Éthique et Infini

Emmanuel Levinas

Titre original : Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo

Publication : 1982

Type : Dialogue

Analyse

Ce livre est une transcription. En 1981, France Culture diffuse une série d'entretiens entre Emmanuel Levinas, alors âgé de soixante-quinze ans, et le philosophe et journaliste Philippe Nemo. Fayard les publie l'année suivante sous le titre Éthique et Infini, avec le sous-titre Dialogues avec Philippe Nemo.

Levinas avait publié Totalité et Infini en 1961 et Autrement qu'être ou au-delà de l'essence en 1974, deux livres dont la difficulté est réputée. Il avait aussi, depuis les années 1930, introduit la phénoménologie allemande en France, traduit Husserl, lu Heidegger avant presque tout le monde, et été fait prisonnier de guerre pendant que sa famille lituanienne était exterminée. Rien de tout cela ne s'enseigne dans un traité, et c'est ce qui donne à ces entretiens leur valeur : ils permettent à Levinas de dire, en langue ordinaire, d'où vient sa pensée et ce qu'elle veut.

Ce que le format rend possible

Les dix entretiens suivent un fil biographique autant que conceptuel. Levinas y parle de ses lectures d'adolescent en Lituanie, de la Bible et des romanciers russes, de son arrivée à Strasbourg, de la découverte de Husserl à Fribourg en 1928-1929, de l'effet que produisit sur lui le Heidegger de Sein und Zeit, puis de la distance prise après 1933.

Nemo pose des questions courtes et relance. Levinas répond sans l'appareil technique de ses livres, en reprenant les mêmes notions - l'il y a, le visage, l'otage, la substitution - mais en les expliquant à partir de ce qu'elles cherchent à nommer. Le résultat n'est pas un abrégé, c'est un autre accès. Plusieurs lecteurs de Levinas conseillent de commencer par là, quitte à revenir ensuite aux traités, dont ces entretiens ne dispensent pas.

L'il y a, ou l'être sans étant

Le premier motif que Levinas raconte est le plus ancien et le plus étrange. Il appelle il y a l'expérience d'un être impersonnel, anonyme, qui subsiste quand on imagine la suppression de toutes choses : non pas le néant, mais un bruissement, une présence sans personne, qu'il compare à l'insomnie où la veille se poursuit sans sujet qui veille.

Cette expérience a pour lui une portée directement polémique contre Heidegger. L'être, dépouillé de tout étant, n'est pas ce dont il faut retrouver le sens oublié : il est ce dont il faut s'évader. L'existant naît par un acte qu'il nomme hypostase, par lequel quelqu'un se pose dans cet anonymat. Et ce quelqu'un, une fois posé, se trouve enfermé en lui-même, rivé à soi.

Le visage

Vient alors la notion qui a fait la célébrité de Levinas, et que ces entretiens exposent avec une netteté rare.

Le visage d'autrui n'est pas sa physionomie. Ce n'est pas la couleur de ses yeux ni la forme de son nez, et Levinas précise que la meilleure manière de rencontrer autrui est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux. Le visage est ce qui, dans autrui, excède toute représentation que je peux en prendre. Il n'est donc pas un phénomène parmi les phénomènes : il est ce qui échappe à ma prise, et par là conteste la prétention de la connaissance à tout englober.

Le visage parle. Levinas insiste sur ce point : la rencontre tient plus de l'écoute que de la vue. Ce que le visage dit est d'abord une interdiction et un appel, que Levinas résume dans le commandement « Tu ne tueras point ». Non qu'il empêche le meurtre - le visage est au contraire ce qu'il y a de plus exposé, de plus nu, de plus susceptible d'être tué - mais il interdit en me rendant responsable. C'est une résistance éthique, non une résistance physique.

La responsabilité, antérieure à la liberté

De là vient le renversement qui sépare Levinas de presque toute la tradition morale. Je ne suis pas responsable parce que j'ai choisi de l'être. La responsabilité n'est pas un engagement que je prends : elle m'incombe avant tout engagement, et elle me constitue comme sujet.

Levinas pousse l'asymétrie jusqu'au bout. Je suis responsable d'autrui sans attendre de réciprocité, responsable même de sa responsabilité, et il reprend la phrase de Dostoïevski dans Les Frères Karamazov selon laquelle nous sommes tous coupables de tout et devant tous, et lui plus que les autres. Le sujet devient otage, et son identité se définit par une substitution : l'un-pour-l'autre, avant tout rapport contractuel.

Cette éthique ne fournit ni règles ni critères. Levinas l'assume : il ne fait pas de morale normative, il décrit la structure par laquelle un sujet se trouve obligé avant d'avoir délibéré. La question des règles réapparaît, mais à un autre niveau, lorsqu'un tiers entre en scène. Dès qu'il y a plus d'un autre, il faut comparer, juger, instituer - et la justice, les institutions, l'État naissent de cette nécessité, qui ne supprime pas la relation au visage mais l'oblige à se mesurer.

L'éthique comme philosophie première

La formule qui résume l'ensemble est celle que Levinas emploie dans ces entretiens : l'éthique est la philosophie première. Elle déplace une hiérarchie vieille d'Aristote, pour qui la philosophie première était la science de l'être en tant qu'être. Pour Levinas, le rapport à autrui précède l'ontologie et la fonde, parce que c'est dans ce rapport que le sens apparaît.

L'arrière-plan est explicite dans ces entretiens, plus que dans les traités : la Shoah, qui a emporté la famille de Levinas, et la question de ce que vaut une philosophie de l'être après qu'un philosophe de l'être a rallié le nazisme. Levinas ne réduit pas sa pensée à cette expérience, mais il ne la sépare pas d'elle, et il refuse toujours de pardonner à Heidegger.

Réception et critiques

L'influence de Levinas sur la philosophie française a été considérable, et elle passe largement par ce petit livre. Jacques Derrida lui avait consacré dès 1964 un essai décisif, « Violence et métaphysique », où il demande si l'on peut parler d'autrui sans le ramener au même, c'est-à-dire si le langage philosophique ne contredit pas le projet de Levinas. Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (1990), objecte que l'asymétrie poussée à ce point rend la réciprocité inintelligible et laisse le sujet sans capacité d'initiative.

D'autres critiques portent sur la portée pratique : une éthique sans norme ne dit pas quoi faire. Levinas répond qu'elle dit d'où vient l'obligation, ce qu'aucune norme ne fait. Ses positions politiques, sur Israël notamment, et certaines déclarations sur l'altérité des cultures non européennes ont également été discutées, parfois durement.

Sources

Sources principales

Levinas, Emmanuel, Éthique et Infini. Dialogues avec Philippe Nemo, Fayard, 1982, à partir des entretiens radiophoniques diffusés sur France Culture en 1981. Texte primaire, consulté intégralement.

Levinas, Emmanuel, Totalité et Infini. Essai sur l'extériorité, Martinus Nijhoff, 1961. Les sections sur le visage et sur l'extériorité ont servi à vérifier que l'exposé des entretiens ne simplifie pas la thèse.

Derrida, Jacques, « Violence et métaphysique. Essai sur la pensée d'Emmanuel Levinas », 1964, repris dans L'Écriture et la différence, Seuil, 1967. Utilisé pour l'objection sur le langage philosophique et le rapport au même.

Ricœur, Paul, Soi-même comme un autre, Seuil, 1990, dixième étude, pour la critique de l'asymétrie.

Bibliographie et lectures recommandées

Chalier, Catherine, Lévinas. L'utopie de l'humain, Albin Michel, 1993.

Akamatsu, Étienne, Comprendre Levinas, Armand Colin, 2011.

Malka, Salomon, Emmanuel Levinas. La vie et la trace, Jean-Claude Lattès, 2002, pour la biographie.

Laval théologique et philosophique, articles consacrés à Levinas, disponibles sur Érudit.

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