De la nature (fragments)
Titre original : Περὶ φύσεως
Publication : milieu du Ve siècle av. J.-C.
Type : Traite
Analyse
Le livre d'Anaxagore a disparu. Il en reste une vingtaine de fragments, souvent brefs, que les commentateurs anciens ont recopiés pour leurs propres besoins. C'est peu, et c'est pourtant suffisant pour reconstituer une physique cohérente, ce qui n'est pas le cas de tous les présocratiques.
Un livre à une drachme
Anaxagore écrit en prose ionienne, comme les penseurs de Milet avant lui. Le titre De la nature est celui que la doxographie tardive applique à presque tous les écrits de cette époque et rien n'assure qu'il soit de l'auteur. Le livre circulait à Athènes : Platon fait dire à Socrate, dans l'Apologie, qu'on peut se le procurer pour une drachme au plus, ce qui indique un ouvrage court et largement diffusé.
C'est probablement le premier texte de philosophie naturelle que les Athéniens aient pu acheter. Cette circonstance matérielle a son importance : elle explique que le procès d'impiété ait pu s'appuyer sur des thèses dont chacun pouvait vérifier la lettre.
L'ouverture
Le fragment que les éditeurs placent en tête donne le ton. Toutes choses étaient ensemble, en nombre infini et en petitesse infinie ; l'air et l'éther recouvraient tout, et rien ne se distinguait à cause de cette petitesse même. Le monde commence donc par un mélange sans structure, non par un chaos désordonné : la différence compte, car un mélange complet contient déjà tout ce qui apparaîtra.
Cette phrase inaugurale a été citée par Simplicius, à qui nous devons l'essentiel de ce que nous lisons d'Anaxagore.
Tout dans tout
La formule la plus célèbre du livre affirme qu'en toute chose il y a une part de toute chose. Rien n'est pur, aucun corps n'est fait d'une seule sorte de constituants. L'or est ce dont l'or prédomine, la chair ce dont la chair prédomine.
L'argument qui soutient cette thèse est physiologique. Le pain que vous mangez devient chair, sang, os, cheveu, ongle. D'où viennent ces parties, si elles n'étaient pas déjà dans l'aliment ? Anaxagore refuse de répondre par une transformation qualitative, qui reviendrait à faire naître ce qui n'était pas. Il répond que tout y était, en proportion faible, et que la nutrition sépare.
Un second fragment tire la conséquence logique : il n'y a pas, parmi les petites choses, de plus petite, mais toujours une plus petite, car il est impossible que ce qui est cesse d'être par division. La matière est divisible à l'infini et le vide n'existe pas. C'est l'opposé exact du dispositif atomiste que construira Démocrite.
Le noûs
Le fragment le plus long conservé est consacré à l'Intelligence. Anaxagore la décrit par une série de négations et d'attributs : elle est infinie, autonome, mêlée à rien, la plus subtile et la plus pure de toutes les choses. Elle possède la connaissance complète de tout et la plus grande puissance ; elle gouverne tout ce qui a une âme, le plus grand comme le plus petit.
Son rôle est précis et limité. Elle a donné l'impulsion initiale à une rotation, d'abord en un point restreint, puis dans une région de plus en plus vaste. Cette rotation sépare le dense du rare, le chaud du froid, le sec de l'humide, le lumineux de l'obscur. Une fois le mouvement lancé, l'ordre se fait par des processus mécaniques.
Vous noterez la réserve de cette description. Le noûs n'est pas un créateur : il ne fait rien être. Il n'est pas non plus une providence : rien n'indique qu'il vise le meilleur. C'est un principe d'ordre et de connaissance, non une volonté bonne.
Une cosmologie de pierre
De la rotation initiale dérivent les astres. Des pierres arrachées à la terre sont emportées et enflammées par la vitesse du tourbillon. Le soleil est une masse incandescente, plus grande que le Péloponnèse ; la lune est une terre qui possède des plaines et des ravins et qui reçoit sa lumière du soleil, ce qui permet d'expliquer les phases et les éclipses.
Les témoignages rapportent aussi qu'Anaxagore admettait l'existence d'autres mondes que le nôtre, où des hommes cultiveraient la terre comme nous. Le fragment correspondant est discuté, certains lecteurs y voyant la description d'un microcosme plutôt que celle de mondes distincts.
Les apparences et le caché
Anaxagore savait que sa doctrine heurte l'expérience, puisque nous ne voyons ni os ni cheveu dans le pain. Une formule brève, que Démocrite admirait selon la tradition, énonce que les phénomènes sont une vision de ce qui est caché. Elle ne dévalue pas la sensation : elle en fait un point de départ dont la raison prolonge les indications.
Dans la même veine, Anaxagore expliquait la sensation par le contraste et non par la ressemblance. Nous sentons le froid par ce qui est chaud en nous, le doux par ce qui est amer. Sur ce point précis il s'oppose à Empédocle, qui posait au contraire que le semblable connaît le semblable. Théophraste rapporte qu'il en tirait la conséquence que toute sensation s'accompagne d'une peine, ce qui a nourri des lectures pessimistes de sa physiologie.
Une transmission fragile
Presque tous les fragments proviennent du commentaire de Simplicius à la Physique d'Aristote, rédigé au VIe siècle de notre ère. Cet auteur disposait encore du livre et citait longuement, ce qui est une chance. Il citait cependant pour éclairer Aristote, et son choix reflète les questions aristotéliciennes autant que le contenu du livre. Les parties du texte qui ne servaient pas ce propos ont pu disparaître sans laisser de trace.
C'est pourquoi l'ordre et l'équilibre du livre original restent hypothétiques. Vous lisez une reconstruction, utile et raisonnée, mais qui repose sur un témoin unique.
La lecture du Phédon
Le document le plus précieux sur la réception de ce livre n'en est pas une citation. Dans le Phédon, Socrate raconte l'enthousiasme qu'il éprouva en entendant lire qu'une Intelligence est cause et ordonne toutes choses, puis la déception qui suivit : l'auteur n'invoquait plus cette Intelligence et expliquait tout par des airs, des éthers et des eaux.
Ce reproche a déterminé la fortune d'Anaxagore. Aristote le reprend en comparant le noûs à une machine de théâtre que l'on fait descendre lorsque l'explication manque. Il faut cependant mesurer ce que le reproche suppose : il exige d'une cause qu'elle dise pourquoi il vaut mieux qu'il en soit ainsi. Anaxagore ne promettait rien de tel. Jugé sur ses propres termes, son noûs remplit exactement la fonction qu'il lui assigne, celle de mettre en mouvement un mélange qui ne se serait jamais différencié seul.