Anaximène de Milet
Dernier des philosophes de Milet, Anaximène choisit l'air comme principe et ajoute ce qui manquait à ses prédécesseurs : un mécanisme unique, la condensation et la raréfaction, capable d'expliquer la diversité des choses.
Biographie
Anaximène naît à Milet, sans doute vers 585 avant notre ère. Il est le troisième et le dernier des penseurs que la tradition rassemble sous le nom d'école de Milet. Diogène Laërce le donne pour élève d'Anaximandre, d'autres sources pour son compagnon ou son familier : la relation exacte nous échappe, mais la continuité doctrinale est manifeste.
Une chronologie fragile
Comme pour ses prédécesseurs, la chronologie dépend d'Apollodore. Celui-ci place sa maturité au moment de la prise de Sardes par les Perses, vers 546 avant notre ère, et sa mort autour de 528 ou 525. Ces repères ont surtout pour fonction d'ordonner les générations de philosophes les unes par rapport aux autres, selon un schéma de maître à disciple que les historiens modernes jugent en partie artificiel. Retenez l'ordre, Thalès puis Anaximandre puis Anaximène, plus que les dates.
Une vie sans anecdotes
On ne raconte presque rien d'Anaximène. Il n'a ni éclipse annoncée, ni carte du monde, ni chute dans un puits. Cette pauvreté biographique n'est pas un hasard : la tradition antique aimait les sages spectaculaires, et Anaximène n'en était pas un. Ce qui lui est resté attaché est d'un autre ordre, une manière d'écrire et une manière d'expliquer.
Diogène Laërce note qu'il écrivait en ionien, dans une langue simple et dépouillée. La remarque mérite attention. Là où Anaximandre avait employé le vocabulaire solennel du droit et de la compensation, Anaximène cherche la clarté et l'argument tiré de l'expérience ordinaire. Le souffle qui sort de la bouche, le feutre que l'on presse, les nuages qui s'épaississent avant la pluie : ses exemples sont à portée de main.
Le contexte politique
Sa vie s'inscrit dans la période où l'Ionie passe sous domination perse. Milet conserve un statut relativement favorable, négocié avec Cyrus, et reste prospère jusqu'à la révolte de l'Ionie et la destruction de la cité en 494 avant notre ère, soit une génération après la mort d'Anaximène. Avec cette catastrophe s'achève le foyer milésien, et le centre de gravité de la pensée grecque se déplace vers l'Italie du Sud puis vers Athènes.
Ce qui reste
Anaximène a écrit un ouvrage, désigné comme les autres sous le titre conventionnel Sur la nature. Il est perdu. Une phrase, citée par Aétius, lui est attribuée ; son authenticité littérale est discutée, car son vocabulaire semble porter la marque de reformulations plus tardives. Tout le reste nous vient des résumés de Théophraste et de ceux qui les ont copiés.
Pensée principale
À première vue, Anaximène recule. Anaximandre avait eu l'audace de poser un principe indéterminé, l'illimité ; Anaximène revient à un élément que chacun peut nommer, l'air. Aristote et Théophraste ont transmis cette impression, et les manuels la répètent volontiers. Elle est pourtant trompeuse, car Anaximène apporte quelque chose que ses deux prédécesseurs n'avaient pas : une explication du passage de l'un au multiple.
L'air comme principe
Le principe de toutes choses est l'air, illimité en quantité. L'air possède deux qualités qui justifient ce choix. Il est partout et invisible, donc apte à jouer le rôle d'un fond commun. Il est en mouvement et en lui-même sans forme déterminée, donc capable de devenir n'importe quoi.
Anaximène conserve ainsi l'exigence d'Anaximandre, un principe qui ne soit pas une chose parmi les choses, tout en refusant de le rendre inconnaissable. L'air est indéterminé par sa qualité sensible, puisqu'on ne le voit pas, et déterminé par sa nature, puisqu'on peut dire comment il se comporte. C'est un compromis calculé.
Condensation et raréfaction
Voici l'apport décisif. Toutes les différences entre les corps se ramènent à des différences de densité d'une seule et même substance. En se raréfiant, l'air devient feu. En se condensant, il devient successivement vent, nuage, eau, terre et pierre. Rien ne s'ajoute et rien ne disparaît : seule varie la compacité.
L'intérêt de cette thèse est qu'elle transforme une différence de qualité en différence de quantité. Le chaud et le froid, le liquide et le solide, ne sont plus des natures séparées mais des degrés d'un même continuum. Vous reconnaîtrez là un schéma d'explication qui n'a jamais cessé d'être fécond, des atomistes grecs jusqu'à la physique moderne, où les états de la matière se distinguent par des paramètres continus.
Un argument tiré de l'expérience
Plutarque rapporte l'argument le plus intéressant d'Anaximène. Soufflez sur votre main la bouche grande ouverte : le souffle est tiède. Soufflez en pinçant les lèvres : il est froid. Le même air, comprimé, refroidit ; détendu, il réchauffe. Le chaud et le froid ne sont donc pas des principes indépendants, mais des effets de la densité.
L'argument est discutable du point de vue de la physique actuelle, et Plutarque le conteste déjà. Sa forme, elle, est remarquable : une observation accessible à tous est produite à l'appui d'une thèse générale sur la nature. C'est l'un des premiers exemples grecs de ce geste.
Le souffle du monde
Une phrase attribuée à Anaximène énonce que de même que notre âme, qui est air, nous maintient rassemblés, de même un souffle et un air enveloppent le monde entier. Elle établit une correspondance entre le vivant et le cosmos, l'un et l'autre tenus par le même principe.
Cette formule est trop belle pour être reçue sans précaution. Elle nous parvient par Aétius, tardivement, et son vocabulaire évoque celui du stoïcisme, qui fera du souffle le principe de cohésion de l'univers. Plusieurs spécialistes y voient donc une reformulation postérieure d'une idée peut-être authentique. Il est raisonnable de la citer en signalant ce doute.
La Terre et les astres
La cosmologie d'Anaximène rompt avec celle d'Anaximandre. La Terre est plate et large, et elle ne tient pas par symétrie : elle repose sur l'air, comme un couvercle, sa largeur l'empêchant de le traverser. Le Soleil, la Lune et les astres sont également plats et portés par l'air. Certains témoignages ajoutent que les étoiles sont fixées comme des clous sur une voûte de nature cristalline, image que les doxographes rapportent sans que l'on puisse en vérifier la formulation d'origine.
Anaximène explique enfin la nuit non par le passage du Soleil sous la Terre, mais par son éloignement derrière les parties élevées du monde. Il rend compte aussi des tremblements de terre par l'alternance de dessèchement et d'humidification du sol, qui fissure la Terre et provoque des effondrements.
Sur ce point précis, la comparaison avec Anaximandre est instructive : le successeur, plus systématique dans son mécanisme, est plus archaïque dans sa cosmologie. Une tradition de recherche n'avance pas sur tous les fronts à la fois.
Œuvres majeures
Aucun livre d'Anaximène ne nous est parvenu. Son œuvre se réduit à un ouvrage perdu, à une phrase d'authenticité discutée et à un ensemble de témoignages. Voici les pièces du dossier.
Sur la nature, l'ouvrage perdu
Anaximène a composé un écrit en prose ionienne, que la tradition désigne, comme ceux de ses prédécesseurs, sous le titre conventionnel Sur la nature. Diogène Laërce en loue la langue simple et sans ornement. Il y exposait vraisemblablement l'air comme principe, le mécanisme de condensation et de raréfaction, la formation de la Terre et des astres, puis les phénomènes météorologiques. Rien n'en subsiste en dehors des citations indirectes.
Le fragment sur l'âme et le souffle
La phrase comparant l'âme qui nous maintient rassemblés et le souffle qui enveloppe le monde est, dans les éditions, le fragment B2 d'Anaximène. Elle est transmise par Aétius et son vocabulaire porte des traces de reformulation tardive, probablement d'origine stoïcienne. Les éditeurs la conservent parmi les fragments tout en signalant que la formulation n'est sans doute pas celle d'Anaximène. C'est le cas d'école d'un texte que l'on cite pour l'idée en s'interdisant de le citer pour les mots.
L'argument du souffle, chez Plutarque
Le traité de Plutarque Sur le froid conserve l'expérience du souffle tiède ou froid selon l'ouverture des lèvres. C'est le seul argument d'Anaximène qui nous soit parvenu dans son détail, et il permet d'apercevoir sa manière : partir d'un fait ordinaire pour soutenir une thèse générale.
Les témoignages doxographiques
Le reste vient des sources habituelles. La Physique d'Aristote et sa Métaphysique signalent le choix de l'air et le range parmi les principes matériels ; les Météorologiques rapportent son explication des tremblements de terre. Hippolyte de Rome, dans la Réfutation de toutes les hérésies, donne l'exposé continu le plus complet de sa cosmologie. Le Pseudo-Plutarque, Aétius, Simplicius et Diogène Laërce fournissent les compléments. Toutes ces sources dépendent, directement ou non, du traité perdu de Théophraste, et leur accord ne constitue donc pas une confirmation indépendante.
Postérité et influence
Un jugement antique paradoxal
L'Antiquité a souvent tenu Anaximène pour le plus important des trois Milésiens, ce qui surprend les lecteurs modernes, plus sensibles à l'audace d'Anaximandre. La raison est simple : Anaximène fournissait une explication utilisable. Dire que tout vient de l'illimité ne permet de rien déduire ; dire que tout est de l'air plus ou moins dense permet d'expliquer la pluie, le vent, la pierre et le feu par un même processus.
La postérité immédiate
Le modèle de l'air se retrouve chez Diogène d'Apollonie, au Ve siècle avant notre ère, qui reprend l'air comme principe en l'associant à l'intelligence. On en trouve l'écho dans certains textes de la médecine hippocratique, où le souffle joue un rôle explicatif central. Le schéma de la condensation et de la raréfaction est repris et discuté tout au long de la physique grecque.
Vers l'atomisme
L'apport le plus durable est méthodologique. Ramener les qualités sensibles à des différences quantitatives dans une substance unique est exactement le geste que les atomistes, Démocrite au premier rang, pousseront jusqu'au bout en réduisant les différences à la figure, à l'ordre et à la position des atomes. Anaximène ne va pas si loin, puisque son air reste continu et qu'il n'admet pas de vide, mais il ouvre la voie.
Chez Aristote et après
Aristote retient Anaximène dans sa liste des physiciens ayant admis un principe matériel unique, et discute la condensation et la raréfaction comme mode de génération. La doctrine du souffle qui maintient les corps rassemblés trouve un prolongement, quelles que soient les voies exactes de transmission, dans le pneuma stoïcien, ce souffle tendu qui donne à chaque chose sa cohésion et au monde son unité.
Une place dans le récit des commencements
Anaximène occupe enfin une position particulière dans l'histoire que la philosophie se raconte sur elle-même. Il montre qu'une tradition de recherche ne progresse pas en ligne droite : il est plus rigoureux que son maître sur le mécanisme et plus archaïque sur la forme du monde. C'est un bon antidote au récit d'un progrès continu de la raison grecque.
Controverses et débats
Progrès ou recul par rapport à Anaximandre ? C'est la question classique. Pour une lecture attachée à l'audace spéculative, abandonner l'illimité au profit de l'air et renoncer à la Terre suspendue par symétrie constitue une régression. Pour une lecture attachée au pouvoir explicatif, Anaximène est celui qui rend la physique milésienne opératoire en fournissant un mécanisme unique. Les deux appréciations reposent sur des critères différents de ce qu'est un progrès en philosophie, et il n'y a pas de raison décisive de trancher.
Le fragment est-il authentique ? La phrase sur l'âme-souffle qui maintient le corps et sur l'air qui enveloppe le monde est transmise tardivement et son vocabulaire évoque le stoïcisme. La majorité des commentateurs y voit une reformulation, sans exclure que l'idée soit ancienne. Certains vont plus loin et tiennent tout le rapprochement entre l'âme et le principe cosmique pour une projection postérieure. En l'absence d'autre témoin, le doute ne peut être levé.
L'air est-il un élément ou un principe indéterminé ? Anaximène emploie un mot, aer, qui en grec archaïque désigne aussi bien la brume, la vapeur ou l'atmosphère que l'air respirable. Selon la traduction retenue, sa doctrine se rapproche davantage d'un élément parmi d'autres ou d'un milieu indéterminé plus proche de l'illimité d'Anaximandre. La question n'est pas seulement philologique : elle décide de la distance réelle entre les deux penseurs.
Que valent les chiffres et les images de la cosmologie ? Les clous fixés sur une voûte cristalline, les astres plats portés par l'air, les hauteurs derrière lesquelles le Soleil disparaît : ces éléments viennent de doxographes tardifs, qui résument en ajoutant parfois des précisions d'époque. Il est plus sûr de présenter la structure de cette cosmologie que d'en garantir chaque détail.
Y a-t-il eu une école de Milet ? La succession de maître à disciple, Thalès puis Anaximandre puis Anaximène, est un schéma que les historiens antiques appliquaient systématiquement. Il correspond peut-être à une réalité d'apprentissage, peut-être à une mise en ordre rétrospective. La continuité des questions traitées est en revanche solidement établie par les textes eux-mêmes.
Pour aller plus loin
Les textes
Les témoignages et le fragment figurent sous la section 13 de l'édition Diels-Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker. En français, l'anthologie de Jean-Paul Dumont, Les Écoles présocratiques, publiée en Folio Essais, donne l'ensemble traduit. Le traité de Plutarque Sur le froid, dans les Œuvres morales, conserve l'argument du souffle ; la Réfutation de toutes les hérésies d'Hippolyte de Rome offre l'exposé continu le plus complet.
Études
Geoffrey S. Kirk, John E. Raven et Malcolm Schofield, Les Philosophes présocratiques, consacrent à Anaximène un chapitre qui discute chaque témoignage, y compris l'authenticité du fragment. Charles H. Kahn, Anaximander and the Origins of Greek Cosmology, éclaire le cadre milésien dans lequel Anaximène intervient. Jean-Pierre Vernant, Les Origines de la pensée grecque, propose le cadre historique et social de l'ensemble.
En ligne
La Stanford Encyclopedia of Philosophy consacre une notice à Anaximène et une autre à la philosophie présocratique. L'Internet Encyclopedia of Philosophy en propose une présentation plus développée, avec une discussion utile du sens du mot aer.
Sur Philotopie
Lisez de préférence les trois Milésiens à la suite : Thalès, puis Anaximandre, puis Anaximène. Vous pourrez poursuivre avec Démocrite, chez qui la réduction des qualités à des différences quantitatives trouve sa forme la plus radicale.