De la nature ou de l'être (fragments)

Titre original : Περὶ φύσεως ἢ περὶ τοῦ ὄντος

Publication : milieu du Ve siècle av. J.-C.

Type : Traite

Analyse

Le traité de Mélissos de Samos est l'un des rares textes présocratiques dont vous pouvez lire des pages entières et non des éclats. Son ouvrage, perdu comme les autres, a bénéficié d'un lecteur scrupuleux : au VIe siècle de notre ère, le commentateur Simplicius en a recopié de longs passages suivis, jugeant que le livre devenait introuvable. Grâce à lui, nous disposons du plus long enchaînement argumentatif conservé de la philosophie grecque antérieure à Platon.

Un titre incertain, un projet clair

Le double titre sous lequel l'ouvrage circule - Sur la nature ou sur l'être - combine deux formules et provient sans doute d'un éditeur antique. Les premiers philosophes grecs ne titraient probablement pas leurs livres, et la mention Sur la nature a été appliquée à presque tous.

Le projet, lui, ne fait guère de doute. Mélissos entreprend de démontrer, par une suite de déductions, ce que Parménide avait exposé en vers : ce qui est, est un, éternel, sans changement. La différence de forme est considérable. Là où le poème de Parménide procède par révélation et par images, Mélissos écrit une prose sèche, articulée, où chaque proposition sert de prémisse à la suivante. C'est l'une des premières fois qu'un texte grec ressemble à une démonstration.

L'enchaînement des thèses

Ce qui est n'a pas commencé

Si quelque chose est venu à être, il est venu de rien. Or rien ne vient de rien. Donc ce qui est a toujours été. Le même raisonnement vaut pour l'avenir : ce qui ne peut périr en rien ne périra pas. L'être est éternel dans les deux directions du temps, ce qui va déjà plus loin que Parménide, chez qui l'être est plutôt hors du temps.

Ce qui est éternel est illimité

Mélissos passe ici du temps à l'étendue, par une analogie qui a beaucoup fait discuter. Ce qui n'a ni commencement ni fin dans la durée ne saurait avoir de bord dans la grandeur : un bord supposerait quelque chose au-delà, et ce quelque chose ne pourrait être que du non-être.

C'est sur ce point que Mélissos rompt franchement avec son maître supposé. Parménide comparait l'Être à une sphère bien ronde, achevée, donc limitée, la limite valant chez les Grecs comme une perfection. Mélissos inverse l'évaluation et fait de l'illimité la marque même de ce qui est pleinement.

Ce qui est illimité est un

S'il existait deux êtres illimités, chacun ferait borne à l'autre, et aucun ne serait illimité. L'unité découle donc de l'infinité.

Ce qui est un est immobile

Le mouvement exigerait un espace libre où se déplacer. Or cet espace serait du vide, c'est-à-dire du non-être, et le non-être n'est pas. Le plein étant partout, rien ne peut se mouvoir, ni se raréfier, ni se condenser, ni souffrir la moindre altération.

Ce qui est n'a pas de corps

Un fragment très bref, catalogué B9 dans le recueil de Diels et Kranz, affirme que ce qui est n'a pas de corps. Pris au sens fort, il ferait de Mélissos l'inventeur de l'incorporel, avant Platon. Cette lecture se heurte à une objection : comment un être sans corps pourrait-il être infini en grandeur ? D'autres commentateurs traduisent autrement et y lisent seulement que l'être n'a pas d'épaisseur au sens d'une partie distincte d'une autre. Le texte est trop court et son contexte trop perdu pour trancher, et les éditions modernes signalent l'incertitude.

Le fragment sur les sens

Le morceau le plus remarquable du corpus est celui que les éditions numérotent B8. Mélissos y accorde d'abord au sens commun tout ce qu'il demande : oui, vous voyez de la terre et de l'eau, du chaud qui devient froid, du dur qui s'amollit, du vivant qui meurt. Puis il retourne ces observations une à une. Si une chose est réellement ce qu'elle est, elle ne peut devenir autre. Si elle devient autre, c'est que ce que vous en perceviez n'était pas ce qu'elle est. Les témoignages des sens ne s'accordent donc pas entre eux, et ce qui se contredit ne peut servir de connaissance.

L'argument frappe par sa méthode. Parménide déduisait ; Mélissos part de l'expérience ordinaire pour la faire éclater de l'intérieur. Cette manière de procéder par exemples concrets rapproche son écriture de celle des traités médicaux hippocratiques et des sophistes de sa génération, plus que de la poésie éléate.

La réception antique

Le destin de ce traité s'est joué sur un jugement. Aristote, au livre I de la Physique, oppose Parménide, qui raisonne convenablement, à Mélissos, dont l'argumentation lui paraît grossière. Dans les Réfutations sophistiques, il en fait un exemple de paralogisme : de ce que tout ce qui est engendré a un commencement, Mélissos conclurait que ce qui n'est pas engendré n'en a pas, inférence qui ne suit pas.

Ce verdict a été recopié pendant des siècles. Les travaux récents l'ont nuancé, en observant que la critique vise un passage isolé et que l'inférence réelle de Mélissos n'est peut-être pas celle qu'Aristote lui prête. Le cas est instructif pour qui s'intéresse à l'histoire de la philosophie : il montre ce que devient une œuvre quand elle n'est plus lue que dans le résumé de son adversaire.

Le corpus aristotélicien contient par ailleurs un opuscule intitulé De Mélissos, Xénophane et Gorgias, qui expose et discute ses arguments. Les spécialistes s'accordent à ne pas l'attribuer à Aristote lui-même. Il reste une source utile, pourvu qu'on le traite comme un exposé scolaire tardif.

Une influence par contrecoup

L'héritage le plus tangible du traité passe par sa réfutation. Mélissos avait posé une alternative nette : ou bien il y a du vide et le mouvement est possible, ou bien il n'y en a pas et rien ne bouge. Leucippe et Démocrite reprennent la première branche et accordent au vide une forme d'existence, ce qui fonde l'atomisme. L'argument le mieux construit de l'éléatisme tardif aura ainsi servi de tremplin à la doctrine qui le renverse.

Par où entrer

Les recueils français de présocratiques donnent la totalité des fragments en traduction, avec les témoignages qui les encadrent. Le texte est bref : une heure suffit à le parcourir. L'exercice le plus profitable consiste à le lire deux fois, la seconde en regard des pages d'Aristote qui le condamnent. Vous verrez alors comment une réputation philosophique se fabrique, et combien il est utile de revenir aux sources.

Cette fiche est publiée sous licence Creative Commons Attribution - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International. Vous êtes libre de la réutiliser, de la modifier et de la rediffuser, à condition de créditer Philotopie et de partager les versions dérivées sous la même licence.

Attribution suggérée - « De la nature ou de l'être (fragments) », Philotopie, - CC BY-SA 4.0