De la cause, du principe et de l'un
Titre original : De la causa, principio et uno
Publication : 1584
Type : Dialogue
Analyse
Deuxième des grands dialogues italiens que Giordano Bruno publie à Londres en 1584, De la causa, principio et uno est le texte où il expose les fondements métaphysiques de toute sa philosophie. Si De l'infini, de l'univers et des mondes déploie une cosmologie, celui-ci en établit les conditions : il faut d'abord redéfinir ce qu'est la matière, ce qu'est la forme et ce qu'est l'unité du réel pour pouvoir soutenir qu'un univers infini est pensable. C'est ici, et non dans les pages sur les mondes innombrables, que se trouve le cœur doctrinal de Bruno.
Deux mots qu'il faut distinguer
Le titre annonce une distinction que la tradition avait laissée flotter. Bruno sépare le principe et la cause. Est principe ce qui concourt intrinsèquement à la constitution d'une chose et y demeure : la matière dont elle est faite, la forme qui la détermine. Est cause ce qui produit la chose de l'extérieur et subsiste hors d'elle : la cause efficiente qui la fait être, la cause finale pour laquelle elle est.
Cette clarification n'est pas une pédanterie de vocabulaire. Elle commande tout le reste. Dire que la matière et la forme sont des principes intérieurs, et non des causes extérieures, revient à soutenir que l'univers porte en lui-même ce qui le constitue. On n'aura plus besoin d'un artisan qui vienne du dehors imposer des formes à une pâte inerte.
La structure du dialogue
L'ouvrage comprend cinq dialogues, précédés de quatre poèmes brefs, trois en latin et un en italien, et d'une épître dédicatoire à Michel de Castelnau, seigneur de Mauvissière, ambassadeur de France en Angleterre, dans la maison duquel Bruno séjournait alors.
Les personnages se répartissent les rôles. Le premier dialogue met en scène Elitropio, Filoteo et Armesso, et sert de réponse aux attaques suscitées par le livre précédent. Dans les suivants, Teofilo et Dicsono portent la doctrine. Face à eux, Polihimnio tient l'emploi du pédant aristotélicien, qui cite en latin et ne comprend rien, et Gervasio le raille. Bruno s'amuse beaucoup de ce personnage, et ce comique n'est pas gratuit : il met en scène le divorce entre l'érudition scolaire et la pensée.
L'âme du monde et l'intellect universel
La thèse la plus célèbre du dialogue est celle de l'âme du monde. La forme universelle de l'univers est une âme, présente en tout, qui fait que rien n'est réellement mort. Bruno écrit que la vie se trouve en toutes choses, et il en tire une conséquence franche : il n'existe aucune portion de réel purement passive.
De cette âme du monde, il distingue une première faculté, l'intellect universel, qu'il nomme cause efficiente de l'univers et l'artiste intérieur du monde, puisqu'il façonne la matière du dedans. Bruno note que les théologiens appellent cet intellect Dieu, remarque dont la prudence n'a trompé personne : elle place le divin au rang de principe immanent du monde plutôt que de créateur transcendant.
Cette position l'écarte explicitement de Platon. Les Idées platoniciennes sont des formes séparées, modèles extérieurs auxquels les choses ressemblent. Pour Bruno, la forme ne se tient pas hors des choses : elle les habite et les produit de l'intérieur. Il reprend ainsi un geste néoplatonicien, celui de Plotin notamment, tout en refusant l'étagement hiérarchique des hypostases qui maintenait le sensible au dernier degré de l'être.
La matière réhabilitée
La partie la plus originale du dialogue est la réhabilitation de la matière. Dans la tradition aristotélicienne, la matière est pure puissance, pur manque, désir d'une forme qu'elle n'a pas. Bruno retourne cette description. S'il est vrai que la matière contient potentiellement toutes les formes, alors elle n'est pas un vide : elle est une richesse. Elle ne reçoit pas les formes de l'extérieur, elle les déploie à partir d'elle-même, comme une source produit ses eaux.
Il distingue par ailleurs une matière corporelle, celle des corps, et une matière universelle incorporelle, qui n'est pas une étendue mais le fond unique dont tout procède. Et il franchit un pas que l'aristotélisme interdisait : en Dieu, l'intellect et la matière ne sont pas deux, la puissance et l'acte coïncident. La matière cesse d'être le dernier degré de l'être pour devenir l'une des faces de l'être même.
Bruno rejette donc la distinction entre matière en puissance et matière en acte, et reproche à Aristote d'avoir pris la manifestation sensible de la forme pour la raison principale de l'actualité. Sa critique s'adresse aussi aux scolastiques, et notamment à la doctrine des formes de la matière développée dans la tradition scotiste, qu'il tient pour une complication inutile. Il reconnaît en revanche à Averroès d'avoir en partie pressenti ce qu'il veut dire sur la fécondité de la matière.
L'Un
Le cinquième dialogue conclut sur l'unité. L'univers est un, infini, immobile. Un, parce que matière et forme n'y sont que deux aspects d'une seule substance. Infini, parce qu'une substance unique et féconde ne peut se borner. Immobile, parce que le tout ne se déplace pas : il n'y a rien hors de lui vers quoi il pourrait aller. Les mouvements que nous observons sont internes, ce sont des changements de parties dans un ensemble qui demeure.
Bruno formule alors le rapport de Dieu au monde par un couple de termes hérité de Nicolas de Cues : Dieu est compliqué, c'est-à-dire replié, tout en lui-même et à la fois, tandis que l'univers est expliqué, c'est-à-dire déplié dans l'espace et le temps. Le monde est le dépli de ce qui, en Dieu, est ramassé. Les choses finies tendent vers l'infini sans jamais l'épuiser, et leur multiplication indéfinie est la seule manière dont la finitude peut imiter ce qui n'a pas de bornes.
Panthéisme ?
La question se pose inévitablement, et elle a dominé la réception de ce dialogue. Si Dieu est l'intellect intérieur du monde, si la matière est divine en sa racine, si le tout est une seule substance, que reste-t-il de la distinction entre le créateur et la création ?
Bruno maintient un écart. Dieu replié n'est pas le monde déplié, et l'univers n'est pas Dieu mais son explication. Ses lecteurs se sont partagés sur la solidité de cette barrière. Certains tiennent la distinction pour réelle et refusent l'étiquette de panthéisme, souvent anachronique puisqu'elle date du XVIIIe siècle. D'autres estiment que la logique du texte conduit à l'identification, quelles que soient les précautions verbales. La fiche ne tranche pas, mais il vaut la peine de remarquer que ce débat est exactement celui qui se rejouera autour de Spinoza un siècle plus tard, et que Bruno et Spinoza ne partent pas du même endroit : l'un d'une âme du monde vivante, l'autre d'une substance définie par ses attributs.
Postérité
L'influence directe du dialogue est difficile à tracer, car le nom de Bruno devient dangereux après son procès et son exécution au Campo dei Fiori en 1600. On le lit sans toujours le citer.
C'est l'idéalisme allemand qui l'a remis en circulation. Schelling lui emprunte le titre d'un de ses dialogues et reconnaît en lui un précurseur de sa philosophie de la nature, où l'esprit n'est pas extérieur au monde physique. Jacobi, dans sa querelle sur le spinozisme, remet le texte sous les yeux du public allemand. Hegel lui consacre des pages dans ses leçons d'histoire de la philosophie. Au XIXe siècle, le Risorgimento italien en fait un héros national de la libre pensée, lecture militante qui a longtemps brouillé l'accès au texte.
Les travaux du XXe siècle ont rendu le dialogue à sa complexité, en montrant à la fois son enracinement dans le néoplatonisme de la Renaissance, sa dette envers Nicolas de Cues, et la part que tiennent chez Bruno l'hermétisme, l'art de la mémoire et la magie. Ces dimensions, longtemps écartées par ceux qui souhaitaient en faire un pur rationaliste, font aujourd'hui partie de la lecture ordinaire de son œuvre.
Par où entrer
Le deuxième et le troisième dialogue contiennent l'essentiel sur l'âme du monde et sur l'intellect universel. Le quatrième porte la réhabilitation de la matière, c'est le plus technique. Le cinquième, sur l'unité, est le plus bref et le plus frappant.
Si vous abordez Bruno pour la première fois, ce dialogue est plus exigeant que De l'infini, de l'univers et des mondes, mais il explique pourquoi l'autre tient. Lire le second puis celui-ci, c'est suivre l'ordre du plaisir ; lire celui-ci d'abord, c'est suivre l'ordre des raisons.