Recherches philosophiques

Ludwig Wittgenstein

Titre original : Philosophische Untersuchungen

Publication : 1953 (posthume) (posthume)

Type : Traite

Analyse

Présentation

Les Recherches philosophiques paraissent en 1953, deux ans après la mort de Ludwig Wittgenstein, établies par ses exécuteurs testamentaires Elizabeth Anscombe et Rush Rhees.

Le livre est composé de remarques numérotées, six cent quatre-vingt-treize dans sa première partie, parfois longues d'une page, souvent de trois lignes. Il ne démontre rien, ne conclut rien, et procède par questions, exemples et objections adressées à un interlocuteur qui n'est jamais nommé et qui est le plus souvent l'auteur lui-même.

C'est le second grand livre de Wittgenstein, et il défait le premier. Le Tractatus logico-philosophicus, publié en 1921, soutenait que la proposition est une image de l'état de choses et que le langage a une forme logique unique. Les Recherches abandonnent les deux thèses.

Wittgenstein voulait d'ailleurs que les deux ouvrages paraissent ensemble : il écrit dans sa préface que ses pensées nouvelles ne pouvaient être vues dans le bon éclairage que par contraste avec les anciennes.

Le tableau que nous nous faisons du langage

Le livre s'ouvre sur une citation des Confessions d'Augustin, qui raconte comment il a appris à parler : les adultes nommaient un objet, se tournaient vers lui, et il comprenait que ce son désignait cette chose.

Wittgenstein ne réfute pas ce récit. Il le prend pour ce qu'il est, une image très ancienne et très naturelle selon laquelle les mots sont des noms et la signification est l'objet nommé. Puis il montre, par une suite d'exemples, tout ce que cette image laisse hors d'elle : les mots qui ne nomment rien, les ordres, les questions, les nombres, les couleurs, les plaintes.

Le premier contre-exemple est devenu célèbre. Imaginons une langue complète composée de quatre mots, dont se servent un maçon et son aide pour se passer des pierres : bloc, pilier, dalle, poutre. Elle fonctionne exactement comme Augustin le décrit, et pourtant elle est si pauvre qu'on hésite à l'appeler une langue.

Wittgenstein ajoute alors des jeux successifs, un peu plus riches chacun, et c'est le mouvement de tout le livre : non pas définir le langage, mais construire des cas pour voir où nos descriptions cessent de convenir. Voir l'article jeux de langage.

La signification est l'usage

De cette méthode sort la formule la plus citée du livre : pour une grande classe de cas où l'on emploie le mot signification, on peut l'expliquer ainsi, la signification d'un mot est son usage dans la langue.

La restriction compte. Wittgenstein ne pose pas une théorie de la signification, ce qui serait retomber dans ce qu'il combat : il propose une manière de procéder quand un mot nous embarrasse. Au lieu de chercher ce qu'il désigne, regardez ce qu'on en fait, qui le dit, dans quelles circonstances, et ce qui suit.

Il en tire la notion de ressemblance de famille. Cherchez ce que les jeux ont en commun : certains se gagnent, d'autres non ; certains sont d'adresse, d'autres de hasard ; certains se jouent seul. Vous ne trouverez pas une propriété partagée par tous, mais un réseau de similitudes qui se recouvrent et s'entrecroisent, comme les traits qui se répondent d'un membre à l'autre d'une même famille. Les concepts ordinaires sont ainsi faits, et exiger d'eux une définition par essence est une exigence déplacée.

Suivre une règle

Une centaine de remarques, au milieu du livre, portent sur ce qu'on fait quand on suit une règle, et elles sont devenues le passage le plus discuté de la philosophie du XXᵉ siècle.

Le problème se pose à partir d'un exemple simple. On enseigne à un élève à continuer la série en ajoutant deux : 2, 4, 6, 8. Il va bien jusqu'à mille, puis écrit 1004, 1008. Il proteste qu'il fait la même chose qu'avant. Comment lui montrer qu'il se trompe ?

Wittgenstein formule alors le paradoxe : aucune manière d'agir ne pourrait être déterminée par une règle, puisque toute manière d'agir peut être mise en conformité avec la règle au prix d'une interprétation. Et si c'est l'interprétation qui décide, il en faudra une autre pour l'interpréter, sans fin.

Sa réponse n'est pas une solution mais un déplacement. Il y a une manière de saisir une règle qui n'est pas une interprétation, et qui se montre dans ce que nous appelons suivre la règle et aller contre elle, dans les cas réels. Suivre une règle est une pratique, et croire la suivre n'est pas la suivre : voilà pourquoi on ne peut pas la suivre privativement, une seule fois et pour soi seul.

Le langage privé

Ce dernier point ouvre le second grand morceau du livre.

Wittgenstein examine l'idée d'un langage que je serais seul à pouvoir comprendre, parce que ses mots renverraient à mes sensations immédiates, dont personne d'autre ne peut avoir connaissance. Cette idée paraît évidente à quiconque a réfléchi à la douleur ou à la couleur.

Il la met à l'épreuve. Supposons que je décide d'écrire la lettre S dans un journal chaque fois qu'éprouve une certaine sensation. Qu'est-ce qui distinguera, la fois suivante, le fait que ce soit vraiment la même sensation du fait qu'il me semble que c'en est une ? Rien, puisqu'il n'y a aucune instance de contrôle. Or là où l'on ne peut pas parler de se tromper, on ne peut pas non plus parler de suivre une règle, ni donc de signification.

L'image qui résume le propos est celle de la boîte. Supposons que chacun ait une boîte contenant quelque chose qu'il appelle un scarabée, et que personne ne puisse regarder dans la boîte d'un autre. Le mot scarabée aurait pourtant un usage dans cette communauté, et cet usage ne dépendrait pas du contenu des boîtes, qui pourrait varier ou être vide. Si l'on construit la grammaire du mot sensation sur le modèle de l'objet et de sa désignation, l'objet sort du jeu comme une chose indifférente.

Wittgenstein ne nie pas les sensations, contrairement à ce qu'on lui a souvent prêté. Il nie qu'elles soient des objets privés que des mots viendraient étiqueter.

Ce que fait la philosophie

Le livre contient aussi des remarques sur son propre travail, et elles sont parmi les plus connues.

La philosophie est une lutte contre l'ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage. Elle ne découvre rien, n'explique rien, ne construit aucune théorie : elle décrit des usages et dissipe des confusions nées de ce que nous employons un mot hors du jeu où il a sa place. Ce que nous faisons, écrit Wittgenstein, c'est ramener les mots de leur usage métaphysique à leur usage quotidien.

D'où sa formule la plus désarmante : la philosophie laisse tout en l'état. Et l'image qu'il donne de son but : montrer à la mouche l'issue du piège à mouches. Le problème philosophique a la forme d'un « je ne m'y retrouve pas », et il est résolu lorsqu'il disparaît, non lorsqu'on y répond.

Cette conception a été lue de deux façons opposées, et la division dure encore. Pour les uns, Wittgenstein propose une méthode thérapeutique qui met fin à la philosophie comme discipline théorique. Pour les autres, il produit malgré tout des thèses, sur la règle, sur le privé, sur la signification, et son œuvre se discute comme toute autre.

Postérité

Peu de livres ont autant marqué la philosophie de langue anglaise.

La philosophie du langage ordinaire, à Oxford autour de Gilbert Ryle et de John Austin, travaille dans le même esprit sans toujours s'en réclamer. L'argument du langage privé a bouleversé la philosophie de l'esprit en y rendant suspecte l'idée d'un accès privilégié à ses propres états.

En 1982, Saul Kripke propose une lecture du passage sur la règle qui a fait école et scandale : il y voit un paradoxe sceptique d'un genre nouveau, portant non sur ce que nous savons mais sur ce que nos mots signifient, et dont la seule issue serait l'accord d'une communauté. Les spécialistes se partagent depuis entre ceux qui y reconnaissent Wittgenstein et ceux qui parlent d'un auteur distinct, qu'ils appellent Kripkenstein.

Hors de la philosophie, le livre a laissé des traces en psychologie, en anthropologie et dans les études sur l'intelligence artificielle, où la question de savoir ce que c'est que comprendre une règle n'a rien perdu de son actualité. Voir l'article formes de vie.

Citations

Les passages suivants sont donnés d'après la traduction de Françoise Dastur, Maurice Élie, Jean-Luc Gautero, Dominique Janicaud et Élisabeth Rigal.

La signification d'un mot est son usage dans la langue.

Suivre une règle est une pratique. Et croire qu'on suit une règle n'est pas suivre une règle.

La philosophie est un combat contre l'ensorcellement de notre entendement par les moyens de notre langage.

Quel est ton but en philosophie ? Montrer à la mouche l'issue de la bouteille à mouches.

Sources principales

Wittgenstein, Ludwig, Recherches philosophiques, traduction sous la direction d'Élisabeth Rigal, Gallimard, 2004. Le texte lui-même, lu pour l'ouverture augustinienne, le jeu des bâtisseurs, les remarques sur la règle et l'argument du langage privé.

Rigal, Élisabeth, préface et notes de la même édition. Cette fiche lui doit la mise en place du rapport entre les deux livres et la question du statut de la méthode.

Hacker, Peter et Baker, Gordon, An Analytical Commentary on the Philosophical Investigations, Blackwell, 4 volumes. Le commentaire de référence, utilisé pour l'architecture des remarques sur la règle.

Kripke, Saul, Règles et langage privé, traduction française, Seuil, 1996. Source directe de la lecture sceptique du paradoxe de la règle et de la controverse qu'elle a ouverte.

Bibliographie et lectures recommandées

Wittgenstein, Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, Gallimard.

Wittgenstein, Ludwig, Le Cahier bleu et le Cahier brun, Gallimard, où le livre se prépare.

Bouveresse, Jacques, Le Mythe de l'intériorité, Minuit, 1976, sur l'argument du langage privé.

Chauviré, Christiane, Wittgenstein, Seuil, 1989.

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