De la transmission des savoirs
Titre original : De tradendis disciplinis
Publication : 1531
Type : Traite
Analyse
De tradendis disciplinis forme la seconde partie du grand ouvrage que Juan Luis Vivès publie en 1531 sous le titre De disciplinis, un ensemble de vingt livres consacré à l'état des savoirs et aux moyens de les réformer. La première partie, Des causes de la corruption des arts, dresse le constat. La seconde propose le remède : c'est l'un des traités d'éducation les plus complets du premier XVIe siècle, et l'un des rares à partir d'une analyse de ce qu'un esprit d'enfant peut effectivement faire.
L'ouvrage ne se réduit pas à un manuel pédagogique. Vivès y soutient une thèse philosophique : la connaissance n'est pas un trésor que l'on hérite mais une pratique qui se transmet, et la manière de la transmettre fait partie de sa validité. Une discipline mal enseignée se corrompt.
Le diagnostic qui précède
Pour saisir le propos, il faut partir de la partie qui ouvre l'ensemble. Vivès y soutient que les savoirs de son temps sont malades, et il en impute la responsabilité moins aux Anciens qu'à leurs commentateurs. La dialectique telle qu'on la pratique dans les écoles est devenue selon lui un art de la dispute pour la dispute, où l'on gagne par la subtilité verbale et où la question de savoir si la chose est vraie a cessé d'être posée.
Sa critique est dure mais elle n'est pas antiphilosophique. Vivès ne demande pas qu'on abandonne la logique, il demande qu'on la remette à sa place : instrument au service d'une recherche, et non fin en soi. Le rapprochement que certains historiens ont établi avec le projet de Francis Bacon, un siècle plus tard, n'est pas sans fondement, même si Vivès ne propose aucune méthode expérimentale articulée.
Une pédagogie adossée à l'observation
La nouveauté de De tradendis disciplinis est de fonder les prescriptions pédagogiques sur ce que l'on observe des élèves.
Vivès soutient que les esprits diffèrent, non par leur valeur mais par leurs aptitudes, et qu'un bon maître commence par reconnaître ces différences. Il recommande que l'on tienne note des progrès de chacun, que les maîtres confrontent régulièrement leurs observations et que l'on oriente l'élève vers ce à quoi il est propre plutôt que de lui imposer un cursus uniforme. L'idée que l'enseignement doive s'ajuster à celui qui reçoit, et non l'inverse, est assez rare à son époque pour mériter d'être relevée.
Il insiste aussi sur les conditions matérielles, que les traités de son temps négligent : le choix du lieu, la salubrité de l'air, l'alternance du travail et du repos, la nourriture, le sommeil. Cette attention n'est pas une digression. Elle découle de sa conviction que l'esprit n'est pas séparable du corps qui le porte, position qu'il développe par ailleurs dans son traité sur l'âme et la vie.
La langue, premier instrument
Une part considérable de l'ouvrage porte sur l'apprentissage des langues, et il faut comprendre pourquoi.
Pour Vivès, la langue est l'instrument de tout le reste : on ne pense pas mieux que l'on ne parle, et une langue approximative produit une pensée approximative. Il recommande donc de commencer par le latin, non pour l'ornement mais parce qu'il donne accès aux textes, et de l'enseigner par l'usage plutôt que par les règles. Lire, parler, écrire d'abord, systématiser ensuite.
Il défend en même temps la langue vernaculaire, que la plupart de ses contemporains méprisent, et recommande que le maître la connaisse bien pour s'en servir dans l'explication. Le latin est la langue des savoirs, la langue maternelle est celle de la compréhension.
Il ajoute une remarque qui a frappé ses lecteurs : les mots changent de sens avec le temps et les usages, de sorte que l'étude de la langue est inséparable de celle de l'histoire. Il n'y a pas de savoir pur de toute circonstance.
Le programme des études
Vivès propose un ordre des matières qui part des arts du langage, grammaire et rhétorique, passe à la dialectique entendue comme art de raisonner correctement, puis aux mathématiques, à la philosophie de la nature, à la médecine, au droit et à la théologie.
Deux traits distinguent ce programme des cursus traditionnels. Le premier est la place faite aux savoirs pratiques. Vivès recommande expressément que l'on s'instruise auprès des artisans, des agriculteurs, des marins, des tisserands, et il juge méprisable le préjugé qui réserve la dignité aux arts libéraux. Les métiers savent des choses que les livres ignorent.
Le second est l'importance accordée à l'histoire et à la connaissance des mœurs, qu'il tient pour indispensables à qui veut gouverner ou juger. Ces deux traits ont fait de lui une référence pour les pédagogues des siècles suivants.
Les bibliothèques et la critique des textes
Vivès consacre des développements à la constitution des bibliothèques, au choix des livres et à la manière de les lire. Il déconseille l'accumulation et recommande un petit nombre d'auteurs lus de près, avec prise de notes méthodique.
Il y ajoute un principe de prudence critique : il faut distinguer ce qu'un auteur a réellement écrit de ce que la tradition lui attribue, et se défier des compilations de seconde main. C'est l'exigence philologique de l'humanisme appliquée à l'enseignement, et elle rejoint par un autre chemin le diagnostic initial sur la corruption des arts : une bonne part de ce que l'on enseigne est faux parce qu'on l'a recopié sans vérifier.
Place dans l'œuvre et postérité
De disciplinis est généralement tenu pour le sommet de l'œuvre de Vivès. L'auteur, né à Valence en 1493, formé à Paris, professeur à Louvain, précepteur à la cour d'Angleterre avant d'en être écarté pour avoir pris le parti de Catherine d'Aragon, écrit l'ouvrage à Bruges, où il passera ses dernières années et où il meurt en 1540.
Le livre circule immédiatement dans les milieux humanistes. Érasme et Thomas More, que Vivès connaissait tous deux, estimaient son travail, et l'on retrouve des traces de ses analyses chez les pédagogues de la seconde moitié du siècle. Au XVIIe siècle, l'influence passe notamment par les réformateurs de l'enseignement d'Europe centrale, puis les traités d'éducation du siècle suivant retrouvent plusieurs de ses propositions, souvent sans le citer.
L'histoire de la psychologie a par ailleurs revendiqué Vivès, à cause de son attention aux mécanismes de l'attention, de la mémoire et de l'association des idées. Le titre d'ancêtre de la psychologie empirique qu'on lui décerne parfois est excessif, mais il signale quelque chose de réel : Vivès observe là où ses contemporains déduisent.
Débats
La portée de son anti-aristotélisme est discutée. Vivès attaque la scolastique de son temps, mais il reste profondément redevable à Aristote, qu'il cite abondamment et dont il prétend restituer l'usage correct contre ses commentateurs. Faut-il voir en lui un rupteur ou un réformateur de l'intérieur ? Les lectures diffèrent, et la question est la même que pour la plupart des humanistes.
Sa conception de l'éducation des femmes partage également ses interprètes. Vivès a consacré un traité à l'instruction de la femme chrétienne, où il plaide pour qu'on leur donne accès aux lettres, ce qui n'allait pas de soi, tout en assignant à cette instruction des fins domestiques et religieuses strictes. On y lit selon les cas une avancée notable ou une limitation qui en annule l'effet, et les deux lectures s'appuient sur le même texte.
Une dernière incertitude concerne la postérité réelle de l'ouvrage. Les emprunts attestés sont nombreux mais les citations explicites sont rares, de sorte que l'on mesure mal ce qui relève d'une influence directe et ce qui relève d'un fonds commun à tout l'humanisme pédagogique. Les études récentes invitent à la prudence sur ce point.