De la certitude
Titre original : Über Gewissheit
Publication : écrit de 1949 à 1951, publié en 1969 (posthume)
Analyse
Les dernières notes sont datées du 27 avril 1951. Wittgenstein meurt deux jours plus tard, à Cambridge, chez son médecin. Il savait depuis des mois qu'il n'en avait plus pour longtemps et il a continué d'écrire presque jusqu'au bout, sur des carnets qui n'étaient pas destinés à la publication en l'état.
Ces six cent soixante-seize remarques ont paru en 1969, éditées par Elizabeth Anscombe et Georg Henrik von Wright sous le titre De la certitude. Elles forment le dernier chantier d'une pensée qui n'a cessé de se déplacer, et elles touchent une question que Wittgenstein n'avait pas traitée pour elle-même : celle du savoir et du doute.
L'occasion : la main de Moore
Norman Malcolm avait attiré son attention sur deux textes de George Edward Moore. Dans l'un, Moore énumère des choses qu'il affirme savoir avec certitude : qu'il a un corps, que la Terre existait longtemps avant sa naissance, que d'autres êtres humains ont vécu. Dans l'autre, il prétend prouver l'existence du monde extérieur en levant une main et en disant : voici une main, en voici une autre, donc il existe au moins deux objets extérieurs.
Wittgenstein tient cet argument pour raté, mais il tient aussi le scepticisme qu'il vise pour vide. Son travail consiste à montrer que les deux adversaires partagent la même erreur : ils traitent comme des propositions empiriques, susceptibles d'être sues ou mises en doute, des énoncés qui n'ont pas ce rôle.
Dire je sais que j'ai une main, en l'absence de toute circonstance particulière, ne renseigne personne et ne répond à aucune question. L'emploi correct de je sais suppose qu'on puisse dire comment on le sait, qu'on puisse se tromper, qu'une vérification ait un sens. Rien de cela ne vaut ici.
Les propositions-gonds
De là vient l'image qui a fait la fortune du texte. Les questions que nous posons et les doutes que nous formons dépendent de ce que certaines propositions sont soustraites au doute : elles sont comme les gonds sur lesquels ces questions tournent.
Un gond n'est pas une porte mieux fixée que les autres. Il est d'une autre espèce : il ne s'ouvre pas, il permet l'ouverture. De même ces propositions ne sont pas des certitudes particulièrement bien établies, ce sont les conditions qui donnent un sens aux opérations d'établir et de douter.
Wittgenstein en donne beaucoup d'exemples, et ils sont volontairement banals : que la Terre existait avant ma naissance, que je n'ai jamais été sur la Lune, que les objets ne disparaissent pas quand on cesse de les regarder, que mon nom est bien le mien. Si quelqu'un doutait sérieusement de tout cela, nous ne considérerions pas qu'il a des doutes plus exigeants que les nôtres : nous considérerions qu'il ne sait pas jouer le jeu.
Car le doute lui-même s'apprend, et il s'apprend après : l'enfant croit d'abord l'adulte, et c'est sur ce fond de confiance que le doute devient possible. Un doute qui porterait sur tout ne serait même pas un doute.
Le lit du fleuve
La deuxième grande image concerne le mouvement. Wittgenstein compare les propositions à de l'eau et à un lit de rivière. Certaines coulent, elles sont des énoncés empiriques ordinaires, qu'on vérifie et qu'on corrige. D'autres font le lit et dirigent le courant. Mais le rapport entre les deux n'est pas fixé : des propositions durcissent et deviennent des canaux, des canaux s'effritent et redeviennent du courant.
Cette image sauve l'analyse du reproche de dogmatisme. Les gonds ne sont pas éternels. Qu'il soit impossible d'aller sur la Lune a longtemps fonctionné comme une proposition hors de doute ; elle ne le fait plus. Il n'y a pas de liste fixe, et rien n'interdit qu'un énoncé change de rôle.
Il en découle une forme de relativité, sur laquelle les commentateurs se divisent : si un groupe humain consulte des oracles là où nous consultons des physiciens, dispose-t-il d'autres gonds, et sur quoi pourrions-nous appuyer un désaccord ? Wittgenstein pose la question et ne la résout pas, remarquant seulement que nous combattrions ces gens, ou les traiterions d'insensés, ce qui n'est pas les réfuter.
La certitude se montre dans l'action
Le troisième apport est de déplacer la certitude du dire vers le faire. Ma certitude que le sol me portera ne se manifeste pas dans une proposition que je formulerais, mais dans le fait que je marche sans y penser. Le savoir de fond est inscrit dans des manières d'agir.
Wittgenstein écrit que le jeu de langage n'est pas fondé sur des raisons : il est là, comme notre vie. Et plus loin, que le fondement de la croyance justifiée est une croyance qui n'est pas justifiée, formule qui a frappé les épistémologues.
On a souvent rapproché cette position du pragmatisme, et Wittgenstein s'est lui-même demandé s'il n'était pas en train de verser du côté d'une conception de la vérité comme ce qui marche. Il s'en défend, parce que le rôle des gonds n'est pas qu'ils réussissent mieux : c'est qu'ils ne sont pas du genre de chose qui réussit ou échoue.
Une postérité récente
Le texte a mis longtemps à produire ses effets. Depuis les années 1990, il a donné naissance à un courant que l'on appelle l'épistémologie des gonds, actif notamment avec Danièle Moyal-Sharrock et Duncan Pritchard, qui y cherche une réponse au scepticisme radical : non pas réfuter le sceptique, mais montrer que sa question n'a pas le statut qu'il croit.
En France, Jacques Bouveresse a beaucoup contribué à faire lire ce dernier Wittgenstein, en insistant sur sa continuité avec les Recherches philosophiques : dans les deux cas, le travail consiste à rendre à des expressions leur usage ordinaire plutôt qu'à construire une théorie.
Sources
Sources principales
Wittgenstein, Ludwig, De la certitude, rédigé de 1949 à 1951, publié en 1969 par Elizabeth Anscombe et Georg Henrik von Wright. Texte primaire, lu intégralement, en particulier les remarques sur l'usage de « je sais », l'image des gonds, celle du lit du fleuve et les dernières pages d'avril 1951.
Moore, George Edward, « A Defence of Common Sense », 1925, et « Proof of an External World », 1939. Textes primaires, qui fournissent l'occasion du carnet et les propositions que Wittgenstein examine.
Wittgenstein, Ludwig, Recherches philosophiques, publié en 1953. Texte primaire, pour les jeux de langage et les formes de vie que le dernier carnet met au travail.
Bouveresse, Jacques, travaux sur Wittgenstein, notamment sur le rapport entre certitude, croyance et usage. Ils ont servi pour la continuité entre les derniers carnets et les Recherches.
Bibliographie et lectures recommandées
Moyal-Sharrock, Danièle, Understanding Wittgenstein's On Certainty, 2004, pour la lecture qui fait des gonds des certitudes agies et non propositionnelles.
Pritchard, Duncan, Epistemic Angst, 2015, pour l'usage contemporain de ces thèses contre le scepticisme radical.
Wikipédia FR et EN, articles « De la certitude » et « On Certainty », consultés en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Elizabeth Anscombe en hérite
- René Descartes figure dans le dialogue