De l'esprit des lois
Charles-Louis de Secondat, baron de Montesquieu
Publication : 1748 (publié anonymement à Genève)
Type : Traite
Analyse
Avant ce livre, la philosophie politique demandait quel était le meilleur régime. Après lui, elle demande pourquoi les lois d'une société sont celles-là et non d'autres. Le déplacement paraît modeste ; il a changé de discipline.
Avant : vingt siècles de meilleur régime
De Platon à Hobbes, le raisonnement politique procède par construction. On définit la justice, on en déduit une organisation, on la compare aux régimes existants pour les juger. La question est normative : que faut-il faire ?
Les classements des régimes existent depuis Aristote - monarchie, aristocratie, démocratie, et leurs formes corrompues - mais ils servent à hiérarchiser. Et quand un auteur décrit des mœurs étrangères, c'est pour en tirer une leçon morale, non pour expliquer une institution par un milieu.
Vingt ans de travail, et une parution clandestine
Montesquieu a cinquante-neuf ans quand le livre paraît, à Genève, en 1748, sans nom d'auteur. Il y a travaillé une vingtaine d'années, après avoir voyagé en Europe et séjourné longuement en Angleterre, et il avait déjà publié deux ouvrages dont l'un, les Lettres persanes, était un succès de scandale.
L'ouvrage compte trente et un livres répartis en six parties. Il est mis à l'Index en 1751, et Montesquieu publie dès 1750 une Défense de l'Esprit des lois pour répondre aux attaques des jansénistes et des jésuites à la fois.
Le déplacement : les lois sont des rapports
Tout tient dans la première phrase du premier livre, que l'édition de 1772 donne dans l'orthographe de l'époque :
Les loix, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses ; &, dans ce sens, tous les êtres ont leurs loix : la divinité a ses loix, le monde matériel a ses loix ; les intelligences supérieures à l'homme ont leurs loix, les bêtes ont leurs loix, l'homme a ses loix.
Une loi n'est donc pas un commandement mais une relation. Et s'il existe des rapports nécessaires entre les institutions d'un peuple et son climat, son commerce, sa religion, son histoire, alors les lois positives ne sont pas arbitraires : elles ont des raisons, qu'on peut chercher. Montesquieu nomme esprit des lois cet ensemble de rapports, et son livre est l'inventaire de ce qu'il a trouvé.
Premier effet : la comparaison remplace la prescription
La conséquence immédiate est un changement de ton. Montesquieu ne dit presque jamais ce qu'il faudrait faire. Il compare : Rome et la Perse, l'Angleterre et la France, les républiques commerçantes et les monarchies agraires, et il cherche ce qui va avec quoi.
Son classement des gouvernements est lui-même construit sur ce principe. Trois formes - républicaine, monarchique, despotique - et à chacune son ressort, c'est-à-dire la passion sans laquelle elle ne tient pas : la vertu pour la république, l'honneur pour la monarchie, la crainte pour le despotisme. Ce ne sont pas des jugements de valeur mais des conditions de fonctionnement : une république sans vertu civique se défait, non parce que c'est mal, mais parce que rien n'y fait plus obéir.
C'est de là que Durkheim partira, un siècle et demi plus tard, pour soutenir que Montesquieu a fondé la science sociale avant qu'elle ait un nom - et les Règles de la méthode sociologique reprennent son exigence d'expliquer le social par le social.
Deuxième effet : le pouvoir arrête le pouvoir
Le livre XI est le plus consulté, et c'est lui qui a eu les effets les plus directs sur le monde. Il part d'un constat d'expérience et en tire un principe de construction :
C'est une expérience éternelle, que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu'à ce qu'il trouve des limites. Qui le diroit ! la vertu même a besoin de limites. Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir.
Il faut remarquer deux choses dans cette formule. D'abord qu'elle est pessimiste sur les hommes et optimiste sur les institutions : on ne compte pas sur la vertu des gouvernants, on dispose les choses de façon que leur ambition se heurte à une autre. Ensuite qu'elle ne parle pas de séparer trois fonctions dans un organigramme, mais de les faire se limiter réciproquement. La distinction entre la séparation des pouvoirs comme découpage et comme équilibre vient de là, et les constitutions modernes vivent de l'une ou de l'autre.
La description qu'il donne de la constitution anglaise est d'ailleurs inexacte : il y voit une séparation que la pratique parlementaire ne connaissait pas. L'erreur a été plus féconde que l'exactitude ne l'aurait été, puisque c'est son modèle, et non l'Angleterre réelle, que les constituants américains ont lu.
Troisième effet : les climats, et ce qu'on y a perdu
Les livres XIV à XVIII expliquent les institutions par le climat, le terrain et la densité de population. C'est la partie qui a le plus vieilli, et la plus compromettante : la chaleur y rend les peuples mous, le froid vigoureux, et la servitude paraît convenir aux pays chauds.
Il faut dire ce que cette théorie a produit. Elle a fourni au dix-neuvième siècle une matrice d'explication déterministe que le racialisme a reprise en remplaçant le climat par la race. Montesquieu ne l'a pas voulu, et son principe était inverse - les lois doivent corriger les effets du climat, dit-il explicitement - mais un bon législateur travaillant contre la nature de son pays reste une idée que l'on peut retourner.
L'esclavage, et une ironie
Le livre XV traite de l'esclavage, et son chapitre le plus connu énumère les arguments en faveur de l'esclavage des Noirs avec un sérieux qui n'est pas soutenable - le sucre coûterait trop cher, la couleur de peau indique la condition, la religion y gagne des âmes. Le procédé est celui des Lettres persanes : l'énoncé se réfute en se disant.
L'intention ironique est reconnue par la quasi-totalité des lecteurs depuis le dix-huitième siècle, et l'ouvrage condamne par ailleurs l'esclavage comme contraire à la nature. Elle a néanmoins coûté cher : sorties de leur contexte, ces lignes ont circulé comme des arguments. C'est la limite du procédé, et Montesquieu l'avait déjà rencontrée.
Ce qui a vieilli, ce qui a tenu
Le livre a eu deux postérités inégales.
Ce qui a vieilli : la théorie des climats, la typologie des trois gouvernements, et la lecture de l'Angleterre. Aucun constitutionnaliste ne travaille plus avec ces outils.
Ce qui a tenu : l'idée que les institutions s'expliquent par un milieu et non par une volonté, et que le pouvoir se limite par sa propre division. La première a fondé une discipline. La seconde est à l'article 16 de la Déclaration de 1789 - une société où la séparation des pouvoirs n'est pas déterminée n'a point de constitution - et dans la structure de la plupart des États du monde.
Rousseau lui reproche, dans Du contrat social, de décrire le droit politique sans le fonder, et c'est une objection juste : Montesquieu explique les lois, il ne dit pas d'où elles tiennent leur légitimité. Tocqueville, dans De la démocratie en Amérique, fait au contraire exactement ce que L'Esprit des lois avait appris à faire, et le dit.
Comment on le lit
Trente et un livres ne se lisent pas d'affilée, et l'ouvrage n'est pas fait pour cela : il est composé de chapitres très courts, souvent d'une page, qu'on peut consulter. Les livres I à VIII posent la méthode et la typologie ; le livre XI contient ce que tout le monde en a retenu ; le livre XV, sur l'esclavage, se lit pour l'exercice d'ironie. Les livres sur les climats intéressent l'historien des idées plus que le lecteur de philosophie.