Enquête sur les principes de la morale
Titre original : An Enquiry concerning the Principles of Morals
Publication : 1751
Type : Essai
Analyse
Présentation
Publiée à Londres en 1751, l'Enquête sur les principes de la morale est le livre que David Hume tenait pour le meilleur qu'il eût écrit. Il l'a dit dans sa courte autobiographie, et il l'a dit de ce ton détaché qui est le sien, en ajoutant que le public ne l'avait pas remarqué.
La question posée est celle de la source de nos jugements moraux. Quand nous disons d'un homme qu'il est juste, ou lâche, ou bienveillant, que faisons-nous au juste ? Hume répond que nous n'énonçons pas une propriété des actes, nous exprimons un sentiment d'approbation ou de blâme, et il entreprend de montrer d'où ce sentiment vient et selon quelles règles il se distribue.
La méthode est celle d'un naturaliste. Hume ne déduit pas une morale de principes, il recense ce que les hommes louent et ce qu'ils condamnent, cherche ce que les qualités louées ont en commun, et trouve deux choses : elles sont utiles, ou elles sont agréables, à celui qui les possède ou à autrui.
Une réécriture, et un changement de ton
Comme l'Enquête sur l'entendement humain refondait le premier livre du Traité de la nature humaine, celle-ci refond le troisième. Mais le remaniement va plus loin.
Hume abandonne presque entièrement l'appareil psychologique du Traité, en particulier le mécanisme détaillé de la sympathie par lequel il expliquait la communication des affects. Il lui substitue un principe plus simple, qu'il nomme humanité : une disposition à être affecté par le bonheur et le malheur d'autrui, présente partout à quelque degré.
Le livre perd ainsi en système ce qu'il gagne en évidence. Il se lit comme une enquête morale, nourrie d'exemples pris chez les historiens anciens, de considérations sur les mœurs et d'une attention constante au langage ordinaire : Hume observe que les mots dont nous louons et blâmons sont les mêmes dans toutes les langues et tous les siècles, ce qui lui paraît un fait à expliquer.
Ce que les vertus ont en commun
L'ouvrage procède par recensement. Hume examine une à une les qualités que les hommes estiment et les range selon quatre classes, qui structurent le livre.
Il y a les qualités utiles à autrui : la bienveillance, la justice, la fidélité, la véracité. Les qualités utiles à celui qui les possède : la prudence, la diligence, la frugalité, la force d'âme. Les qualités immédiatement agréables à autrui : la politesse, l'esprit, la modestie, la décence. Et les qualités immédiatement agréables à leur possesseur : la gaieté, la grandeur d'âme, la tranquillité.
Le résultat est une liste de vertus qui ne ressemble ni à celle des Anciens ni à celle des chrétiens. Hume y fait figurer sans hésiter l'esprit, la propreté et même la beauté, et il en exclut délibérément ce qu'il appelle les vertus monacales : le jeûne, la pénitence, l'humiliation volontaire, le célibat, dont il observe qu'elles ne servent à personne et n'agréent à personne, et qu'elles sont à bon droit rejetées par les gens sensés.
L'énumération vaut argument. Si tout ce que nous louons est utile ou agréable, et si ce qui n'est ni l'un ni l'autre n'est jamais loué, la morale a bien pour ressort l'utilité et le plaisir, tels qu'ils sont ressentis par un spectateur qui n'y a pas d'intérêt personnel.
La justice, vertu artificielle
La section la plus discutée est la troisième, consacrée à la justice.
Hume soutient qu'à la différence de la bienveillance, qui agit par un mouvement direct, la justice est une vertu artificielle : elle n'a de sens que dans certaines circonstances, et c'est l'utilité publique qui en est la seule origine.
Il le démontre par une série de suppositions qui font tout l'intérêt du passage. Imaginons que la nature prodigue tous les biens en abondance illimitée, comme elle le fait de l'air et de l'eau : les règles de propriété deviendraient inutiles, personne ne songerait à délimiter ce qui est à lui. Imaginons à l'inverse une disette extrême, où le partage régulier condamnerait tout le monde : la justice se tairait, et chacun pourvoirait à sa conservation. Imaginons enfin une bienveillance universelle, où chacun veillerait sur autrui comme sur soi : les règles n'auraient plus d'objet.
La justice suppose donc un état intermédiaire, qui se trouve être le nôtre : une rareté modérée et une générosité limitée. Elle est une convention née du besoin, non un commandement inscrit dans la nature des choses. Hume ajoute que cette convention, une fois établie, doit être suivie sans exception, car c'est le système entier, et non chaque acte pris isolément, qui est utile. Voir l'article bienveillance.
Cette analyse a nourri deux lignées adverses. Les utilitaristes y ont vu l'annonce de leur principe. John Rawls, bien plus tard, reprendra l'idée des circonstances de la justice tout en combattant l'utilitarisme.
Le sentiment plutôt que la raison
L'appendice premier porte le cœur théorique du livre : la morale est-elle affaire de raison ou de sentiment ?
Hume refuse de trancher brutalement. La raison a sa part, et elle est grande : il faut connaître les faits, calculer les conséquences, démêler les intérêts, et beaucoup de désaccords moraux ne sont que des désaccords sur les faits. Mais lorsque tout est connu, il reste à approuver ou à blâmer, et aucune connaissance supplémentaire ne produit cette approbation.
Il le montre par un exemple devenu classique. Prenez un crime, examinez-le autant que vous voudrez, vous y trouverez des faits et des relations, jamais le vice lui-même ; le vice vous échappe tant que vous regardez l'objet, et vous ne le trouvez qu'en vous tournant vers votre propre cœur, où un sentiment de désapprobation s'est élevé. En ce sens, dira-t-il ailleurs, la morale est plus proprement sentie que jugée.
On rapproche ordinairement ce passage de la remarque du Traité sur le passage de ce qui est à ce qui doit être, souvent appelée loi de Hume. Elle ne figure pas dans l'Enquête, mais l'argument de l'appendice en est le versant positif : si l'on ne déduit pas un devoir d'un fait, c'est que le devoir ne vient pas du même endroit. Voir l'article distinction entre faits et valeurs.
Le fripon raisonnable
La dernière section pose à Hume une difficulté qu'il n'esquive pas.
Si la justice vaut par son utilité, que répondre à celui qui observe que l'utilité générale est servie par l'honnêteté des autres et que son intérêt propre est servi par ses propres manquements, pourvu qu'ils restent discrets ? Hume appelle ce personnage le fripon raisonnable.
Sa réponse n'est pas une démonstration, et il le reconnaît. Il soutient que l'homme qui raisonne ainsi se trompe sur son propre compte : il sacrifie la paix intérieure, le plaisir de se savoir intègre et le commerce des honnêtes gens, pour des avantages dont l'expérience montre qu'ils ne tiennent pas leurs promesses. L'argument a souvent été jugé faible, et c'est de ce point que partent beaucoup des discussions contemporaines sur la rationalité de la moralité.
Postérité
L'Enquête sur les principes de la morale a d'abord été lue en Écosse. Adam Smith, ami proche de Hume, en reprend plusieurs ressorts dans sa Théorie des sentiments moraux de 1759, tout en substituant au spectateur ordinaire la figure du spectateur impartial.
En Angleterre, Jeremy Bentham a dit que la lecture de Hume lui avait ôté les écailles des yeux en lui montrant que l'utilité est le fondement de la vertu. L'utilitarisme peut donc se réclamer du livre, à cette réserve près que Hume ne propose aucun calcul ni aucun critère de décision : il décrit comment nous jugeons, il ne prescrit pas comment choisir.
Au XXᵉ siècle, le livre a été relu dans deux directions. Les théoriciens de la morale fondée sur le sentiment y trouvent leur texte de référence. Les lecteurs de la vertu y voient une éthique des qualités de caractère plutôt que des actions, plus proche d'Aristote que de Kant, ce qui a surpris ceux qui rangeaient Hume parmi les ancêtres du calcul moral.
Citations
Les passages suivants sont donnés d'après la traduction française de Philippe Baranger et Philippe Saltel.
Prenez une action reconnue vicieuse : le meurtre volontaire, par exemple. Examinez-la sous toutes ses faces, et voyez si vous pouvez trouver ce fait, ou cette existence réelle, que vous nommez vice.
L'utilité publique est l'unique origine de la justice.
Les vertus monacales, le jeûne, la pénitence, la mortification, l'abnégation, l'humilité, le silence, la solitude [...] sont partout rejetées par les hommes de sens.
Sources principales
Hume, David, Enquête sur les principes de la morale, traduction de Philippe Baranger et Philippe Saltel, GF-Flammarion, 1991. Le texte lui-même, lu pour le classement des vertus, les suppositions de la section III et l'appendice sur le sentiment moral.
Saltel, Philippe, introduction et notes de la même édition. Cette fiche lui doit la mise en perspective du rapport entre l'Enquête et le troisième livre du Traité, et la discussion du fripon raisonnable.
Cohon, Rachel, article « Hume's Moral Philosophy », Stanford Encyclopedia of Philosophy, consulté en novembre 2026. Utilisé pour la distinction entre vertus naturelles et artificielles et pour l'état des discussions contemporaines. https://plato.stanford.edu/entries/hume-moral/
Bibliographie et lectures recommandées
Smith, Adam, Théorie des sentiments moraux, PUF.
Baier, Annette, A Progress of Sentiments. Reflections on Hume's Treatise, Harvard University Press, 1991.
Rawls, John, Leçons sur l'histoire de la philosophie morale, La Découverte.
Wikipédia FR, article « Enquête sur les principes de la morale », consulté en novembre 2026.
Fiches liées
Philosophes liés à ce texte
- Adam Smith en hérite
- Jeremy Bentham en hérite
- John Bordley Rawls a commenté