source de cette tradition, sans toujours pouvoir établir des filiations directes, les mêmes idées circulant alors par beaucoup de canaux.
Philosophie de la connaissance
La consigne d'aller recueillir le savoir des artisans et d'observer la nature plutôt que de la déduire a frappé les lecteurs de Francis Bacon, chez qui on retrouve des positions très proches. Les commentateurs relèvent cette convergence sans trancher la question d'une lecture directe. Elle situe en tout cas Vives dans le mouvement qui, de l'humanisme à la science du XVIIe siècle, remplace l'autorité des textes par l'enquête.
Psychologie et théorie des passions
De anima et vita a connu une seconde vie au XIXe siècle, quand les historiens de la psychologie ont cherché des ancêtres. Vives fut alors salué, en Espagne surtout, comme un fondateur de la discipline. L'étiquette a fait fortune et vous la croiserez souvent. Ce qui résiste à l'examen est plus précis : il a décrit les passions avec une finesse nouvelle, il a vu que l'émotion comporte un jugement, et il a formulé une loi d'association des souvenirs. Cela suffit à en faire un maillon des théories modernes des passions, dont les traités du XVIIe siècle reprendront le programme.
Politique sociale
De subventione pauperum a eu un effet pratique immédiat. Plusieurs villes des Pays-Bas réorganisent leur assistance dans les mêmes années, en concentrant les secours, en interdisant la mendicité et en mettant les valides au travail. Vives est devenu pour cette raison une référence obligée dans l'histoire des politiques sociales. Il l'est aussi, depuis que les travaux sur l'histoire de l'enfermement ont été menés, dans l'histoire des dispositifs de contrôle : les mêmes mesures qui secourent recensent, classent et obligent. Les deux lectures portent sur le même texte, et il est plus honnête de les tenir ensemble que de choisir.
La mémoire valencienne
Effacé en Espagne au temps de la Contre-Réforme, Vives y a été redécouvert au XIXe siècle, puis étudié au XXe comme figure majeure de la culture des convers et de l'érasmisme espagnol. Son nom est aujourd'hui attaché à des institutions d'enseignement de sa ville natale, qu'il n'a jamais revue.
Controverses et débats
Fondateur de la psychologie moderne ?
La formule, née des histoires de la psychologie du XIXe siècle et volontiers reprise en Espagne, est contestée. Elle suppose que Vives aurait voulu constituer une science de l'esprit indépendante, ce qui n'est pas le cas : son traité reste une philosophie de l'âme, inscrite dans une anthropologie chrétienne qui affirme l'immortalité. Ses défenseurs répondent que la méthode compte plus que le cadre, et que décrire les actes plutôt que définir l'essence est déjà le geste décisif.
L'éducation des femmes
De institutione feminae christianae est l'un des textes les plus discutés de l'humanisme. Vives y plaide pour l'instruction des femmes contre ceux qui la jugeaient dangereuse, et c'est dans ce sens que les contemporains l'ont lu. Mais il destine cette instruction à la vertu domestique, prescrit la retenue, la clôture et l'obéissance, et se montre très restrictif sur les lectures permises. Faut-il y voir un pas en avant dans un cadre contraint, ou la justification savante d'une sujétion ? Le débat reste ouvert, et il porte aussi sur la méthode : juge-t-on un auteur par rapport à son temps ou par rapport à nous ?
Secourir ou encadrer
De subventione pauperum soutient deux lectures. La première y voit l'invention de l'assistance publique, arrachée à l'arbitraire de l'aumône. La seconde y voit la mise en place d'un appareil de surveillance : recensement nominal, examen des cas, interdiction de la mendicité, obligation de travailler. Les historiens de l'enfermement ont insisté sur cette seconde dimension. Les spécialistes de Vives rappellent que son intention est de secourir plus largement et plus sûrement. Le texte permet les deux lectures parce qu'il contient les deux choses.
Le poids de l'origine converse
Américo Castro et les historiens qui l'ont suivi ont proposé de lire l'œuvre de Vives à la lumière de son origine converse : l'insistance sur l'intériorité, la méfiance envers les cérémonies, le pacifisme, l'exil volontaire. D'autres jugent cette clé trop générale, capable d'expliquer n'importe quoi, et rappellent que ces thèmes sont ceux de tout l'humanisme chrétien du Nord. La discussion touche à une question de méthode : jusqu'où la biographie explique-t-elle une œuvre ?
Un érasmien, ou mieux que cela ?
Longtemps présenté comme un disciple d'Érasme, Vives est aujourd'hui lu pour ce qui le distingue : l'attention aux conditions matérielles de l'apprentissage et de la pauvreté, un intérêt pour le savoir des métiers et une psychologie des passions qu'Érasme n'a pas écrite. Leur refroidissement, dans les années 1520, se lit en partie comme un désaccord de tempérament, Vives trouvant son aîné trop occupé de sa réputation.
Pour aller plus loin
Par où entrer
Commencez par De subventione pauperum, qui est court, concret et immédiatement intelligible : vous y verrez un philosophe écrire pour des échevins et proposer des mesures. Vous mesurerez ensuite mieux la portée de De tradendis disciplinis, dont les pages sur l'observation de l'élève et sur le savoir des artisans sont les plus vivantes. De anima et vita demande davantage d'effort, et son troisième livre, sur les passions, se lit seul avec profit.
Éditions et traductions
L'œuvre de Vives est écrite en latin. Les traductions françaises existent mais sont dispersées et inégalement disponibles. Plusieurs textes ont été traduits ou édités dans le cadre de travaux universitaires espagnols et anglo-saxons, en particulier le traité sur l'éducation des femmes et le traité sur l'assistance. Vérifiez la date de l'édition que vous consultez : les versions anciennes abrègent souvent.
Pour situer Vives
Lisez l'Éloge de la folie et les Adages d'Érasme pour entendre le ton de l'humanisme auquel il appartient, et l'Utopie de Thomas More pour voir comment la même génération pose la question de la pauvreté et du travail. Du côté de la critique des savoirs, les textes de Francis Bacon montrent où ce programme aboutit un siècle plus tard.
Les débats actuels
Trois chantiers sont vivants : la place de Vives dans l'histoire de la psychologie et des théories de l'émotion, son rôle dans l'histoire des politiques d'assistance, et la lecture de son œuvre à la lumière de la culture des convers espagnols. Les revues francophones de philosophie et d'histoire moderne accessibles sur Cairn.info et Persée offrent plusieurs mises au point sur ces questions.