Enquête sur l'entendement humain
Titre original : An Enquiry concerning Human Understanding
Publication : 1748
Type : Essai
Analyse
Présentation
L'Enquête sur l'entendement humain paraît à Londres en 1748 sous le titre d'Essais philosophiques sur l'entendement humain. David Hume y reprend, en douze sections courtes, la matière du premier livre de son Traité de la nature humaine, publié huit ans plus tôt et resté sans écho.
L'ouvrage pose une question d'apparence simple : sur quoi reposent les raisonnements par lesquels nous allons au-delà de ce que nous observons ? Quand je vois un billard en frapper un autre, j'affirme que le second va bouger. Rien dans ce que je vois ne me l'enseigne. Hume cherche ce qui m'autorise à le dire, et répond que rien ne m'y autorise, sinon l'habitude.
C'est le texte par lequel Hume a été lu en Europe. Kant a écrit que le souvenir de Hume avait interrompu son sommeil dogmatique, et c'est cette Enquête, traduite en allemand dès 1755, qu'il avait entre les mains.
Un livre écrit pour être lu
Hume publie le Traité de la nature humaine à vingt-huit ans. L'échec est complet : le livre, écrira-t-il dans son autobiographie, tomba mort-né des presses. Il en tire une conclusion qu'il appliquera toute sa vie : la faute en revenait à la manière, non à la matière.
L'Enquête est donc une reprise, mais pas un résumé. Hume abandonne l'appareil démonstratif, réduit l'analyse des idées à l'indispensable, coupe des développements entiers, et ajoute deux chapitres que le Traité n'avait pas, sur les miracles et sur la providence. Le ton change aussi : la première section défend la philosophie abstruse contre la philosophie facile, mais plaide pour qu'elle s'écrive clairement.
Le titre devient celui qu'on connaît dans l'édition de 1758. Hume, vers la fin de sa vie, demandera qu'on tienne les Enquêtes pour l'expression définitive de ses vues et qu'on ignore le Traité. Les lecteurs n'ont jamais obéi, et lisent aujourd'hui les deux.
Ce que l'esprit contient, et comment il relie
Hume commence par un partage : toutes les perceptions de l'esprit se rangent en impressions, qui sont vives, et idées, qui en sont les copies affaiblies. D'où une règle de contrôle qui sert dans tout le livre : devant un mot suspect, demander de quelle impression l'idée qu'il exprime est tirée. S'il n'y en a aucune, le mot est vide.
Il distingue ensuite deux sortes d'objets de la connaissance, et cette distinction est restée sous le nom de fourche de Hume. D'un côté les relations entre idées, dont relèvent les mathématiques : elles sont certaines, démontrables, et leur négation est contradictoire. De l'autre les faits, dont le contraire est toujours possible : que le soleil ne se lève pas demain n'est pas plus contradictoire qu'il se lève.
Or tous nos raisonnements sur les faits reposent sur le rapport de cause à effet. Et ce rapport, Hume le montre en deux temps, n'est fondé ni sur la raison ni sur l'expérience.
Il n'est pas fondé sur la raison, car aucune analyse d'une cause ne permet d'en déduire l'effet : il n'y a rien dans le choc d'une boule qui contienne le mouvement de l'autre. Il n'est pas davantage fondé sur l'expérience, car l'expérience ne porte que sur le passé, et pour en tirer quelque chose sur l'avenir il faudrait supposer que le futur ressemble au passé, ce qui est précisément ce qu'on voudrait établir. Le raisonnement tourne en rond. Voir l'article induction.
L'habitude, et ce qu'elle sauve
Hume ne conclut pas que nous devons cesser de raisonner sur les faits. Il conclut que ce qui nous y porte n'est pas un raisonnement. C'est la coutume, cette propension de l'esprit à attendre ce qui a toujours suivi.
La solution est dite sceptique parce qu'elle ne rétablit pas la justification demandée : elle lui substitue une explication de notre conduite. L'habitude, écrit Hume, est le grand guide de la vie humaine. Sans elle, nous ne saurions rien faire de ce que nos sens nous rapportent.
La croyance elle-même reçoit une définition qui a frappé : croire, ce n'est pas ajouter quelque chose à une idée, c'est la concevoir avec plus de force et de vivacité. Entre imaginer un incendie et croire qu'il y a un incendie, la différence n'est pas dans le contenu mais dans la manière.
La septième section pousse l'analyse jusqu'à l'idée de liaison nécessaire. De quelle impression vient-elle ? Pas des objets, où l'on ne voit que succession. Pas davantage de notre volonté, car nous ne percevons pas comment une décision meut un bras. Hume conclut que la nécessité n'est pas dans les choses mais dans l'esprit : elle est la détermination qu'a l'habitude de passer de l'un à l'autre. Il donne alors deux définitions de la cause, l'une par la conjonction constante des objets, l'autre par ce passage de la pensée, et laisse au lecteur l'embarras de leur écart. Voir l'article causalité.
Liberté, miracles, providence
Trois sections appliquent la méthode à des questions brûlantes.
Sur la liberté, Hume propose ce qu'il appelle un projet de conciliation. La querelle, soutient-il, est verbale. Par nécessité on n'entend rien d'autre que la conjonction constante et l'inférence de l'esprit, et cette nécessité-là règne dans les actions humaines comme ailleurs, puisque nous comptons tous sur la régularité des caractères. Par liberté on n'entend rien d'autre que le pouvoir d'agir selon les déterminations de la volonté, sans contrainte extérieure. Ainsi entendues, les deux notions ne se contredisent pas : elles s'exigent, car une action sans cause ne serait imputable à personne.
Sur les miracles, Hume pose une règle générale : un homme sage proportionne sa croyance à la preuve. Un miracle étant une violation des lois de la nature, c'est-à-dire ce que l'expérience uniforme contredit, il faudrait un témoignage dont la fausseté serait plus miraculeuse encore que le fait rapporté. Il examine ensuite les conditions historiques des témoignages, et conclut qu'elles n'ont jamais été réunies. La section a été lue comme une attaque frontale contre la religion révélée, et elle a valu à Hume l'essentiel de son mauvais renom.
Sur la providence, il met en scène un ami qui prend le masque d'Épicure. L'argument vise la preuve par le dessein du monde : si l'on conclut d'un effet à une cause, on ne peut prêter à cette cause que ce qu'il faut pour produire l'effet, et rien de plus. Du monde tel qu'il est, on ne peut donc rien conclure sur une justice ou une bonté qu'il ne manifeste pas. L'argument sera repris et développé dans les Dialogues sur la religion naturelle, publiés après sa mort.
Un scepticisme qui ne détruit rien
La dernière section distingue deux scepticismes. L'un, antérieur à l'étude, exigerait de douter de tout avant de rien admettre : il est stérile, car on n'en sort jamais. L'autre, modéré, est ce qui reste de l'examen quand on l'a conduit honnêtement, et consiste à mesurer ses prétentions à ses moyens.
Le livre s'achève sur une formule souvent citée. Prenant un volume en main, il faut demander s'il contient un raisonnement abstrait sur la quantité ou le nombre, ou un raisonnement expérimental sur les faits ; sinon, qu'on le jette au feu, car il ne contient que sophismes et illusions. On remarquera que la phrase, prise à la lettre, condamnerait une bonne partie de l'Enquête elle-même, et les lecteurs se disputent depuis sur le degré de sérieux qu'il faut lui prêter.
Postérité
L'Enquête a eu une influence double et contradictoire.
Pour Kant, elle est le réveil. Si la causalité n'est qu'une habitude, la science est sans fondement, et c'est pour sortir de cette conséquence que la Critique de la raison pure fera de la causalité une condition a priori de l'expérience. Le problème de Hume devient ainsi la question de la philosophie allemande.
Pour le positivisme puis pour l'empirisme logique, Hume est au contraire un allié : sa fourche annonce le partage entre énoncés analytiques et énoncés empiriques, et sa méfiance envers les mots sans impression correspondante annonce les critères de signification du XXᵉ siècle.
Le problème de l'induction, lui, n'a jamais été refermé. Karl Popper a soutenu qu'il était insoluble et qu'il fallait abandonner l'induction au profit de la réfutation ; d'autres ont cherché des justifications pragmatiques ou probabilistes. Nelson Goodman l'a reformulé sous une forme plus aiguë encore. Aucune solution ne fait consensus.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française d'André Leroy, révisée.
La coutume est donc le grand guide de la vie humaine.
Un homme sage proportionne sa croyance à l'évidence.
Si nous prenons en main un volume quelconque, de théologie ou de métaphysique scolastique par exemple, demandons-nous : contient-il un raisonnement abstrait sur la quantité ou le nombre ? Non. Contient-il un raisonnement expérimental sur des questions de fait et d'existence ? Non. Alors, livrez-le aux flammes, car il ne peut contenir que sophismes et illusions.
Sources principales
Hume, David, Enquête sur l'entendement humain, traduction d'André Leroy révisée par Michelle Beyssade, GF-Flammarion, 2006. Le texte lui-même, lu pour la fourche, la section sur la liaison nécessaire et le projet de conciliation sur la liberté.
Malherbe, Michel, La philosophie empiriste de David Hume, Vrin, 4ᵉ édition 2001. Cette fiche lui doit la présentation du rapport entre le Traité et l'Enquête et l'analyse des deux définitions de la cause.
Morris, William Edward et Brown, Charlotte, article « David Hume », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour l'histoire éditoriale et le détail de la section sur les miracles. https://plato.stanford.edu/entries/hume/
Bibliographie et lectures recommandées
Hume, David, Dialogues sur la religion naturelle, GF-Flammarion.
Popper, Karl, La Logique de la découverte scientifique, Payot, pour la reprise du problème de l'induction.
Deleuze, Gilles, Empirisme et subjectivité, PUF, 1953.
Wikipédia FR, article « Enquête sur l'entendement humain », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Emmanuel Kant en hérite
- John Locke figure dans le dialogue
- Karl Raimund Popper a commenté