Xénocrate de Chalcédoine

vers 396 av. J.-C. - 314 ou 313 av. J.-C. 🇬🇷 grecque 15 min de lecture

Difficulté : 4/5

Troisième chef de l'Académie après Platon et Speusippe, Xénocrate de Chalcédoine a transformé l'enseignement oral de son maître en un système ordonné, au prix de choix doctrinaux qu'Aristote jugeait intenables.

Biographie

Xénocrate naît vers 396 av. J.-C. à Chalcédoine, cité grecque de Bithynie installée sur la rive asiatique du Bosphore, en face de Byzance. De sa famille et de son enfance, nous ne savons rien de sûr. L'essentiel de ce que l'on raconte sur lui vient de Diogène Laërce, compilateur du IIIe siècle de notre ère qui écrit sept siècles après les faits et juxtapose sans trancher des informations d'inégale valeur. Vous lirez donc ce récit avec la prudence qu'imposent les vies d'auteurs antiques.

Un élève tardif mais tenace

Arrivé jeune à Athènes, il entre à l'Académie du vivant de Platon et y reste près de vingt ans. La tradition le présente comme lent, scrupuleux et peu brillant, par contraste avec un condisciple vif dont le nom varie selon les versions. Platon lui aurait conseillé de sacrifier aux Grâces, façon de lui reprocher une sécheresse de style dont ses contemporains se souvenaient encore. La même tradition rapporte qu'il accompagna Platon en Sicile, lors d'un des séjours syracusains du maître.

À la mort de Platon, en 347, la direction de l'école revient à son neveu Speusippe. Xénocrate quitte alors Athènes avec Aristote et gagne Assos, en Troade, auprès d'Hermias d'Atarnée, qui accueille un petit cercle de philosophes venus de l'Académie. Strabon est notre source principale pour cet épisode.

Vingt-cinq ans à la tête de l'Académie

Vers 339, Speusippe malade désigne ou laisse élire son successeur. Xénocrate l'emporte d'une faible marge sur Ménédème et Héraclide du Pont. Il dirigera l'école pendant environ vingt-cinq ans, jusqu'à sa mort, et c'est sous lui que l'Académie prend durablement l'allure d'une institution d'enseignement dotée d'un programme, plutôt que d'un cercle de recherche organisé autour d'une personne.

Étranger résidant à Athènes, il n'en est jamais devenu citoyen, ce qui le laissait exposé aux charges pesant sur les métèques. Plusieurs anecdotes le montrent refusant l'argent et les honneurs : il aurait renvoyé la plus grande part d'un présent considérable d'Alexandre et décliné la citoyenneté offerte en échange d'un service politique. Ces récits circulaient déjà dans l'Antiquité comme exemples de probité et il est impossible de démêler ce qu'ils doivent aux faits de ce qu'ils doivent au genre de l'éloge.

Une mort sans légende

Il meurt à Athènes en 314 ou 313 av. J.-C., âgé de plus de quatre-vingts ans. Diogène Laërce attribue sa mort à une chute nocturne contre un vase de bronze, détail trop pittoresque pour être tenu pour acquis. Polémon lui succède à la tête de l'école : la continuité de l'Académie, assurée pour un siècle encore, lui doit beaucoup.

Pensée principale

Aucun écrit de Xénocrate ne nous est parvenu. Sa pensée ne se laisse reconstituer qu'à travers des citations, des résumés et des réfutations rédigés par d'autres, au premier rang desquels Aristote, Sextus Empiricus et Plutarque. Vous lirez donc, dans ce qui suit, moins une doctrine qu'un faisceau de positions attestées, parfois solidement, parfois par un seul témoin tardif.

Découper la philosophie en trois

La contribution la mieux établie de Xénocrate est aussi la plus discrète : c'est à lui que Sextus Empiricus attribue la division de la philosophie en physique, éthique et logique. Cette tripartition paraît aujourd'hui banale parce qu'elle a traversé tout le stoïcisme et une large part de l'enseignement scolaire jusqu'à Kant. Elle ne l'était pas. Elle transforme une pratique du dialogue en programme de cours, avec un ordre des matières et un partage du travail. Le prix de cette clarté, ses critiques l'ont vite relevé, est que les problèmes qui se tiennent à la frontière de deux domaines deviennent difficiles à poser.

Les Idées sont des nombres

Là où Platon avait laissé indécise la relation entre les Formes et les entités mathématiques, et où Speusippe avait purement et simplement remplacé les premières par les secondes, Xénocrate identifie les deux. Les Idées sont des nombres, et ces nombres sont les mêmes que ceux dont traite le mathématicien. Aristote y voit la pire des trois options : elle cumule, dit-il en substance dans la Métaphysique, les difficultés de la théorie des Idées et celles de l'arithmétique platonicienne, sans gagner la cohérence d'aucune des deux.

Sous ces nombres, Xénocrate place deux principes, une Monade qu'il assimile à l'intellect et une Dyade indéfinie, principe de multiplicité et d'indétermination. La doxographie les affuble d'un vocabulaire religieux et genré, le père et la mère, qui a beaucoup compté pour les lectures néoplatoniciennes ultérieures et qui doit sans doute autant à ses transmetteurs qu'à lui.

L'âme, un nombre qui se meut lui-même

La formule est célèbre et Aristote la cite pour la démonter. Définir l'âme comme un « nombre se mouvant lui-même » revient à nouer deux héritages platoniciens : l'âme automotrice du Phèdre et l'âme composée selon des rapports numériques du Timée. La difficulté est immédiate, et Aristote ne la manque pas : un nombre est précisément ce qui ne se meut pas. La postérité a hésité entre deux lectures, l'une qui prend la formule au pied de la lettre et la juge intenable, l'autre qui y voit une manière ramassée de dire que l'âme est à la fois principe de mouvement et structure proportionnée.

Trois degrés de réalité, trois modes de connaissance

Sextus Empiricus rapporte une distinction qui donne la mesure de l'esprit systématique de Xénocrate. Il y a le sensible, sous la sphère des étoiles fixes, que la sensation atteint ; l'intelligible, au-delà, dont la science rend raison ; et, entre les deux, le ciel lui-même, à la fois visible et saisissable par le calcul astronomique, objet d'une connaissance intermédiaire que Xénocrate appelle opinion. L'originalité tient à ce troisième terme : l'opinion cesse d'être une connaissance manquée pour devenir le mode d'accès propre à une région déterminée du réel.

Les démons et la vertu

Entre les dieux et les hommes, Xénocrate loge des êtres intermédiaires, les démons, susceptibles de degrés et de passions. Plutarque, qui est notre informateur principal, y voit un moyen d'expliquer sans impiété les rites inquiétants et les mythes violents : ils s'adresseraient à ces puissances intermédiaires et non aux dieux. En morale, Cicéron rattache à Xénocrate et à Polémon la position de l'Ancienne Académie selon laquelle le bonheur suppose la vertu mais ne dédaigne pas les biens du corps, thèse que les stoïciens refuseront et dont la restitution cicéronienne reste discutée.

Œuvres majeures

Xénocrate a beaucoup écrit et rien ne nous est resté. Diogène Laërce donne un catalogue de plusieurs dizaines de titres, assorti d'un décompte de lignes qui laisse imaginer une production comparable en volume à celle d'Aristote. Pas un seul de ces livres n'a survécu : nous n'en avons que des titres, quelques phrases citées par d'autres et des résumés doxographiques. Philotopie ne lui consacre donc aucune fiche d'œuvre, et ce qui suit décrit un catalogue perdu plutôt qu'une bibliothèque consultable.

Le catalogue de Diogène Laërce

Les titres transmis se répartissent en gros selon la tripartition que Xénocrate lui-même avait proposée. Côté physique et mathématiques, on relève des traités sur la nature, sur les nombres, sur les grandeurs, sur la géométrie et sur l'astronomie. Côté éthique et politique, des écrits sur le bonheur, sur la justice, sur la vertu, sur la richesse, ainsi que des adresses à des figures du temps, dont Alexandre, sur l'art de régner. Côté dialectique, des livres sur la science, sur les genres et les espèces, sur les contraires.

Ce catalogue est en lui-même un document : il montre une école qui couvre méthodiquement un programme, ce qui confirme de l'extérieur le témoignage sur la division tripartite de la philosophie.

Ce que nous lisons à sa place

Faute de textes, l'accès à Xénocrate passe par quatre sources principales, dont chacune déforme à sa manière.

La Métaphysique et le traité De l'âme d'Aristote fournissent les témoignages les plus anciens et les plus précis, mais ce sont des réfutations : Aristote expose les thèses pour les détruire et rien ne garantit qu'il les présente sous leur meilleur jour.

Le livre VII de Contre les professeurs de Sextus Empiricus conserve l'exposé des trois degrés de réalité et de connaissance. C'est le témoignage le plus substantiel sur l'épistémologie de Xénocrate, transmis par un sceptique qui s'en sert pour son propre argumentaire.

Plutarque, dans ses Œuvres morales, notamment le Sur la disparition des oracles et le traité consacré à la génération de l'âme dans le Timée, est notre source principale pour la démonologie et pour la lecture xénocratique du Timée. Il écrit en platonicien intéressé, quatre siècles plus tard.

Diogène Laërce, enfin, donne la vie, le catalogue et les anecdotes, avec le mélange d'informations d'archives et de récits édifiants qui caractérise son recueil.

Les éditions de fragments

Les témoignages ont été rassemblés par Richard Heinze à la fin du XIXe siècle, puis dans une édition plus large et plus prudente par Margherita Isnardi Parente, qui distingue soigneusement les citations littérales des simples mentions. C'est à ces recueils que renvoie toute discussion sérieuse sur Xénocrate, et leur différence de périmètre explique une part des désaccords entre interprètes.

Postérité et influence

L'influence de Xénocrate tient moins à une thèse qu'à une forme. En vingt-cinq ans de direction, il a donné à l'Académie l'allure d'une école à programme, et c'est sous cette forme, non sous celle du dialogue, que le platonisme a été transmis.

Le partage des matières

La division en physique, éthique et logique passe à l'école stoïcienne, qui en fait l'ossature de son enseignement, puis dans les manuels de l'époque impériale. Vous la retrouvez intacte dans la préface de bien des cours de philosophie jusqu'au XVIIIe siècle, et Kant l'invoque encore, en la discutant, au seuil des Fondements de la métaphysique des mœurs. Peu de décisions d'organisation ont eu une durée de vie comparable.

Le platonisme systématique

En identifiant les Idées aux nombres et en plaçant au sommet une Monade assimilée à l'intellect, Xénocrate ouvre une voie que le médio-platonisme empruntera largement. La hiérarchie de principes, la lecture doctrinale du Timée et le goût pour les êtres intermédiaires se retrouvent chez Plotin et chez ses successeurs, souvent sans que son nom soit prononcé. Sa démonologie, en particulier, fournit un cadre que la théologie philosophique tardive réutilisera, et que le christianisme des premiers siècles trouvera disponible lorsqu'il lui faudra penser les anges et les puissances.

Un relais vers d'autres écoles

L'Académie de Xénocrate était un lieu de passage. La tradition fait fréquenter ses leçons à plusieurs fondateurs d'écoles rivales, et notamment à Zénon de Cition avant qu'il n'ouvre le Portique ; la chronologie rend cette rencontre serrée et plusieurs historiens la jugent douteuse, mais la proximité doctrinale sur la division des matières et sur le rôle des biens naturels reste frappante. Son successeur Polémon, lui, est attesté comme maître de Zénon.

Une réputation morale

Dans l'Antiquité, Xénocrate a surtout été cité comme exemple d'intégrité. Cicéron et Sénèque le mentionnent à ce titre, et son nom circule dans les recueils d'exemples bien après que ses livres ont cessé d'être lus. C'est une postérité paradoxale pour un auteur dont l'apport réel fut d'organisation intellectuelle : la tradition a retenu l'homme et perdu l'œuvre.

Aujourd'hui

La recherche contemporaine s'intéresse à lui pour une raison précise. Reconstituer l'Ancienne Académie permet de mesurer ce que le platonisme doit à Platon et ce qu'il doit à ses premiers héritiers. Les travaux de Heinze puis d'Isnardi Parente, et plus récemment les études sur les doctrines non écrites de Platon, ont fait de Xénocrate une pièce du dossier sur ce que Platon enseignait hors de ses dialogues.

Controverses et débats

Systématisation ou trahison ?

Le débat le plus ancien porte sur la valeur de son entreprise. Pour une partie des interprètes, Xénocrate achève ce que Platon avait laissé ouvert et rend le platonisme transmissible. Pour d'autres, il fige en doctrine ce qui n'avait de sens que comme recherche, et la dogmatisation de l'Académie commence avec lui. Le reproche n'est pas neuf : la réaction sceptique d'Arcésilas, deux générations plus tard, se présente justement comme un retour à l'interrogation socratique contre l'école devenue doctrinale.

Que vaut le témoignage d'Aristote ?

Nos informations les plus précises viennent de celui qui le combat. Aristote expose les Idées-nombres et l'âme automotrice pour en montrer l'absurdité, et il le fait souvent sans nommer son adversaire, par la formule « certains disent ». Attribuer ces positions à Xénocrate suppose donc un travail d'identification que les commanditaires antiques, puis les éditeurs modernes, n'ont pas mené de la même façon. Une partie des désaccords sur sa pensée est en réalité un désaccord sur le périmètre de son dossier.

L'âme et les lignes insécables

La définition de l'âme comme nombre se mouvant lui-même a été jugée contradictoire dès l'Antiquité, et les tentatives de sauvetage, néoplatoniciennes puis modernes, sont nombreuses. Le même soupçon pèse sur les lignes insécables, ces grandeurs minimales indivisibles qu'un traité du corpus aristotélicien, probablement non authentique, s'emploie à réfuter. L'attribution à Xénocrate est largement admise sans être démontrée, et l'on discute encore si ces lignes sont une doctrine physique, une hypothèse mathématique ou une manière de répondre aux paradoxes de Zénon d'Élée.

La part de la doxographie

Enfin, la biographie elle-même est un terrain de prudence. L'incorruptibilité légendaire, le refus des présents royaux, la mort par chute nocturne appartiennent au répertoire des vies de philosophes et se retrouvent, à peine modifiés, chez d'autres auteurs. Les historiens contemporains les traitent comme des indices sur la réputation de Xénocrate dans l'Antiquité, non comme des faits établis sur sa vie.

Pour aller plus loin

Par où commencer

Si vous abordez Xénocrate pour la première fois, le plus simple est de passer par les textes qui le citent. Le livre IV des Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, disponible en français dans l'édition dirigée par Marie-Odile Goulet-Cazé, donne la vie, le catalogue des titres perdus et les anecdotes en une vingtaine de pages. Vous verrez immédiatement sur quoi repose notre savoir.

Le livre VII de Contre les professeurs de Sextus Empiricus contient ensuite le passage décisif sur les trois degrés de réalité et de connaissance. C'est le témoignage le plus construit dont nous disposions, et il se lit sans connaissance préalable du dossier.

Les critiques d'Aristote

Pour mesurer les objections, les livres XIII et XIV de la Métaphysique d'Aristote traitent des Idées-nombres, et le chapitre 4 du livre I du traité De l'âme discute la définition de l'âme comme nombre automoteur. Ces pages sont techniques et il vaut mieux les aborder avec les notes d'une édition commentée.

Le dossier des fragments

Le recueil de référence reste celui de Margherita Isnardi Parente, qui rassemble les témoignages avec traduction et commentaire et marque clairement le degré de fiabilité de chacun. Le recueil plus ancien de Richard Heinze garde son utilité pour la reconstruction doctrinale qu'il propose, à condition de la lire comme une interprétation parmi d'autres.

Pour situer l'Ancienne Académie

Les histoires générales de la philosophie hellénistique consacrent toutes un chapitre à la période qui sépare Platon des grandes écoles du IIIe siècle. Les travaux de Jean-Pierre Schneider et des contributeurs du Dictionnaire des philosophes antiques, publié sous la direction de Richard Goulet, offrent une notice de synthèse à jour et une bibliographie classée, consultable en bibliothèque universitaire. Le volume de Pierre-Marie Morel sur la philosophie grecque et les ouvrages consacrés aux doctrines non écrites de Platon permettent enfin de comprendre pourquoi Xénocrate est redevenu un sujet de recherche actif.

Suites naturelles

Après Xénocrate, trois chemins s'ouvrent : vers Speusippe et la génération précédente, vers Arcésilas et le tournant sceptique de l'Académie, ou vers Plotin et le platonisme tardif qui recueille sa hiérarchie de principes.

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